uÀ la sortie du village d’Arbonne-la-Forêt, le rond-point qui mène à la D64 est bloqué par des barrières ce lundi 13 juillet 2026, vers 15 heures. Suivre cette route mène au feu qui ravage le massif des Trois pignons depuis la veille et les autorités ne veulent voir aucun curieux.
Un peu plus loin, debout dans la chaleur étouffante, trois gendarmes du peloton de surveillance et d’intervention (Psig) de Meaux contrôlent chaque véhicule qui s’approche. Ils sont en tenue d’intervention, gilet pare-balles et gilet tactique sur les épaules et ont un stop-stick à portée de main, prêts à le jeter dans les roues de quiconque s’aviserait de forcer le passage.

À la sortie d’Arbonne-la-Forêt (Seine-et-Marne), des gendarmes du Psig de Meaux contrôlent la route menant au PC opérationnel, lors de l’incendie de la forêt de Fontainebleau le 13 juillet 2026 (M.GUYOT/ESSOR)
Il fait 36°C et un imposant panache de fumée brune s’élève derrière les gendarmes qui voient passer et repasser devant eux la noria de camion de pompiers venus se réapprovisionner en eau.
Au coeur du PC opérationnel
À quelques centaines de mètres se trouve le parking de « Bois-rond auberge ». C’est là que le PC opérationnel est installé. L’endroit est une ruche où des uniformes de tout type côtoient des journalistes qui s’écartent pour laisser passer un énième engin rouge. À deux pas, un homme en civil s’époumone au téléphone pour organiser les renforts de tracteurs venus prêter main-forte aux pompiers.

Le journalistes rassemblés le lundi 13 juillet sur le parking de Bois rond auberge où se trouve le PC opérationnel de l’incendie de Fontainebleau.(M.GUYOT/ESSOR)
Soudain, le préfet du département Pierre Ory sort du camion de commandement et fait le point de la situation pour la presse. Il précise que 300 pompiers sont mobilisés à l’instant T, soit « plus de 800 au total », dont 200 provenant des trois colonnes de renfort venues du sud et de l’est de la France, ainsi que de toute l’Ile-de-France. Une « noria de Canadair qui écopent sur la Seine », leur apportent du renfort, une première sur la forêt de Fontainebleau. Deux sont là depuis le matin et deux autres doivent arriver dans « trois quarts d’heure, une heure ». Le préfet évoque également la présence de « trois hélicoptères bombardiers d’eau, un lourd et deux légers », ainsi que deux Dash, qui ne déversent pas d’eau mais « un produit retardant extrêmement précieux » et qui ont permis la veille de « fixer la ligne de feu sans qu’elle vienne trop au contact des communes ».
« Les conditions météo ne sont pas favorables »
Le feu lui même n’est toujours pas fixé, reconnaît le préfet qui interrompt quelques instants son point presse pour tousser et boire quelques gorgées d’eau. Chargé de fumées qui colorent le ciel d’une teinte beigeasse, l’air est en effet âcre et pique la gorge.
« Il faut dire les choses avec lucidité, les conditions météo ne sont pas favorables », reconnaît-il. « Les vents sont importants depuis hier et ils tournent, ce qui complique la manœuvre générale des pompiers », avec « des rafales à plus de 50 km/h assez régulièrement ».

