<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La traque du Grêlé, meurtrier en série

Photo : Après 35 ans à passer entre les mailles du filet, François Vérove, alias "Le Grêlé", avait fini par être identifié par les enquêteurs après de nouvelles analyses. Convoqué par la police, il avait mis fin à ses jours en 2021. (Illustration: F.Mayot/L'Essor)

1 janvier 2025 | Les récits de L'Essor

Temps de lecture : 16 minutes

La traque du Grêlé, meurtrier en série

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Après trente-cinq ans de vaines investigations, l’obstination d’une juge d’instruction a permis de retrouver l’un des pires criminels français contemporains, un ancien gendarme et ancien policier, surnommé le Grêlé. Récit d'une traque hors du commun.

Un premier pont de passé, avec le 1er mai. Un second s’annonce avec le 8, qui commémore la fin de la Seconde Guerre mondiale. En cette année 1986, le mois de mai a, comme souvent en France, des airs de début de vacances. Ce matin-là, au 116 de la rue Petit, un immeuble de dix étages de cette artère du XIXe arrondissement de Paris, proche du boulevard des Maréchaux et de la Halle de la Villette, Cécile Bloch, une jeune collégienne de 11 ans, se prépare tranquillement pour l’école. Comme le rappelle la journaliste Patricia Tourancheau dans son livre, Le Grêlé (Ed. du Seuil, «Les Jours»), elle n’a cours qu’à 9 heures.

Son collège, l’établissement Georges-Rouault, n’est pas très loin, il suffit de passer sous le boulevard périphérique. Cécile s’y rend seule. Ses parents, inspecteurs à la Sécurité sociale, sont déjà partis à leur bureau. De même que son demi-frère Luc, étudiant en biologie et pharmacie à l’hôpital d’instruction des armées Bégin, à Saint-Mandé. Sans importance: sérieuse et enjouée, l’élève de 5e aux boucles brunes est déjà autonome. Elle rentre, par exemple, seule à la maison pour déjeuner le midi. Pour vérifier que tout va bien, sa mère lui passe alors un coup de fil.

Mais ce lundi, c’est étrange. Personne ne décroche. La maman de Cécile finit par appeler le collège. Surprise: personne n’a vu l’adolescente. Fous d’inquiétude, les deux parents reviennent dans leur quartier et inspectent les environs.

Les gardiens des immeubles voisins ont aussi été alertés. Ils s’enfoncent dans le sous-sol du “116”. D’abord le niveau -2, où s’arrête l’ascenseur. Puis le niveau -3, accessible uniquement par l’escalier. Derrière la porte d’un local de service, ils découvrent l’horreur. Le corps de Cécile repose là, sur une moquette sale. La jeune fille, le bas du corps dénudé, a du sang sur le ventre. Son cartable ouvert a été jeté pas très loin. Jean-Pierre, le père, appelle son fils Luc. «Par téléphone, il m’a dit de manière brutale : “Cécile n’est plus.” Je crois que c’est la seule chose qu’il m’a dite. Et de venir», racontait-il au Monde. La famille est en larmes. La collégienne a été violée, poignardée et étranglée, résume l’autopsie.

L’enquête s’oriente très vite vers un individu louche. Ce lundi matin, ils sont sept à avoir vu dans les parages un homme de type européen, grand, d’environ 1,85mètre, de 30 ans ou moins, habillé d’un blouson, d’un jean clair et de chaussures de sport. Vers 8h20, Luc Richard-Bloch, le frère de Cécile, a même croisé cet inconnu dans l’ascenseur. Il se souvient particulièrement de la peau du visage, comme marquée par de l’acné ou la variole. Ils se disent bonjour. «J’espère que vous passerez une très bonne journée», lui lance l’inconnu. L’affaire du «Grêlé», le surnom donné au suspect par France-Soir après sa description à la police par le frère de la victime, vient de commencer.

