Depuis 2022, l’enquête annuelle Vécu et ressenti en matière de sécurité (VRS), menée par le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) auprès d’un échantillon de 200 000 personnes, mesure à la fois les atteintes réellement subies par la population et la crainte d’en être un jour victime.
En cumulant trois éditions de l’enquête (2022 à 2024), le SSMSI a pu, pour la première fois, produire des résultats fiables à l’échelle départementale. Le constat général n’est pas surprenant. Les cambriolages, les vols sans violence ou les vols dans les véhicules restent concentrés dans les départements les plus urbanisés.
Le Rhône affiche ainsi un taux de victimation de cambriolages de 5,4 % sur la période 2021-2023, contre 3,3 % en moyenne nationale ; Paris culmine de son côté à 7,7 % pour les vols sans violence en dehors du logement, la Seine-Saint-Denis à 7,6 % pour les vols d’objets dans les véhicules. Autant de départements très majoritairement situés en zone Police.
Carte de la peur
La carte de l’inquiétude, loin de se superposer à celle de la délinquance constatée, dessine une géographie plus diffuse, qui touche aussi des départements ruraux pourtant peu exposés. Le cas du Cher est à cet égard emblématique. 58,3 % de ses habitants s’y disent inquiets d’être un jour cambriolés, soit le taux le plus élevé de France, de 8 points supérieurs à la moyenne nationale (50,2 %). Or, le taux de victimation réel n’y est que de 2,0 %, inférieur à la moyenne nationale de 3,3 %. Le même écart se retrouve dans l’Allier ou dans l’Aube. À l’inverse, d’autres territoires peu denses comme les Hautes-Alpes, la Manche ou le Cantal affichent un sentiment d’insécurité nettement inférieur à la moyenne nationale, de 10 à 12 points en dessous, pour des niveaux de délinquance tout aussi bas.
Deux départements ruraux donc, deux réalités objectivement comparables. Mais deux ressentis pourtant opposés.
Le SSMSI a tenté de mesurer statistiquement l’ampleur de ce décrochage. Pour la peur du cambriolage, la corrélation entre victimation déclarée et inquiétude n’est que de 0,33. Un lien faible qui confirme que le sentiment d’insécurité obéit, en la matière, à une logique largement dissociés des chiffres bruts. Le phénomène n’est pas uniforme selon les types d’atteintes. Pour la peur d’être victime d’injures ou de menaces, la corrélation grimpe à 0,71, signe que, sur ce registre, la perception colle beaucoup mieux à la réalité vécue localement.
Indispensable présence sur le terrain
Pour les unités déployées sur ces territoires, ce constat n’est pas anecdotique. Il rappelle qu’une politique de sécurité fondée sur la seule évolution des chiffres de la délinquance peut passer à côté d’une partie du problème que vivent réellement les habitants.
Le contact, la présence visible sur la voie publique, la disponibilité des brigades restent des leviers essentiels pour agir sur ce ressenti, indépendamment des courbes de la délinquance enregistrée. Une précédente étude du SSMSI, consacrée au lien entre sentiment d’insécurité et présence des patrouilles des forces de sécurité intérieure, avait déjà mis en évidence des résultats contrastés selon les départements, confirmant que la présence sur le terrain pèse dans l’équation, sans l’expliquer à elle seule.
L’étude rappelle aussi que la robustesse des cartes départementales varie fortement selon les atteintes considérées. Pour les infractions les plus rares statistiquement, comme les escroqueries en ligne ou le harcèlement moral, les écarts entre départements ne sont, la plupart du temps, pas significatifs. Le diagnostic territorial fin, département par département, ne vaut donc que pour certaines atteintes bien identifiées (cambriolages, vols sans violence, harcèlement sexuel, injures et menaces ou discriminations).
Reste cet enseignement essentiel, qui dépasse les seuls chiffres : dans les territoires peu denses qui constituent le cœur de la zone d’action de la Gendarmerie, rassurer la population constitue une mission à part entière. Elle ne se mesure pas uniquement à l’aune des courbes de la délinquance.











