<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’affaire Jonathan, une longue traque

Photo : Avril 2004. Jonathan, un enfant de 10 ans, profite de sa classe de mer à Saint-Brévin-les-Pins. Avant de disparaître mystérieusement. (Illustration: J. Sasson / L'Essor)

1 avril 2024 | Les récits de L'Essor

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L’affaire Jonathan, une longue traque

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En 2004, le petit Jonathan Coulomb disparaissait d’un centre de vacances sur la côte Atlantique. Le début d’une traque de vingt ans pour les gendarmes, qui ont désormais dans le viseur un tueur en série allemand. Récit.

Ce mardi 6 avril 2004, c’est l’extinction des feux pour la trentaine d’élèves de CM1 et CM2 de l’école d’Orval, près de Saint-Amand-Montrond (Cher). Cela fait près d’une semaine qu’ils sont en classe de mer au centre de vacances de l’Hermitage, à Saint-Brévin-les-Pins, sur la côte Atlantique, à une dizaine de kilomètres de Saint-Nazaire. Il est environ 22h30 quand Jonathan Coulomb, un enfant de 10  ans scolarisé en CM1, va se coucher avec ses cinq camarades de chambrée. Les trois adultes qui encadrent ce stage, un instituteur et deux animateurs, font une dernière ronde un peu avant 23 heures. Puis le centre de vacances plonge dans le sommeil.

Au matin, les camarades de Jonathan donnent l’alerte. Le garçon n’est pas avec eux au réveil, et il n’a pas été vu au petit-déjeuner. Sa disparition est extrêmement troublante. Les enfants de la chambre n’ont rien vu, rien entendu, tout comme l’autre groupe d’adolescents présents dans le centre, qui se sont couchés un peu plus tard, vers 1 heure du matin. Ses affaires, ses vêtements et ses chaussures sont toujours dans le dortoir. Seul manque le pyjama gris qu’il portait durant la nuit. La Gendarmerie est aussitôt prévenue.

Jonathan dormait à côté de la porte du dortoir. Personne n’a rien vu ni entendu dans la chambre. (Illustration: J. Sasson / L'Essor)

Jonathan dormait à côté de la porte du dortoir. Personne n’a rien vu ni entendu dans la chambre. (Illustration: J. Sasson / L’Essor)

Premières recherches

Les militaires, qui installent leur poste de commandement dans un camping à proximité, quadrillent la zone. Si l’enfant a fugué, il a pu partir vers la voie rapide, à quelques centaines de mètres du centre de vacances. Rien de plus facile: pour des raisons de sécurité incendie, aucune porte n’est fermée à clé dans le centre. Il faut pouvoir évacuer les enfants le plus rapidement possible en cas d’incendie. Mais Jonathan, s’il est décrit comme un enfant sensible et impressionnable, n’avait pas de raisons de s’enfuir. Certes, il s’est disputé le lundi précédent, lors d’une partie de football. Mais son séjour en classe de mer se passait très bien.

Et comme le remarque alors Ouest-France, si un enfant avait marché pieds nus et en pyjama le long de la route durant la nuit, par des températures bien fraîches, aux alentours de zéro degré, il y aurait eu certainement un appel aux gendarmes d’au moins un automobiliste.

Pas très loin, un bois de pins et de chênes longe des dunes. De manière classique, une centaine de militaires, dont des élèves-gendarmes du Mans, font une battue, en vain, aidés du ciel par un hélicoptère équipé d’une caméra thermique. Des cabanes dans une maison de vacances et la plage sont également inspectées.

Les gendarmes tentent enfin d’y voir plus clair dans des témoignages d’habitants assurant avoir vu Jonathan dans la campagne, sans que cela ne débouche sur une piste sérieuse. L’attente devient insupportable. Sonnés par le tour tragique que prennent les événements, les élèves de l’école d’Orval sont rapatriés précipitamment dans le Cher.

Jonathan n’a pas disparu tout seul

Après plusieurs jours de recherches, il faut se rendre à l’évidence : Jonathan n’a certainement pas disparu tout seul. Les gendarmes penchent alors pour une fugue, suivie peut-être d’un enlèvement. Deux des meilleurs amis de Jonathan ont en effet dit aux enquêteurs que le garçon leur avait dit vouloir « partir d’ici ». Un projet très réalisable: la serrure de la chambre était cassée, et l’enfant dormait à côté de la porte. Les gendarmes apprennent également qu’il y avait déjà eu, six ans plus tôt, une intrusion dans le centre. Vraisemblablement un simple d’esprit qui n’était pas de la région.