UNE ÉNIGME POLICIÈRE DE TRENTE-CINQ ANS

Pendant trente-cinq ans, cette affaire va rester une énigme policière, malgré des avancées incontestables. «L’insaisissable Grêlé, titre la presse, court toujours.» L’enquête passionne les journalistes. Les internautes aussi, comme en témoigne ce forum aux très nombreuses contributions. Un site Internet a d’ailleurs été lancé par le père de Cécile Bloch pour alerter sur l’embourbement des investigations. «Nous savons aujourd’hui que ce n’est pas seulement un assassin d’enfant», écrit-il, par exemple. Un message consulté sur une copie du site datée de 2004. «Nous ne sommes pas convaincus qu’il agit seul. Depuis plus de seize ans, il ne semble pas menacé par la justice et la police. Encore moins par les vautours qui profitent de l’affaire pour faire du fric.»

Si la colère est compréhensible, le ton est véhément. C’est que la famille Bloch a souffert dans ses relations avec la justice. Au père de la victime, le premier juge d’instruction avait lancé: «Le dossier ne vous concerne plus, c’est l’affaire de la justice.» Une remarque évidemment insupportable. Et pourtant, les Bloch avaient en partie vu juste. Au-delà de l’assassinat sordide de Cécile Bloch, le tueur est soupçonné aujourd’hui d’être tout simplement «l’un des pires tueurs en série français», rappellent les journalistes Brendan Kemmet et Stéphane Sellami dans leur livre, La Traque du grêlé (Ed. Robert Laffont).

Le décompte de ses forfaits reste d’ailleurs incertain. Sur la base de modes opératoires similaires, la Police regarde désormais, précisent-ils, si le tueur et violeur en série pourrait être impliqué dans 31 faits, dont 9 homicides, commis entre 1983 et 1994. La piste d’un récidiviste, d’un homme qui n’en est pas à son coup d’essai, surgit d’ailleurs très vite dans l’enquête. Comme le signale cet article de France-Soir de la mi-mai 1986, «les enquêteurs se demandent si l’assassin n’est pas également l’auteur d’une série d’agressions contre des fillettes, commises notamment dans les XIIIe et XVe arrondissements ces dernières semaines».

Pourquoi une telle conclusion? Tout d’abord, la façon dont l’assassin a opéré au 116 de la rue Petit ne laisse guère de doute. L’homme a été aperçu alors qu’il rôdait comme un prédateur dans l’immeuble autour de l’ascenseur. Il avait même préparé son crime la veille, en bloquant l’accès à la porte de service avec un paquet de cigarettes. Pour les enquêteurs de Bernard Pasqualini, à la brigade criminelle du 36 quai des Orfèvres, un tel degré de préparation prouve qu’il ne s’agissait pas d’une première fois. Les policiers épluchent donc les archives et les avis de recherche.

Une première affaire ne va pas tarder à être rattachée au dossier. Le 7 avril 1986, un mois avant l’assassinat de Cécile, Sarah, une fillette de 8 ans, qui habite place de la Vénétie, dans le XIIIe arrondissement, a été violée par un homme qui attendait dans l’ascenseur de l’immeuble. L’enfant a alors été poussée au quatrième sous-sol, sur un matelas, avant d’être étranglée, puis laissée pour morte. Il y a également Natalie, là encore dans le XIIIe arrondissement, quelques jours plus tard. L’homme agit cette fois-ci durant l’après-midi. Après avoir laissé l’enfant de 8 ans monter dans l’ascenseur de sa tour, il la force à le suivre au troisième étage, avant de tenter de la violer.

Les proches de Cécile se souviennent d’un homme louche qui rôdait autour de l’ascenseur. (Illustration: F.Mayot/L'Essor)

Les proches de Cécile se souviennent d’un homme louche qui rôdait autour de l’ascenseur. (Illustration: F.Mayot/L’Essor)

UNE POLICE SCIENTIFIQUE AVEC «LES PLUS MAUVAIS ÉLÉMENTS»

Dans les années 1980, en France, tout est encore à faire en matière de police technique et scientifique. Dans l’Arme, c’est l’affaire Grégory qui va provoquer une remise en cause et la création de l’Institut de recherches criminelles de la Gendarmerie nationale (IRCGN).

Les policiers français sont également bien en retard en comparaison de certains de leurs homologues étrangers. «La France était au niveau zéro de la police scientifique», admet, dans les colonnes du Monde, Richard Marlet, l’ancien patron de l’identité judiciaire de 1995 à 2005. «Ne serait-ce qu’en termes de moyens: pour un policier scientifique, en France, il y en avait soixante en Allemagne. C’était l’endroit où l’on versait les plus mauvais éléments. Certains ne trouvaient aucune trace, parfois même pas les empreintes des gens qui vivaient sur les lieux d’un crime.» On y retrouvait bien souvent, liste également Patricia Tourancheau, «les flics à problèmes, alcooliques, ripoux ou incompétents».