Le préfet de Seine-et-Marne Pierre Ory donne une conférence de presse au PC opérationnel le 13 juillet lors de l’incendie de Fontainebleau (M.GUYOT/ESSOR)
La sécheresse globale et la chaleur liée à la canicule de cette année favorisent également le développement de ce feu. De manière plus générale, le réchauffement climatique d’origine humaine augmente le risque de feux de forêt en France. Et ces conditions dantesques ne sont qu’un avant-goût des incendies futurs. Le scénario retenu par les autorités françaises estime en effet à +2,7°C le réchauffement en France hexagonale et Corse en 2050 (+2°C au niveau mondial). Dans ces conditions, « le risque d’incendie sera multiplié par 2 en nombre de jours à risque élevé, et multiplié par 4 en surface brûlée », avertissait, il y a un an, le Centre de ressources pour l’adaptation au changement climatique.
Quatre gendarmes sous oxygène et des chaussures qui fondent
Pour l’incendie qui a pris le préfet à la gorge, tout a commencé dimanche 12 juillet avec le signalement d’un double départ de feu de chaque côté de l’autoroute A6. Alors qu’une partie d’entre eux étaient déjà engagés sur un feu de chaume et la fermeture de l’autoroute A5 qu’il avait entraîné, les gendarmes de l’escadron départemental de contrôle des flux (EDCF) ont dû interrompre la circulation de l’autoroute A6, au milieu des fumées et dans une chaleur accablante.
« Quatre gendarmes du peloton motorisé de Nemours ont été évacués vers l’hôpital et ont dû passer deux heures sous oxygène », précise le lieutenant-colonel Julien Petit, commandant en second du groupement de Seine-et-Marne. Ce à quoi il faut ajouter l’évacuation d’un major, victime d’« un coup de chaud ». Les chaussures du gradé avaient en partie fondu sur le bitume brûlant. En cas de forte chaleur, le revêtement sombre peut en effet dépasser les 60°C.
Le colonel Petit chiffre la mobilisation, lundi après-midi, à « environ 70 gendarmes en temps réel, soit entre 180 et 200 déployés sur 24 heures », des départementaux renforcés par des mobiles et des réservistes. Un nombre en constante évolution puisque les renforts, mobiles comme réservistes ne cessent, tout le long de l’après-midi, de se présenter au PC opérationnel ou de s’annoncer sur le téléphone de la cheffe d’escadron Ode Corrocher, commandant la compagnie de Fontainebleau.
Un TIC spécialement formé aux feux de forêt
La manœuvre elle-même comprend « trois parties », détaille le lieutenant-colonel : « la gestion fixe avec la compagnie de Fontainebleau, la gestion des mobilités avec l’EDCF et la partie judiciaire avec une enquête menée par la brigade de recherche (BR) de Fontainebleau et la section de recherche (SR) de Paris en cosaisine ». À 15 heures, il n’y avait « pas eu d’interpellation mais l’origine criminelle ne fait aucun doute », précise l’officier. Les premières constations ont été effectuées par un technicien en identification criminelle spécialement formé sur le sujet à l’École d’application de sécurité civile de Valabre et membre de la Cellule d’identification criminelle (CIC) du département. Les enquêteurs ont aussi bénéficié de l’appui de l’hélicoptère de la section aérienne de la Gendarmerie (SAG) pour effectuer des constatations aériennes.

Le lieutenant-colonel Julien Petit, commandant en second du groupement de Seine-et-Marne, consulte une carte avant de quitter le PC opérationnel durant l’incendie de la forêt de Fontainebleau. (M.GUYOT/ESSOR)
Après s’être occupés des départs de feux en bordure d’autoroute et sur les massifs, les gendarmes ont participé aux évacuations des portions touchant la forêt dans les trois communes menacées par les flammes (Achères-la-Forêt, Arbonne et Le Vaudoué). Le préfet évoque 800 personnes évacuées le dimanche soir, pour certaines accueillies dans la salle communale d’Achères-la-Forêt, tandis que d’autres ont trouvé des solutions d’hébergement personnelles.
Les gendarmes ont dû « tambouriner à toutes les portes dimanche soir et ils ont également effectué des recherches des éventuels incendiaires », résume le lieutenant-colonel Petit avant d’étudier une carte du secteur déployée sur le capot de son véhicule.
Une évacuation sous les Canadairs
Il faut désormais se rendre à Noisy-sur-École, de l’autre côté de l’incendie, où de nouvelles évacuations ont lieu dans un quartier de pavillons en bordure de forêt, certains même dedans. Le feu est à 500 ou 600 mètres et l’air chargé de fumées. Les haies et les arbres qui délimitent les propriétés semblent aujourd’hui autant de menaces potentielles. La cheffe d’escadron rejoint l’adjudant-chef Stéphane Gruchala du Psig de Nemours. Tous les habitants de la zone sont partis sauf « un couple d’irréductibles Gaulois, comme ils s’appellent eux-mêmes », lui détaille le sous-officier. « Ils attendent de recevoir les ordres des pompiers eux-mêmes ». L’adjudant-chef a eu beau leur faire part des risques, ils veulent attendre jusqu’au dernier moment.

Lors de l’incendie de la forêt de Fontainebleau le 13 juillet 2026, un gendarme du Psig de Nemours vérifie que les habitant d’une maison de Noisy-sur-École ont bien évacué les lieux, (M.GUYOT/ESSOR)
Le téléphone collé à l’oreille, le lieutenant-colonel Petit arrive d’un pas rapide: « Attention, les Canadairs vont faire un largage dans cinq minutes, il faut évacuer tous ceux qui se trouvent à droite de la route ».
Un riverain inquiet arrive et demande des informations aux gendarmes. Il ne fait pas partie de la zone concernée par l’évacuation mais s’interroge néanmoins sur ce qu’il doit faire. « Ici, le feu a l’air plus proche que depuis chez moi », observe-t-il. La veille, en se promenant en forêt en fin d’après-midi, une patrouille de gendarme l’a interrogé. « Ils m’ont demandé si j’avais vu des choses particulières. J’ai décrit les gens croisés mais je ne sais pas si ça a une tête particulière, un pyromane », lâche-t-il d’un air désabusé.