Une semaine après la disparition de l’enfant, le parquet de Saint-Nazaire demande l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement. À l’issue de la fin de l’enquête de flagrance, elle est confiée au juge d’instruction Benoît Lhuisset. «Aidez-nous! Que toute personne croyant l’avoir reconnu l’appelle, le recueille», supplie son père, Stéphane, arrivé sur place avec sa compagne Virginie à l’annonce de la disparition de leur enfant. «Cherchez avec nous, tout le monde, les enfants, les adultes!»

À Saint-Brévin-les-Pins, le couple, aidé d’une dizaine de membres de la famille, a tapissé la ville avec 350 affiches en couleur de Jonathan, dit «Titi», l’un de ses surnoms, avec «Cow-boy». Le garçon, qui sourit à l’image, mesure 1,40m, il a les cheveux châtains et les yeux bleus. Il porte aussi un anneau doré à l’oreille.

«C’est un enfant peureux, alors appelez-le par son surnom. C’est le seul moyen de le réconforter. On veut le revoir, on l’attend. Ses sœurs, sa mère l’attendent. Il faut qu’il sache qu’on ne va pas se fâcher», disent ses proches. Jonathan est l’un des quatre enfants de cette famille modeste originaire de l’Allier et récemment arrivée à Orval. Le jeune garçon est un peu effacé, mais il «ne posait pas de difficultés particulières dans la classe», assure auprès du Monde un inspecteur d’académie. De même, l’instituteur a démenti que l’enfant ait été victime de quolibets ou qu’il aurait été un souffre-douleur.

Pas un seul indice

Les opérations sont suivies par le capitaine Alexandre Korsakoff, de la région de Gendarmerie Ouest. L’officier a terminé récemment sa carrière d’active comme numéro deux du groupement du Bas-Rhin, au grade de général de brigade. Le lieutenant-colonel Stéphane Ottavi, le patron de la section de recherches de Rennes, est chargé des investigations judiciaires. Breveté récemment de l’Ecole de Guerre, le futur général de corps d’armée deviendra le patron de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante. Il sera ensuite nommé à la tête de la région Grand-Est, son dernier poste avant de rejoindre, en deuxième section, la présidence du Musée de la Gendarmerie nationale.

Si les recherches mobilisent une centaine de gendarmes, les investigations sont suivies par une trentaine de militaires, avec la mise en place d’une cellule Disparition 44. Au fil des jours, les gendarmes élargissent leur rayon d’action. D’abord le voisinage, puis le nord du Pays de Retz. Ils sont aidés par des bénévoles de la Protection civile qui vont inspecter les marécages et les prairies humides avoisinantes.

Il faut entendre les personnes présentes au centre et vérifier dans le fichier des délinquants sexuels si l’un d’entre eux se serait trouvé à proximité. Le père naturel de Jonathan est rapidement mis hors de cause. Il s’était séparé de la mère de l’enfant peu après sa naissance. Les militaires ont également placardé des centaines d’affiches et distribué un millier de tracts. «Maintenant, tout le monde sait que nous recherchons Jonathan, et nous avons de plus en plus d’infos qu’il faut vérifier», signale à Ouest-France le patron du groupement de Loire-Atlantique, le colonel François Dégez. «Il nous reste des milliers de choses à faire, et malheureusement, nous n’avons pas un seul indice qui nous permette de partir franchement dans une direction», déplore un enquêteur au quotidien régional.

Le corps de Jonathan, repêché dans un étang de Guérande

Même si les recherches restent vaines, la famille de Jonathan s’accroche à l’espoir de retrouver le garçon en vie. Mais plus les semaines passent, moins cette issue semble probable. Finalement, mercredi 19 mai 2004, après six semaines insoutenables, la disparition prend fin d’une manière particulièrement macabre. Le corps de l’enfant est repêché par les gendarmes dans un étang de Guérande, à une trentaine de kilomètres de Saint-Brévin-les-Pins. Le garçon est lesté d’un parpaing de 18 kilos. Son identité ne fait guère de doute. Le corps est nu, sans vêtements, en état de décomposition avancée. Mais on reconnaît un anneau à l’oreille. Les analyses génétiques confirment qu’il s’agit bien de Jonathan.

Après une marche blanche, ses proches lui rendent un dernier hommage lors de ses obsèques, à la fin mai. «Jonathan était très actif, quoiqu’un peu distrait, tête en l’air», saluera le prêtre Jean-François Breton, cité par La Nouvelle République. «Tu avais la passion des pompiers, des volcans, et surtout du football.» «C’est une nouvelle enquête qui commence», commente sobrement le lieutenant-colonel Stéphane Ottavi. Les gendarmes doivent reprendre chaque élément. Si l’on arrive à dater à peu près le temps d’immersion – au moins trois semaines –, l’autopsie ne va guère aider les enquêteurs, si ce n’est pour mettre en évidence qu’il ne s’agit pas d’une noyade.