Résultat: alors que les témoins affirment avoir vu le suspect de l’assassinat de Cécile Bloch tenir la rampe du monte-charge, aucune empreinte digitale n’est y retrouvée. Idem sur la scène de crime. «Les moyens n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui, les relevés se faisaient avec de la poudre noire et n’étaient pas possibles sur tous les supports», défend Bernard Pasqualini, le premier chef d’enquête interrogé par l’ancienne journaliste de Libération. Christian Le Jallé prendra ensuite le relais. Les techniciens relèvent toutefois des traces de sperme. Un matériau qui leur permet seulement, à l’époque, de conclure que le suspect est du groupe sanguin A+, le plus répandu.

L’INTUITION GÉNIALE DU FRÈRE DE CÉCILE BLOCH

Pourtant, plusieurs mois plus tard, Luc Richard-Bloch, le frère de la victime, a une intuition géniale. L’étudiant en biologie suggère à la justice de s’emparer des possibilités qu’ouvre l’ADN. Outre-Manche, en novembre 1986, la police britannique vient en effet de réaliser une première. Un suspect dans une affaire de double meurtre a été innocenté grâce à son ADN, avant que le coupable ne soit identifié. Une révolution permise par les travaux du chercheur Alec Jeffreys. Deux ans plus tôt, il a découvert par accident des régions non codantes de l’ADN, à chaque fois différentes d’un porteur à un autre. L’empreinte génétique est née. Mais, en France, les policiers parisiens et le juge d’instruction ne prennent pas la mesure de cette innovation scientifique, et laissent de côté les suggestions de Luc Richard-Bloch.

C’est pourtant l’ADN qui va, bien plus tard, sauver l’enquête, qui a échappé de peu au naufrage. «Il a proposé son aide, donné les clés au juge, déplore Jean-Pierre Bloch auprès de La Dépêche du Midi. Mais les analyses n’ont été effectuées que dix ans plus tard! Et les comparaisons avec d’autres victimes… quinze ans plus tard!» «Nous avions soulevé dès l’origine l’hypothèse que le crime pouvait ne pas être une simple agression sexuelle. Et nous avons toujours regretté que l’enquête soit systématiquement orientée vers la recherche de maniaques ou de marginaux», rappelait Jean-Pierre Bloch à la juge d’instruction en charge du dossier, dans une lettre d’octobre 2000 rendue publique. «En effet, nous n’avons cessé de répéter que l’individu que nous avons côtoyé dans l’ascenseur, le matin du crime, ne relevait à l’évidence d’aucune de ces deux catégories.»

L’ADN va permettre de relancer l’enquête.  (Illustration: F.Mayot/L'Essor)

L’ADN va permettre de relancer l’enquête. (Illustration: F.Mayot/L’Essor)

CARTE TRICOLORE

Pendant ce temps, la police judiciaire patine. Comme le rappelle Patricia Tourancheau dans son livre, les impasses se succèdent. Jean-Pierre Bloch croit reconnaître Didier G., arrêté pour le viol et le meurtre d’une fillette dans les Alpes-de-Haute-Provence. Mais son groupe sanguin et sa taille ne correspondent pas. Il y a également Robert D., un pédophile qui s’est donné la mort en détention. Mais on ne lui connaît pas de voyage à Paris. Le procès-verbal de janvier 1989 du chef d’enquête Bernard Pasqualini sonne comme un constat d’échec. Sauf que le policier a une bonne intuition. Outre l’affaire de Sarah, il estime qu’un troisième dossier peut être rapproché de l’assassinat de Cécile Bloch: celui du viol de Marianne, en octobre 1987.

Cette adolescente du XIVe arrondissement de Paris a été agressée à son domicile, rue Boulitte, par un homme qui s’est présenté comme un policier. Ce dernier, rappellent Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, l’a accosté dans l’ascenseur avant d’exhiber une carte tricolore. Sous prétexte d’une recherche d’une jeune femme qui se prostitue et se drogue, il exige de voir ses papiers. Comme Marianne n’a pas sa carte d’identité, elle ouvre la porte de son appartement, suivie de près par l’homme. Il la menace de son arme, l’attache, puis la viole. Il vole enfin quelques objets et claque la porte. Le portrait-robot établi par la victime est toutefois un peu différent de celui reconstitué grâce aux souvenirs de Luc Richard-Bloch. Marianne ne se souvient pas d’un visage grêlé.

