Tout commence par une patrouille. Pas sur une route de Bourgogne, mais dans les recoins du dark web. En juillet 2024, un enquêteur de l’antenne marseillaise de l’Unité nationale cyber (UNCyber) tombe sur une boutique en ligne baptisée «Doraemon»: interface soignée, catalogue étoffé – on y vend de la cocaïne, de la kétamine, des drogues de synthèse et du sirop de THC – commandes via un groupe Telegram, livraisons en consignes automatiques. Le tout pensé, selon les gendarmes, pour « attirer et fidéliser une clientèle jeune ».
La section de recherches de Marseille est saisie. Pendant plusieurs mois, les enquêteurs s’attaquent à de la donnée de masse: messageries cryptées, transactions sur le dark web, flux logistiques. En sept mois d’activité identifiée, le réseau aurait généré au moins 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires sur plus de 2.000 commandes, expédiées jusqu’en Australie et à Dubaï.
Du cyber au physique : dérouler la pelote
Quand les investigations font émerger des adresses, bien terrestres celles-ci, dans la région dijonnaise, le parquet de Marseille transfère la procédure à celui de l’ancienne capitale des ducs de Bourgogne. La SR de Marseille, qui a effectué l’essentiel du travail d’analyse, reste saisie. Les unités locales entrent en concours de mission. C’est le fonctionnement intégré classique de la Gendarmerie, résumé ainsi par l’un des officiers ayant suivi le dossier: « La différence, c’est le champ immatériel d’où part le premier fil qu’ensuite on tire pour dérouler la pelote. »
Le 4 mai 2026, près de cent gendarmes sont mobilisés pour procéder aux interpellations. Le groupement de Côte-d’Or et l’antenne du GIGN de Dijon coordonnent les opérations. Six hommes et une femme, âgés de 21 à 36 ans, sont placés en garde à vue. Les perquisitions livrent 203 kg de stupéfiants, 78.000 euros en liquide, 20.000 euros en cryptomonnaies, une arme de poing et des munitions. Valeur marchande des produits saisis: près de 2,2 millions d’euros.
Sept personnes ont depuis été mises en examen à Dijon pour infractions à la législation sur les stupéfiants, certaines également pour fabrication en bande organisée. Cinq sont placées en détention provisoire.
Une économie criminelle calquée sur le privé
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est la sophistication organisationnelle du groupe. Les gendarmes en ont dressé l’organigramme: un dirigeant opérant depuis l’étranger, un coordinateur local dijonnais, un responsable de production, un préparateur de commandes, des assistants de production et de vente, une responsable logistique et financière chargée notamment des approvisionnements depuis l’Espagne. Le réseau disposait d’un laboratoire capable de produire plus de 13.000 comprimés d’ecstasy par heure.
« C’est une économie criminelle, mais c’est une forme d’économie », analyse une source proche de l’enquête. « On a affaire à des gens bien implantés dans la société, qui ont un travail légal par ailleurs, et qui en parallèle s’adonnent à cette activité criminelle. » Les suspects présentent en effet « peu d’antécédents judiciaires », souligne le parquet. Ce profil (insérés, discrets, structurés), constitue l’une des particularités du dossier par rapport aux trafics plus classiques.
Les lockers pour se fondre dans la masse
Le choix des consignes automatiques comme mode de livraison mérite également qu’on s’y arrête. Pour un observateur extérieur, passer par un système traçable pourrait sembler une erreur. C’est en réalité un calcul rationnel. La personne qui assure le transport n’est pas consciente de ce qu’elle transporte, elle n’est pas responsable. « Plutôt que de payer des livreurs et de prendre le risque qu’ils se fassent contrôler, vos produits se baladent dans des colis au milieu des achats Amazon ou eBay », détaille l’un des porte-paroles de la Gendarmerie nationale.
La logique est celle de la dilution dans le flux légitime du e-commerce. Les trafiquants externalisent ainsi leur logistique vers des opérateurs privés parfaitement légaux. Ils éliminent ainsi le risque humain lié aux livreurs, et élargissent considérablement leur rayon d’action géographique à un coût quasi nul. De Dijon, on expédie à Toulouse. Ou même à Sydney. Ce procédé n’est pas isolé. La direction générale de la Gendarmerie nationale indique avoir eu à s’exprimer sur au moins trois ou quatre affaires similaires dans les deux mois précédant cette opération.
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Patrouiller le dark web
L’affaire «Doraemon» dit quelque chose d’essentiel sur la doctrine d’emploi de la Gendarmerie face aux nouvelles formes de criminalité. L’enquête n’est pas partie d’un point de vente physique pour remonter une filière. Elle est partie de la structure elle-même, identifiée en ligne, pour ensuite comprendre comment elle fonctionnait et se déployait dans le monde réel.
« Le dark web pourrait donner la sensation qu’il y a une face cachée », reconnait l’officier proche du dossier interrogé par la rédaction de L’Essor. « Certes, c’est un réseau parallèle et il faut un minimum de technicité pour y accéder. Mais c’est un réseau sur lequel vous trouvez des gendarmes. » L’implantation géographique à Marseille de l’enquêteur qui a détecté le site est, en ce sens, un détail presque anecdotique. C’est sa présence dans le cyber qui a compté, pas sa localisation physique. La preuve, c’est lui, depuis Marseille, qui a tiré le premier fil d’une affaire dijonnaise.
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