La délinquance mute. Elle se numérise, se rajeunit, s’organise en réseaux, investit les cours d’école et les plateformes en ligne. Face à cette réalité, le gouvernement a choisi de refondre sa politique pour la période 2026-2030. Comment? En structurant l’action publique autour de trois grandes priorités: mieux répondre aux nouvelles formes de délinquance, garantir une continuité de prévention du passage de l’enfance à l’âge adulte et mieux coordonner les acteurs sur le terrain.
C’est sur le front du trafic de stupéfiants que le document est le plus étoffé. Les chiffres avancés parlent d’eux-mêmes. En dix ans, la part des mineurs parmi les auteurs d’infractions liées au trafic de stupéfiants est passée de 10% à 17%. Le recrutement se fait de plus en plus tôt (dès 14 ou 15 ans) et s’opère désormais principalement via les réseaux sociaux.
Généraliser la « réparation guetteur »
Pour y répondre, le gouvernement s’appuie sur le programme LIMITS, expérimenté depuis 2020 dans une trentaine de collectivités. Piloté par la mission interministérielle de lutte contre les drogues, ce dispositif vise à limiter l’implication des mineurs dans les trafics, en intervenant auprès des jeunes eux-mêmes, de leurs familles et des habitants des quartiers concernés.
Parmi les mesures les plus concrètes figure aussi la «réparation-guetteur». Une mesure testée à Marseille. Concrètement, un mineur appréhendé pour faits de guet peut se voir proposer, en alternative aux poursuites, un suivi éducatif de quatre mois, assuré par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), puis un accompagnement de six mois porté par la ville, hors cadre judiciaire. Le dispositif est jugé suffisamment prometteur pour envisager son extension à d’autres territoires.
Le risque numérique enfin pris au sérieux
Autre grand axe du texte, la place accordée aux violences numériques. Le document prend acte d’une réalité documentée. Celle d’adolescents de 11 à 17 ans passant en moyenne près de cinq heures par jour sur internet, dont plus de trois heures sur les réseaux sociaux. Avec des effets concrets. Cyberharcèlement, haine en ligne, masculinisme, soumission chimique facilitée par les outils numériques. Chacune de ces problématiques fait l’objet d’une mesure dédiée, avec des objectifs identifiés et des acteurs clairement désignés.
La montée en puissance de l’application «Ma Sécurité» illustre cette volonté de moderniser les outils de signalement et d’accompagnement. Elle propose depuis novembre 2025 un espace dédié aux mineurs victimes ou témoins de violences. Avec un tchat disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Idem pour le dispositif «17 Cyber», sorte de guichet unique pour les victimes de cyberdélinquance.
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Les maires au centre du dispositif de prévention de la délinquance
La stratégie veut placer le maire comme pivot opérationnel de la prévention de la délinquance. C’est lui qui anime le conseil local de sécurité, prononce les rappels à l’ordre, préside le conseil des droits et devoirs des familles, et coordonne les acteurs de terrain. Le texte cherche à mieux l’outiller via la création d’une fiche-fonction officielle pour les coordonnateurs de ces conseils locaux (dont le rôle était jusqu’ici mal défini), via l’animation renforcée par les préfectures, la mise à disposition d’outils méthodologiques ainsi que la future Académie numérique de la prévention.
Cette Académie est en réalité une plateforme de ressources en ligne pilotée par le secrétariat général du comité interministériel de prévention. Elle constitue l’une des innovations les plus attendues de cette nouvelle stratégie nationale. Elle a vocation à centraliser les bonnes pratiques, les formations, les fiches techniques et les travaux de recherche à destination de l’ensemble des acteurs locaux. Des acteurs souvent isolés et démunis face à la complexité croissante des phénomènes qu’ils doivent gérer.
Failles structurelles
Cette stratégie ne manque pas d’ambition. Elle affiche une cohérence d’ensemble, articule prévention précoce et prévention de la récidive, et s’appuie sur des expérimentations évaluées plutôt que sur de purs effets d’annonces. La prise en compte des violences intrafamiliales, de l’exploitation sexuelle des mineurs ou encore de la soumission chimique témoigne d’une vision large de la prévention. Une vision en phase avec l’époque, qui ne se réduit pas à la seule délinquance de voie publique.
Mais le document est pétri de contradictions. La plus frappante tient à la gouvernance locale. Le texte reconnaît explicitement que la multiplication des instances de concertation (conseils locaux, conseils intercommunaux, comités départementaux, groupes opérationnels de partenariat, états-majors de sécurité, etc.) génère de la confusion et épuise les acteurs. Mais il ne propose de n’en supprimer … aucune. Il se contente d’appeler à «privilégier les formats opérationnels» et à «limiter les superpositions de structures». Aucune réorganisation ne pointe à l’horizon.
Le second angle mort concerne évidemment le financement. Particulièrement dans un contexte budgétaire tendu. Le fonds interministériel de prévention de la délinquance est cité comme levier central dans de nombreuses mesures. Mais sans chiffrage précis ni garantie de pérennité. Des objectifs ambitieux, comme renforcer la présence des travailleurs sociaux dans les commissariats et gendarmeries des territoires ultramarins, reposent sur des cofinancements entre l’État et les collectivités dont les modalités restent floues.
Le pilotage interministériel, enfin, soulève une question classique mais qui reste à résoudre. Lorsqu’une mesure liste quinze ministères partenaires pour un seul pilote, la responsabilité tend invariablement à se diluer. Et lorsque les indicateurs de succès mesurent des volumes d’actions plutôt que des effets sur la délinquance réelle, comment savoir si la politique publique atteint réellement ses objectifs?