Le mode opératoire est également différent: l’adolescente n’a pas été tuée. Mais le groupe sanguin du violeur est le même. Et la rencontre fatidique a également eu lieu dans un ascenseur. Ce dossier est prometteur pour les enquêteurs, car il ouvre de nouvelles pistes. Il a été en effet rapproché par l’inspectrice Annie Peaudeau, de la brigade de protection des mineurs, à d’autres affaires, signale Patricia Tourancheau dans son livre. En septembre 1987, Sylvia, victime d’un vol avec violences, reconnaît, par exemple, le portrait-robot du violeur de Marianne.

Il y a également le viol d’Andréa, en mai 1987. Cette étudiante allemande a été agressée chez elle par un homme qui s’était présenté comme un policier. Après le crime, l’homme, décrit comme grand, d’un peu moins de la trentaine, emporte la carte bancaire de sa victime. Enfin, il y a ce viol d’une adolescente d’une dizaine d’années, en avril 1987, dans le XIe arrondissement. Un homme se disant policier, un certain François, s’est invité à une boum. Après le départ des invités, il a agressé l’amie de l’organisateur, Cyril, avant de fuir. Aux policiers, l’adolescent glisse un indice précieux. Il y avait le mot Gendarmerie sur la carte tricolore présentée.

ENFIN L’ADN

Un policier ou un gendarme? La piste semble trop floue. Celle d’un imposteur est privilégiée. Les investigations vont s’enliser, jusqu’au non-lieu prononcé par le juge d’instruction Jean-Pierre Getti, en avril 1993, pour l’affaire Cécile Bloch. Le magistrat s’était pourtant montré plus tenace dans la traque de Paul Touvier.

Fin de l’histoire? Heureusement non. Trois ans plus tard, la justice rouvre le dossier Bloch à la demande de la magistrate Michèle Colin. Que s’est-il passé entre-temps? Les experts français commencent à maîtriser l’identification par l’empreinte génétique. L’un de ces pionniers s’appelle Olivier Pascal. Docteur en pharmacie basé à Nantes, il est aujourd’hui une célébrité dans le milieu judiciaire. Expert judiciaire depuis 1991, le travail de cet ancien praticien au laboratoire de biologie moléculaire du centre hospitalier universitaire de Nantes avait permis, en 1998, de confondre le tueur en série Guy Georges.

Un dossier judiciaire qui avait poussé la création du Fichier national automatisé des empreintes judiciaires (Fnaeg) –  en 2018, selon la Cnil, 2,9  millions de profils génétiques y sont répertoriés, ainsi que 480.000 traces non identifiées. «L’ADN fait partie d’un faisceau d’éléments», tempérait-il dans une interview à L’Express. «Lorsqu’une trace est découverte sur une scène de crime, il reste à savoir quelle signification donner à sa présence. La série Les Experts nous a fait du mal, donnant la fausse impression que tout était acquis.»

Il reste que le rôle des experts scientifiques peut être crucial. Dans l’affaire du Grêlé, Olivier Pascal arrive à identifier, en juillet 1996, l’empreinte génétique du tueur de Cécile Bloch. C’est déjà une trace intéressante. Elle va surtout permettre à la police de comprendre la vraie nature de ce dossier. Car, quelques mois plus tard, Olivier Pascal fait une découverte stupéfiante.

LE GRÊLÉ, UN RÉCIDIVISTE IDENTIFIÉ PAR SON ADN

En comparant l’empreinte génétique trouvée à celles qu’il a déjà identifiées dans d’autres affaires, le docteur en pharmacie réalise que cet ADN a également été relevé sur une autre scène de crime. Ingrid, 11 ans, avait été enlevée en avril 1994, à Mitry–Mory, en Seine-et-Marne, par un individu circulant dans une Volvo blanche, avant d’être violée et laissée dans une ferme abandonnée à Saclay, dans l’Essonne. Une affaire au départ suivie par les gendarmes de l’Essonne, dessaisis au profit de la police parisienne. Comme le rappelle Le Monde, un manutentionnaire d’une trentaine d’années passera plusieurs mois en détention après avoir avoué le crime, avant d’être disculpé par l’ADN.