Lors de l’incendie de la forêt de Fontainebleau le 13 juillet 2026, le Psig de Nemours renforcé par des réservistes évacue un quartier de Noisy-sur-École, à 500 mètres des flammes.
(M.GUYOT/ESSOR)
Les riverains viennent aux nouvelles
Une demi douzaine de réservistes et quelques sous-officiers arrivent alors et se mettent à la disposition d’Ode Corrocher qui leur détaille leurs missions entre deux appels.

La cheffe d’escadron Ode Corrocher, commandant la compagnie de Fontainebleau briefe ses gendarmes à Noisy-sur-École, le 13 juillet 2026 durant l’incendie de la forêt de Fontainebleau
(M.GUYOT/ESSOR)
Alors que les gendarmes se dirigent vers les « irréductibles », des riverains les interrompent à deux reprises. Ils sont venus prendre la température à vélo, parfois affublés d’un masque FFP2. Après avoir échangé avec les militaires, ils rentrent chez eux, pas franchement rassurés. Soudain, un vrombissement se fait entendre dans le ciel. Il se rapproche et se concrétise lorsqu’un Canadair surgit entre les arbres, bientôt suivi d’un autre puis d’un troisième. Ils cerclent au-dessus du sinistre avant d’effectuer leur largage.

Quelques minutes après l’évacuation de cette maison de Noisy-sur-École, le 13 juillet 2026
(M.GUYOT/ESSOR)
Les piscines des particuliers mises à contribution
En contrebas, les pompiers sont rentrés dans une propriété dont les propriétaires ont laissé le portail ouvert afin d’alimenter les camions en eau grâce à leur piscine. Le couple qui ne voulait pas partir se rend finalement à l’évidence et quitte les lieux sans discuter plus avant, sous un ciel gris orangé. Des volutes de fumées beiges gonflent et s’obscurcissent lorsque le feu redouble d’intensité et de grosses masses noires viennent alors colorer et obscurcir le ciel.

Un habitant de Noisy-sur-École quitte sa maison lors de l’incendie de la forêt de Fontainebleau le 13 juillet 2026
(M.GUYOT/ESSOR)
Le lundi soir, les réservistes vont s’assurer que tout le monde est bien partie. La mission consiste alors à sécuriser les lieux pour s’assurer qu’il n’y ait pas de vols dans les maisons vides, mais aussi que les occupants ne reviennent pas avant que les autorités les y autorisent. Les patrouilles peuvent également déceler un éventuel incendiaire. Dans l’après-midi, un autre front s’est ouvert pour les pompiers, en zone police, sur le site de la Faisanderie, limitrophe de Fontainebleau.
De retour sur Fontainebleau, un autre feu touche la ville
Sur la route du retour, la cheffe d’escadron longe ce nouveau sinistre, tandis qu’un hélicoptère lesté d’une charge d’eau traverse le ciel. Au téléphone, le lieutenant d’un escadron lui annonce son arrivée en renfort le mardi en fin d’après midi avec ses gendarmes. Ils étaient jusque là dans la Drôme, à sécuriser un autre incendie majeur. La commandante de la compagnie de Fontainebleau fait un point de situation avec le sous-préfet et lui annonce les mesures mises en place pour la nuit.
Mardi midi, le préfet Pierre Ory établira le bilan à 2 050 hectares brûlés, soit 10 % des 20 000 hectares du massif de Fontainebleau, dont 1 600 hectares sur le feu parti de l’A6 et 450 hectares pour celui proche de la ville. Dans un communiqué diffusé mardi 14 juillet après-midi, la procureure de Fontainebleau Diane Ngomsik a annoncé le placement en garde à vue de six personnes dans l’enquête sur les incendies qui ravagent la forêt, parmi lesquelles un pompier volontaire né en 2007, interpellé lundi, a reconnu avoir « mis le feu à des brindilles avec un briquet et de l’essence » à Arbonne-la-Forêt, tandis qu’un homme né en 2007, sans antécédent judiciaire, a reconnu « avoir accidentellement mis le feu en jetant sa cigarette au niveau du grand parquet à côté de la faisanderie à Fontainebleau ».
Dans la soirée de mardi, l’AFP annonçait l’interpellation, par des policiers sur un parking de Fontainebleau, d’un homme de 46 ans suspecté d’avoir voulu provoquer un incendie. Ils l’ont placé en garde à vue. Les enquêteurs le soupçonnent d’avoir forcé le ruban pour se stationner sur ce parking interdit au public. Ils ont retrouvé de nombreux papiers journaux froissés et un briquet dans son véhicule.
Matthieu GUYOT











