<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Canicules, crises à répétition : les forces de sécurité face au changement climatique

Photo : Noemie Rebière et Eléonore Duffau

5 octobre 2026 | Société

Temps de lecture : 6 minutes

Canicules, crises à répétition : les forces de sécurité face au changement climatique

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Chercheuse au sein du programme Climat, Environnement et Sécurité de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Éléonore Duffau mène actuellement, dans le nord de la France, un travail de recherche sur les effets des changements climatiques sur la sécurité civile et la sécurité intérieure. De son côté, au sein du Shift Project, Noémie Rebière assure le pilotage du programme de recherche Défendre (DÉFense, ENergies, Durabilité et Résilience). Après un été de sécheresse et de canicules hors-norme, qui préfigure ceux des années à venir et a montré notre impréparation face au changement climatique, ces chercheuses évoquent les conséquences du réchauffement global, la résilience de nos forces, la transition énergétique et l’adaptation des ministères de l’Intérieur et des Armées.

L’Essor. Où en est la recherche sur le changement climatique et la sécurité ?

Éléonore Duffau. Nous n’avons pas eu, à l’Iris, de financement ou de recherche sur l’adaptation de la Gendarmerie. Cela dit, depuis avril dernier, nous travaillons avec le ministère de l’Intérieur dans le cadre d’un projet qui se concentre sur le nord de la France pour étudier les effets des changements climatiques sur la sécurité civile et la sécurité intérieure, hors Gendarmerie. Nous avons réalisé en juillet des entretiens groupés avec des agents de la Police nationale. Le projet est en cours, il durera un an et ne sera pas public, mais cela nous a déjà beaucoup appris. 

Que vous ont dit ces policiers pendant les canicules ?

E.D. Ils ont vécu des choses très dures tout en étant constamment sollicités, sans forcément disposer du bon matériel pour se reposer ou se rafraîchir. Sur le terrain comme dans les locaux, tout le monde était vraiment affecté. Cela a créé un cadre intéressant pour ces entretiens, parce que les agents ont pris conscience que les changements climatiques les affectaient physiquement et mentalement. 

Cela a-t-il eu un impact sur la mission elle-même ?

E.D. Cet été, nous avons connu trois vagues de chaleur quasi continues, avec des records de température atteignant plus de 40 degrés. Avec cette chaleur, il devient très difficile de maintenir une capacité physique, tout en restant capable, mentalement, de gérer une crise. On nous a beaucoup parlé de fatigue et de stress. Agents et citoyens étaient devenus plus irritables et plus impatients. Il y a beaucoup moins de patience quand tout le monde est fatigué. 

Avez-vous évoqué d’autres événements climatiques avec eux ?

E.D. Pendant ces entretiens, ce fut un vrai défi de sortir du thème de la canicule pour traiter des autres effets du changement climatique. Ce qu’on observe, c’est que les territoires ne sont pas habitués aux effets nouveaux comme, pour le Nord, la chaleur, la canicule ou les feux de forêt.

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Les agents doivent donc s’adapter dans l’instant, en gérant la crise au moment où elle survient, avec moins de connaissances au sein des effectifs pour savoir comment agir. La culture du risque est longue à construire et peut disparaître très vite. Il suffit qu’une personne sachant gérer un risque quitte un service pour qu’il y ait une perte de connaissances énorme. 

Après l’ouragan Irma, en 2017, la Gendarmerie avait dû redéployer aux Antilles les gendarmes mobiles qui luttaient contre l’orpaillage illégal en Guyane. Le nombre de sites d’orpaillage clandestin avait explosé trois ans plus tard. Comment faire face à des crises qui s’additionnent ? 

E.D. La superposition des crises ou des grands événements est l’un des enjeux. Si une canicule, de fortes pluies ou des incendies étaient survenus pendant un événement déjà très mobilisateur et épuisant comme les Jeux olympiques, comment aurait-on géré la résilience et évité la rupture capacitaire ? C’est un sujet pris en compte, me semble-t-il, par tous les interlocuteurs rencontrés : se préparer à de multiples crises simultanées, en particulier météo-climatiques, susceptibles de venir perturber une gestion de crise qui, autrement, se déroulerait correctement. Ce sont des scénarios étudiés en prospective au sein des différentes structures avec lesquelles nous avons échangé. 

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Est-ce qu’il existe, au sein du ministère de l’Intérieur, des structures de recherche dédiées au climat, à l’instar de ce qui se fait dans les armées ?

E.D. Il n’y a pas, à l’Intérieur, un service aussi dédié que l’observatoire Défense et Climat en matière de financement de la recherche, et il ne semble pas y avoir de « secrétariat Climat-Défense » comme il en existe au sein de l’état-major des armées. En revanche, c’est un sujet plus transversal, porté par des personnes qui l’ont dans leur portefeuille en plus d’autre chose, typiquement celles qui travaillent sur le plan Orsec ou qui produisent des plans d’action pour l’été. 

Qu’avez-vous appris sur ces questions au sein des armées ?

Noémie Rebière. Le Shift Project a lancé un programme Défense en janvier dernier. L’idée est de traiter en deux temps l’ensemble du secteur, d’abord les armées, puis la base industrielle et technologique de défense. Pour les armées, nous nous demandons comment assurer la défense d’un Etat dans un monde contraint en ressources.

Nous ne travaillons pas sur la dimension adaptation, puisque l’Iris le fait déjà, mais sur la connaissance et l’anticipation des besoins énergétiques des forces armées. Cela recouvre leurs besoins directs, donc les consommations pétrolière, électrique et gazière, mais aussi indirects, c’est-àdire l’énergie comprise dans la fabrication des systèmes d’armes, de l’habillement, de l’alimentation. L’objectif du programme, c’est d’avoir une vision des besoins globaux pour le fonctionnement du secteur. C’est un premier objectif. 