La police a désormais la certitude d’avoir affaire à un récidiviste. Cette analyse est confirmée en janvier 2001. De nouvelles comparaisons demandées de manière systématique par la juge d’instruction aux laboratoires permettent de rattacher le mystérieux suspect à un autre crime, le meurtre d’Irmgard Müller, une jeune Allemande au pair, et de Gilles Politi, mécanicien à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle en avril 1987, à Paris.

Ce double meurtre était particulièrement intrigant. Le corps de la jeune Allemande avait été mis en scène, les bras en croix. Les deux victimes ont été ligotées et brûlées à la cigarette. Il y a une piste intéressante: un mystérieux «Elie Lauringe», en contact avec la jeune Allemande, est introuvable. Sans doute l’un des amants de la victime, et peut-être donc le fameux «Grêlé». Les policiers ont désormais la conviction que leur suspect est plutôt grand, environ 1,85mètre, qu’il a de larges épaules et des mains épaisses, et qu’il a –c’est du moins ce que signalent certains témoins– la peau du visage grêlée.

Le tueur en série a au moins opéré de 1986 à 1994, avec trois meurtres et cinq viols, au minimum. «Il sévit peut-être toujours, mais avec plus de précautions», s’inquiète un policier interrogé par Le Parisien en 2003. Mais, comme le signale le quotidien, le Grêlé a également pu partir à l’étranger ou être déjà décédé. «Tout est envisageable, poursuit le policier interrogé. Dans ce dossier, il y a déjà eu un travail énorme. Il faut parfois un peu de chance pour qu’une enquête débouche. Tout est fait pour ne pas en rester là.»

LA JUGE TURQUEY

Le coup de chance tant attendu par les enquêteurs va enfin arriver. Mais une dizaine d’années plus tard. Après une tentative infructueuse de recherche de parents du suspect dans le Fnaeg, lancée par le magistrat instructeur, la juge d’instruction Nathalie Turquey reprend le dossier à la fin du mois de décembre 2014. Une femme pugnace, surnommée, rappellent Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, la «Ferrari de l’instruction», en hommage à sa force de travail. Elle se plonge dans le tentaculaire dossier, épluchant les vieux procès-verbaux.

On sait que le Grêlé faisait des repérages avant de commettre ses crimes, par exemple en bloquant un ascenseur. Un autre mode opératoire se distingue également: le suspect s’est parfois vanté d’être de la Police, carte à l’appui. Bien qu’ils eussent d’abord privilégié la piste d’un faux policier, les enquêteurs avaient tenté aussi de suivre ce fil en s’intéressant aux dossiers des flics condamnés pour abus sexuels. Mais en vain. La juge Turquey retravaille cette piste, cette fois-ci en l’élargissant. Le tueur était peut-être également un gendarme travaillant en Ile-de-France. Le viol dans la ferme de Saclay s’était d’ailleurs déroulé en face d’un centre d’essais rattaché à la direction générale de l’Armement, protégé par des gendarmes de l’Armement à partir des années 2000.

Comme le racontent Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, la magistrate envoie une première réquisition, en mars 2018, à la Direction générale de la Gendarmerie nationale (DGGN). La juge veut obtenir la liste des militaires nés entre le 1er janvier 1950 et le 31 décembre 1966 ayant fait partie de la Gendarmerie de l’Armement entre le 1er janvier 1980 et le 31 décembre 1987, si possible avec leur taille et leur dernière adresse. En octobre 2018, les auditions et les relevés ADN des gendarmes de l’Armement commencent. Mais la magistrate fait chou blanc.

Elle ne baisse pas les bras et, en novembre 2019, envoie une nouvelle réquisition à la DGGN. Cette fois-ci, elle demande la liste des gendarmes «nés entre le 1er janvier 1950 et le 31 décembre 1966, affectés au moins pendant une journée à la Garde républicaine en 1987». La juge Turquey reçoit une liste de 2.055 noms. Un fichier dont on dégage 750 profils, qui vont tous être soumis à un questionnaire sur leurs états de service, leurs lieux d’affectation, la présentation du portrait-robot du «Grêlé», avant un test ADN.

