L’Essor. – Comment définir les Violences intrafamiliales (VIF) ?
Clémentine Bord. – Ce sont toutes les violences, à la fois physiques, sexuelles, psychologiques, économiques ou cyber, commises dans la sphère familiale, à l’encontre du conjoint ou de la conjointe, partenaires ou ex-partenaires, époux ou ex-époux, peu importe la nature du lien, et par ascendant, descendant, y compris par beau-fils, belle-fille… Il faut préciser que les violences conjugales se taillent la part du lion au sein des VIF. Depuis 2023, en cas de violences conjugales au domicile, les enfants mineurs sont reconnus covictimes. Ils ne sont plus simples témoins.
Comment s’organise la Gendarmerie pour lutter contre les VIF ?
Elle s’appuie sur son maillage territorial. Nos gendarmes de brigades sont polyvalents et, en première intention, ils prennent en charge ces affaires qui constituent un contentieux de masse avec près de 190 000 faits recensés en 2024. Dans chaque brigade, un référent VIF assure le suivi de la prévention, de la prise en charge des victimes et des investigations menées sous l’autorité du commandant d’unité. Les officiers adjoints de prévention dans les groupements jouent également un rôle d’animation, de coordination, y compris avec les partenaires. Nous avons enfin un réseau de 100 Maisons de Protection des familles, qui ont succédé aux Brigades de prévention de la délinquance juvénile à la suite du Grenelle des violences familiales.
Un effort accru de formation
Quel bilan peut-on en tirer pour la Gendarmerie ?
Depuis, nous avons fait un effort considérable en matière de formation et de suivi des enquêtes pour VIF, qui sont priorisées. La Gendarmerie s’est également dotée d’une doctrine bien bordée, claire et lisible, avec trois textes de septembre 2023 sur les violences conjugales, les violences sexistes et sexuelles et les violences commises sur les mineurs. Enfin, nous avons aujourd’hui une réaction systématique des gendarmes en cas de violences intrafamiliales : une enquête sera ouverte, et le placement en garde à vue de l’auteur sera recherché.
Comment les gendarmes sont-ils formés ?
En formation initiale, les élèves-officiers, les élèves-gendarmes et gendarmes adjoints volontaires ont suivi un certain nombre de modules sur les aspects judiciaires, l’enquête, l’accueil des victimes. Ensuite, en formation continue, nous avons un module de sensibilisation aux violences intrafamiliales pour tous les gendarmes au contact du public. Les premiers ayant été formés en 2019, nous préparons en ce moment un recyclage pour actualiser leurs connaissances. Enfin, nous avons un stage Expertise VIF qui permet aux gendarmes qui le suivent de délivrer la formation de sensibilisation. Nous leur parlons des mécanismes de trauma qui se mettent en place. Pourquoi une victime ne va pas partir alors qu’elle est exposée à des violences habituelles? Pourquoi revient-elle chez son conjoint violent? Qu’est-ce que le contrôle coercitif, et comment peut-on le mettre en évidence?
Pouvez-vous préciser ces notions de violences économiques et de contrôle coercitif ?
Les violences économiques, c’est tout ce qui va rendre la victime dépendante financièrement:la priver de ses moyens de paiement, l’empêcher de travailler, contrôler ses dépenses. Le contrôle coercitif, ce sont tous les petits actes du quotidien qui vont générer une forme d’emprise de l’auteur sur la victime : les interdictions, l’isolement, ne plus lui permettre de recevoir du monde, la couper petit à petit de son environnement social, la dénigrer.
Recycler la formation continue
Quelles sont les spécificités des zones rurales ?
L’accès au service public est compliqué, notamment dans les zones les plus désertées. Je pense aux délais de transport vers un hôpital ou un médecin pour faire constater des blessures physiques, à l’accès à un hébergement d’urgence, ou à un relogement également. Par ailleurs, en zone urbaine, il y une forme d’anonymat qui n’existe pas dans les très petites communes. Si vous entamez des démarches, cela va très vite se savoir. C’est l’utilité des plaintes hors les murs, ou du chat de la brigade numérique.
Quels sont vos prochains chantiers ?
Le recyclage de la formation continue, l’actualisation des trames d’audition de violences conjugales et de la grille d’évaluation du danger. Il y a également l’accompagnement des nouveaux dispositifs que les partenaires ministériels déploient, comme le Pack Nouveau Départ, qui est en expérimentation dans cinq départements et va être étendu à sept autres.
Un dernier message aux victimes de violences intrafamiliales ?
Il faut avoir confiance dans la capacité des gendarmes à prendre en charge les victimes, à les accompagner, à recueillir leur plainte et à poursuivre une enquête judiciaire de manière solide.Nos gendarmes sont bien formés et compétents. Ils ont envie de s’engager dans la lutte contre les violences intrafamiliales en ayant des bonnes pratiques, en proposant des dispositifs de prévention, de sensibilisation, d’accompagnement, et en tissant des liens avec les partenaires locaux. Il y a des bonnes volontés et des bonnes pratiques dans tous les territoires.
Propos recueillis par Matthieu Guyot.
Entretien initialement publié dans le numéro 610 de l’Essor de la Gendarmerie.