Quelle est la prochaine étape ?

N.R. Identifier des leviers de transformation afin de rendre le secteur plus résilient et plus autonome énergétiquement, mais aussi construire des scénarios. Une fois que l’on a les consommations énergétiques globales du ministère des Armées en 2025, on peut, par exemple, se demander ce qu’elles impliquent en termes d’évolution des besoins en 2040 dans le cadre d’un conflit de haute intensité sur le territoire européen. Cela peut intéresser les énergéticiens pour dimensionner leur capacité de production et de transport d’énergies au niveau national. Nous cherchons à avoir cette approche physique incluant énergie et défis matériel. 

Les armées ont-elles bien compris le risque?

E.D. Depuis la création de l’observatoire Défense et Climat en 2016, et même avant, beaucoup de recherches ont été menées sur chaque risque climatique et sur ce qu’il pourrait entraîner pour les armées. Je pense qu’elles ont bien compris les conséquences sur les opérations, le matériel, les soldats et les bâtiments. Les autres effets sont plutôt d’ordre géopolitique et sécuritaire : nouvelles matérialités et nouveaux espaces de conflit. 

N.R. La notion de limite planétaire, même si ce n’est pas le terme employé, ou de « monde fini », pour reprendre l’expression du président du Shift Project, Jean-Marc Jancovici, commence à être prise en compte. Sur le volet énergétique et ressources, une réflexion émerge sur le fait que nous n’aurons peut-être pas toujours les moyens de faire fonctionner les choses dans la durée. Quand on discute pétrole avec les militaires, on nous dit que, étant le dernier acteur à devoir répondre en cas de crise ultime, la dernière goutte de pétrole ira aux armées, pour défendre le territoire. Mais j’observe un petit changement de mentalité au sein du ministère des Armées sur la façon d’opérer dans un monde qui change, et c’est assez nouveau. Il y a eu la crise en Ukraine, la stratégie climat, des crises climatiques à répétition, et Ormuz est venu ajouter un coup d’accélérateur. 

Cette notion de « dernière goutte », pose au moins deux problèmes. D’abord, beaucoup de monde va la revendiquer : pompiers, forces de sécurité, urgences médicales… Ensuite, garder des véhicules utilisant des énergies fossiles implique d’avoir l’infrastructure pour les produire et les entretenir, ainsi que l’infrastructure pétrolière.

N.R. On touche là directement à la question de la transition. La vraie question, c’est comment continuer à opérer dans un monde plus contraint. La stratégie énergétique de défense de 2020 commençait déjà à l’adresser : la priorité des armées n’est pas de décarboner, ce n’est pas vraiment leur enjeu. La vraie question, c’est comment continuer à assurer la mission opérationnelle avec l’énergie disponible, et potentiellement moins disponible.
Les moyens de transition diffèrent selon les milieux. Certains moyens, plus légers, pourront s’électrifier, mais les avions de chasse ou les hélicoptères resteront durablement dépendants du pétrole. 

L’électrification est donc plus aisée pour les véhicules terrestres ?

N.R. Ce qu’il faut sans doute, c’est penser différemment l’approche capacitaire, et ne plus raisonner sur des programmes de 60 ans, à moins d’avoir la capacité d’implémenter d’autres technologies en cours de route. Le constructeur français de véhicules militaires Arquus (ex-Renault Trucks Defense, NDLR) réserve, par exemple, une place dans le moteur de certains véhicules blindés pour pouvoir les hybrider. Viser le tout électrique ne serait pas résilient, car on créerait d’autres types de dépendances, notamment vers la Chine, pour les batteries.
L’idée n’est pas de tout électrifier d’un coup, mais de penser d’abord la mission et le territoire, et d’évaluer où c’est pertinent. Pour les missions de la Gendarmerie en urbain ou périurbain, il y a de plus en plus de recharges rapides, donc ça peut avoir du sens. En zone rurale, c’est plus compliqué, avec des trajets plus longs et moins de bornes disponibles. Il faut s’adapter. 

Les armées et les forces de sécurité pourraient-elles êtres les seules dans le pays à utiliser des véhicules thermiques ?

N.R. C’est le risque de non-transition. Si les armées et les forces de sécurité intérieure et civile ne font pas la transition sur leurs véhicules, il pourrait y avoir, à terme, un décrochage entre le monde civil et le monde de la sécurité. Prenons un véhicule blindé : si les industriels sont passés entièrement à l’électrique côté civil, ils ne seront peut-être plus en capacité d’assurer le maintien en condition opérationnelle, ni les pièces détachées pour des flottes thermiques. Cela crée une perte de compétences, une raréfaction des pièces, et des coûts qui explosent, voire une dépendance à d’autres pays. Je ne pense pas qu’ils aient intérêt à tout miser sur un seul choix. Le grand principe de sécurité, énergétique ou alimentaire, c’est de diversifier. 

Les casernes sont indispensables au modèle de la Gendarmerie. Peuvent-elles jouer un rôle dans la transition ?

N.R. Il faudrait les penser comme des espèces de bases arrière résilientes, avec une recherche d’autonomie énergétique. Les changements climatiques et les catastrophes vont toucher les infrastructures électriques civiles, avec potentiellement des coupures ou des black-out généra- lisés sur des territoires importants. Dans ces crises globales, où les télécommu- nications sont coupées, des bases mili- taires, des casernes de gendarmerie ou des commissariats de police équipés de panneaux solaires, de batteries ou de moyens de secours pétroliers, constitueraient des ressources précieuses. 

Propos recueillis par Matthieu Guyot avec Antonin Amado 

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