Le 24 septembre 2021, une policière de Montpellier téléphone à François Vérove, un ancien gendarme de 59 ans passé ensuite par la police. C’est l’un des 750 noms de la liste.

En reprenant l'affaire du Grêlé, la juge Turquey s’intéresse à une liste de 750 anciens gendarmes. (Illustration: F.Mayot/L'Essor)

En reprenant l’affaire du Grêlé, la juge Turquey s’intéresse à une liste de 750 anciens gendarmes. (Illustration: F.Mayot/L’Essor)

« UNE RAGE FOLLE »

Il est 16h, ce vendredi, à la Grande-Motte, dans l’Hérault. C’est l’épouse de François Vérove –ils se sont mariés en 1985– qui décroche. Elle lui passe le combiné. «Ok, c’est pour une vieille affaire», la rassure-t-il, comme l’a raconté Le Parisien. Puis il accepte le rendez-vous fixé au mercredi suivant. Trois jours plus tard, après un week-end sans histoires, François Vérove s’absente pour accueillir des locataires dans le studio loué par la famille. «Bisous, au revoir chérie», glisse-t-il avant de partir. Deux heures plus tard, son mari n’est toujours pas revenu. L’épouse s’inquiète. François Vérove, qui se déplace en vélo électrique, a peut-être fait une chute? Le lendemain, le mardi, après avoir signalé sa disparition inquiétante, la mère de famille découvre, étonnée, qu’il n’y avait pas de locataires à accueillir au studio. Seconde découverte, capitale: son mari a loué un appartement Airbnb au Grau-du-Roi, dans le Gard.

Les gendarmes, aussitôt avertis, se rendent avec des pompiers rue de la Rotonde, en fin d’après-midi. Le corps de François Vérove gît là, sur un matelas. Dans la cuisine, il a laissé des mots. «Suicide, veuillez appeler le 17 (Gendarmerie).» Sur un autre, il décline son identité et demande, en cas de coma, de ne pas le réanimer.

Il y a enfin une enveloppe pour sa femme. La lettre qu’elle contient est une terrible confession posthume. «Ma chérie, je vais t’expliquer pourquoi j’ai dû partir. Tu m’as connu en 1984, jeune gendarme. Tu avais pu déjà déceler quelques difficultés que je cachais, en fait, je traînais une rage folle qui a fait de moi un animal. Par périodes, je n’en pouvais plus et il me fallait détruire, salir, tuer quelqu’un d’innocent.» Puis François Vérove résume la situation: il est sur le point d’être rattrapé par la justice. Pour éviter à ses proches un procès, il a décidé de se suicider. «Je ne sollicite aucun pardon, parce que tout ceci est impardonnable. Je vous aime plus que tout au monde et déteste ce criminel que j’ai été», conclut-il.

UN «TRÈS BON CAMARADE» DEVENU «UN PARASITE»

Une fois passé le choc – la Police a enfin réussi à retrouver l’insaisissable Grêlé, la Gendarmerie découvre qu’elle a abrité dans ses rangs un second tueur sadique après Alain Lamare, surnommé «le tueur de l’Oise» –, à la fin des années 1970. Le parcours de François Vérove est épluché. Ce Nordiste rejoint la Gendarmerie en 1983, où il débute à la Garde républicaine, à Paris. Après sa formation à Chaumont, il va au centre d’instruction de Saint-Germain-en-Laye, avant d’être affecté au premier escadron basé aux Célestins, près de la place de la Bastille, à Paris. Il reste cinq ans dans l’Arme, de 1983 à 1988.

La journaliste Patricia Tourancheau a pu consulter son livret militaire. En février 1984, le jeune stagiaire est, certes «un cavalier moyen», mais dans le même temps «très bon camarade, travailleur et consciencieux». Un an plus tard, des reproches pointent. Il manque de rigueur dans son allure, il est immature, il doit faire des efforts. Un message visiblement entendu, puisqu’un an plus tard, il est admis dans le corps des sous-officiers de carrière. Pourtant, en 1988, il quitte l’Arme pour la Police. Un changement de maison rare à l’époque.

