Au milieu du Lac Léman, quelques têtes cagoulées de néoprène émergent de l’eau. Un hélicoptère Puma s’approche alors pour récupérer les gendarmes du GIGN. Nous sommes en 2003 et ils s’entraînent en testant un nouveau système en marge du G8 d’Evian. Sous l’appareil pend en effet une corde au bout duquel est fixé une sorte de parapluie ouvert tête en bas.Le pilote immerge alors cette nacelle une vintaine de centimètres sous la surface. Aussitôt, les plongeurs la rejoignent et prennent place sur la base du dispositif. Au signal, l’appareil prend de l’altitude, emportant dans son sillage la nacelle et les gendarmes d’élite.
« Ils les ont arrachés en à peine dix secondes », se souvient Jean-François Tardy, ancien commandant en second du GIGN et inventeur de la nacelle Escape, un acronyme pour Engin Suspendu pour réCupération Active de Personnes Exposées.
Avant la nacelle, le treuil ou la grappe
Avant cette invention, les options étaient limitées pour extraire des personnes civiles ou militaires lors d’interventions où l’hélicoptère ne peut se poser. Il n’y avait en effet que le treuillage ou la grappe. Au delà du temps de mise en oeuvre, le treuil est « extrêmement limité d’emploi avec son emport de deux personnes », note l’ancien officier. Quand à la grappe, une corde équipée de mousquetons, où chacun se clippe à l’aide d’un harnais spécial, « c’est utilisé par les forces spéciales, donc ça marche, mais la nacelle apporte des dimensions de vitesse et de simplicité ». Surtout s’il faut extraire des personnes civiles de la zone dangereuse.

Gendarmes du GIGN évacués en grappe par un hélicoptère Puma lors d’un entraînement. (M.GUYOT/ESSOR)
Dans sa version repliée, la nacelle Escape s’inscrit dans le volume d’un cylindre descendu par la trappe de l’hélicoptère. La corde est équipée d’un frein qui permet au mécanicien de bord de contrôler la descente. la nacelle peut être descendue ouverte ou fermée. et se déployer au sol soit automatiquement soit sur décision de l’opérateur.
Une idée qui naît après les Comores
L’idée de la nacelle est venue à Jean-François Tardy en écoutant les récits de collègues du GIGN intervenus aux Comores pour l’interpellation de Bob Denard en 1995. « Ils ont été confrontés à une difficulté pour récupérer des personnels en raison du posé éventuel de l’hélico entre les palmiers et les avenues ».
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Il imagine alors un prototype pour lequel l’image du parapluie inversé s’impose aussitôt. L’officier remplit un dossier pour s’inscrire dans la démarche de la mission innovation participative, rattachée à la Direction générale de l’armement (DGA). Il joint des plans dessinés de sa main, « succincts, mais assez précis » et contacte une petite entreprise de mécanique installée à Vincennes (94) qui établit un devis, accepté par DGA.
Un bras de la nacelle casse lors du premier test
Lorsque le premier prototype arrive à l’unité, les gendarmes d’élite, impatients, s’inscrivent dans la grande tradition d’expérimentation du GIGN et décident de mener un premier essai en conditions réelles même si la nacelle n’a pas encore d’agrément aéronautique.
Quelques uns d’entre eux s’installent donc dans la nacelle, l’hélicoptère s’élève, d’un mètre seulement. Et heureusement, car l’un des bras plie aussitôt. Plus de peur que de mal et un gros soupçons sur l’alliage utilisé par le fabriquant qui en façonne une nouvelle à ses frais.
En parallèle, Jean-François Tardy reçoit un coup de fil qui le surpend. Le bureau de la propriété intellectuelle de la DGA lui annonce en effet que « la nacelle n’existe nulle part. Elle est donc brevetable ».
Une commission consultative de la Défense, réunissant plusieurs généraux, doit alors décider si l’institution exerce son droit de préemption, « ce qu’elle fait de moins en moins pour ne pas brider l’innovation ». La décision tombe : le brevet lui est attribué. Un cadeau onéreux, puisque l’officier doit payer la protection de son invention, et d’autant plus cher qu’il choisit une large protection, couvrant plus de 50 pays. Il dépose aussi la marque, dans la rubrique « transport » et crée une première société, SafeTech, avec des investisseurs privés pour avancer les premières dépenses.
Le G8 d’Evian comme premier terrain de jeu
Une nacelle brevetée n’est pas pour autant utilisable. Elle doit obtenir une qualification aéronautique de la DGA. Entre-temps, l’inventeur avait changé de fabricant, pour un industriel du côté de Saint-Étienne, à Saint-Chamond. le premier produit livré est très satisfaisant mais la DGA « traîne car la nacelle n’était pas sa priorité ». Jean-François Tardy plaide sa cause en rappelant à ses interlocuteurs que « tant qu’elle est pas qualifiée, elle ne sert à rien ». Le déclic viendra lors du sommet du G8 d’Évian dont le responsable de la sécurité pour la zone Gendarmerie est le patron du groupement de Haute-Savoie, un certain Denis Favier qui commandait le GIGN lorsque l’inventeur y était affecté.

Ancien commandant en second du GIGN, Jean-François Tardy présente le brevet de la nacelle Escape, dont il est l’inventeur. (M.GUYOT/ESSOR)
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Il demande une qualification en urgence pour que la nacelle soit opérationnelle au sommet. La DGA mène enfin les essais, dont les épreuves sont sévères. Sur les tissus, des produits acides accélèrent le vieillissement, et les ouvertures et fermetures sont répétées un grand nombre de fois. Vient ensuite l’essai de résistance : la charge est augmentée par paliers, jusqu’à la déformation. « À 10 tonnes, l’un des bras a commencé à fléchir », raconte Jean-François Tardy. Un coefficient de 6 est appliqué pour encaisser les charges des manoeuvres aériennes. La nacelle Escape est donc finalement homologuée pour 1,5 tonne.
Des forces de sécurité aux pompiers
La société ESCAPE International est créée en 2005. Elle existe toujours, même si l’inventeur a fini par se retirer pour poursuivre une carrière dans la sécurité des grands événements sportifs (rallyes dont le Dakar ou encore coupe du Monde de Football au Qatar).
Depuis, le brevet est tombé dans le domaine public et la nacelle sert aujourd’hui « partout dans le monde », constate, satisfait Jean-François Tardy. Il évoque les Etats-Unis ou plusieurs unités de police l’ont adoptée, ainsi que certains pays du Golfe. En France, elle équipe le GIGN, le Raid et les unités du Commandement des opérations spéciales. La nacelle, qui peut accueillir 10 personnes ou deux brancards, fonctionne également pour les opérations de secours. Les pompiers de Seattle ou, en France, ceux du centre de formation de la Sécurité civile de Brignoles l’utilisent en effet.