Que s’est-il passé? D’une part, l’appréciation de ses chefs change radicalement. Il est jugé paresseux, c’est même «un parasite de l’escadron», dénonce un commandant en juin 1987. Un an plus tôt, le sous-officier n’a pas réussi à intégrer l’escadron motocycliste, sa passion. D’autre part, selon les journalistes Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, François Vérove a été contrôlé en tenue et avec son arme au bois de Boulogne, sans raison valable. Et il aurait aussi fait une alerte à la bombe sans objet devant la caserne.

À l’époque, ses anciens camarades, comme l’un d’entre eux le dira au Parisien, ont eu écho «d’un problème de moralité, d’une affaire de mœurs». Quoi qu’il en soit, il rejoint le commissariat d’Asnières, dans les Hauts-de-Seine, puis devient motard dans la Police. Avant de prendre des responsabilités syndicales chez Alliance Police nationale. Denis Jacob, l’un des anciens cadres de cette organisation syndicale, signalera avoir craint son suicide. «La première fois que je l’ai reçu, il avait la bave aux lèvres, disait-il au Point. Quand il a quitté la région parisienne, il allait mieux.»

François Vérove quitte en effet la région parisienne en 2000 pour les Bouches-du-Rhône. Puis l’Hérault, où sa carrière prend fin après un accident de moto, en 2011. L’ancien policier, qui réside dans une villa d’architecte sur les hauteurs du village, ne reste pas inactif. Trois ans plus tard, il est sur la liste du maire de Prades-le-Lez, une commune d’environ 5.000 habitants au nord de Montpellier, pour les élections municipales. Vérove devient ensuite l’un des conseillers municipaux à la suite de démissions. «Il était un peu tatillon, il insistait sur le respect des règles de stationnement, par exemple», se souvient auprès de l’AFP l’ancien maire du village, Jean-Marc Lussert. «Il se les appliquait à lui-même, et ça me semblait logique pour un ancien gendarme.»

Le Grêlé, alias François Vérove, s’est suicidé avant son arrestation, emportant avec lui ses secrets. (Illustration: F.Mayot/L'Essor)

Le Grêlé, alias François Vérove, s’est suicidé avant son arrestation, emportant avec lui ses secrets. (Illustration: F.Mayot/L’Essor)

LES DEUX VIES DU GRÊLÉ

L’année 1997. Selon les déclarations posthumes de François Vérove, c’est à cette date qu’il a enfin pu être libéré de ses «profondes obsessions». Cette précision sidère. Car le dernier fait rattaché au Grêlé dans l’enquête policière, le viol et l’enlèvement d’Ingrid, date, lui, de trois ans plus tôt. Que s’est-il passé entre-temps? L’ancien gendarme et policier a-t-il fait d’autres victimes? On ne le saura sans doute jamais précisément. «Ces pulsions grandissantes se sont apaisées avec les naissances successives des enfants, assure-t-il dans sa lettre. Suite à ma dépression, j’ai été pris en charge et j’ai pu bénéficier de ma psychothérapie. Cela a cassé cet instinct de mort car, en tuant des innocents, c’était mes propres souffrances d’enfant que je voulais détruire inconsciemment. Cette guérison, cela a été une véritable délivrance, une véritable renaissance.»

Le tueur en série fait ici référence à ses relations houleuses avec son père, qui l’avait mis à l’écart de la famille après le décès de sa mère et qui l’aurait violé. «Il a une première vie d’assassin, et pas n’importe lequel: un mode opératoire qui évoque les pires criminels sadiques, avec une ritualisation extrêmement cruelle, une jouissance froide, une posture de toute-puissance, de démiurge qui s’arroge le droit de laisser en vie ou donner la mort. Et puis, il a une deuxième vie de brave retraité qui s’occupe de ses petits-enfants, de supervoisin», observe dans Midi Libre Daniel Zagury. «Le mythe du tueur en série qui ne peut pas s’arrêter, ce n’est pas vrai», poursuit ce célèbre expert psychiatre. S’il avait «trouvé une solution existentielle, c’est possible».

Par Gabriel Thierry – Dessins Frédéric Mayot


Une du numéro 597 de L'Essor de la Gendarmerie, paru en janvier 2025.

Une du numéro 597 de L’Essor de la Gendarmerie, paru en janvier 2025.

Ce récit a été publié dans le numéro 597 de votre magazine L’Essor de la Gendarmerie, paru en janvier 2025.

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