Le corps de Jonathan a été retrouvé dans l’étang de Guérande, à une trentaine de kilomètres de Saint-Brévin-les-Pins. (Illustration: J. Sasson / L'Essor)

Le corps de Jonathan a été retrouvé dans l’étang de Guérande, à une trentaine de kilomètres de Saint-Brévin-les-Pins. (Illustration: J. Sasson / L’Essor)

Un repérage des lieux préalable?

C’est une habitante qui avait appelé les gendarmes, intriguée par cet objet ayant émergé à la surface du plan d’eau. Avant de s’approcher et de réaliser avec horreur que ce qu’elle prenait pour un ragondin mort était en réalité la dépouille d’un enfant ligoté en position fœtale. Pour une partie des Guérandais, le choix de cet étang en dit long sur la personne responsable du meurtre. «Pour aller à cette mare, il faut être du coin, ou avoir séjourné dans la région», raconte une commerçante au quotidien régional La Nouvelle République. «Ce n’est pas possible autrement. Moi, je savais que l’étang existait, car j’ai une amie qui a vécu dans le manoir. Sinon…»

Le plan d’eau est vidé pour être sondé et fouillé dans l’espoir de retrouver un indice avec des traces génétiques, avant d’entendre les riverains. «Nous avons la conviction que Jonathan a été tué près de l’étang, dans un lieu qu’il faut connaître, confie un enquêteur au Parisien. On peut tomber dessus par hasard. Mais ce n’est pas le scénario le plus probable. La logique, c’est que le meurtrier savait qu’il y avait là une ferme désaffectée et cet étang à côté. Peut-être même avait-il repéré les lieux avant d’enlever Jonathan.»

La piste d’un tueur en série

Autre piste pour les enquêteurs: quelques jours avant sa disparition, le garçon s’est rendu avec sa classe à l’exposition Terre de sel, à un kilomètre environ de l’étang. Dans une lettre, ce dernier dit y avoir fait connaissance de «grands». Et si c’était le meurtrier l’ayant incité à fuguer? Les gendarmes se penchent aussi sur l’intrusion dans le centre de vacances de 1998. On apprend finalement, contrairement à ce qui avait été dit dans les premiers jours de l’enquête, que cette affaire de menaces avec un couteau envers une fillette et deux garçons n’a pas été résolue. Les enquêteurs ont d’ailleurs de nombreux signalements à vérifier. À la suite du drame, des responsables de centres de vacances font état tardivement d’intrusions qui n’avaient jamais été signalées. Parfois par crainte du scandale. Autant de faits qui ont peut-être un lien avec la disparition de Jonathan.

Mais, très tôt, les gendarmes planchent également sur la piste d’un tueur en série. Car la manière dont le corps de Jonathan a été retrouvé n’a pas échappé à leurs homologues allemands. Outre-Rhin, des enquêteurs sont chargés des investigations sur une mystérieuse affaire. Quatre enlèvements de garçons, âgés de 8 à 13 ans, en colonie de vacances. Des kidnappings sans viol, suivis d’un meurtre. Des enfants qui étaient, comme Jonathan, retrouvés nus et attachés en position fœtale!

Meurtres similaires

En août 2001, Dennis Klein, un garçon de 10 ans, a ainsi disparu en pleine nuit, en pyjama et pieds nus, d’un centre de vacances près de Brême, dans le Nord-Ouest de l’Allemagne. Son cadavre a été retrouvé deux semaines plus tard dans les bois, à une quarantaine de kilomètres. En mars 1992, c’est Stephan Jahr qui disparaît de son internat. Trois ans plus tard, Dennis Rostel, 8 ans, s’évapore de son centre de vacances, avant que l’on ne retrouve son corps, deux semaines plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, au Danemark. Puis, en août 1998, c’est Nicky Verstappen, 11 ans, qui est vue pour la dernière fois dans un camping au Pays-Bas.

C’est ce qui explique le déplacement de détectives allemands en Loire-Atlantique. L’affaire Jonathan peut être pour eux synonyme de nouveaux indices dans la traque de cet homme. Ce terrifiant spécialiste de l’intrusion nocturne est surnommé par la presse «l’homme en noir», « Maskenmann » en allemand. Il serait grand et d’allure sportive. Et il est suspecté en tout d’une quarantaine de cas d’agression outre-Rhin.

Comme le raconte Le Parisien, les détectives allemands s’intéressent particulièrement à la corde qui a servi à ligoter Jonathan. Soit plusieurs mètres de fil qui font le tour de la tête et du cou avant d’arriver aux poignets et aux chevilles. Pour eux, c’est la signature du tueur. Mais le séjour en France des enquêteurs allemands ne va guère les aider. Jonathan a été entravé avec une fibre de nylon très répandue dans le commerce, aussi bien pour le travail à la ferme qu’en mer. Autant dire, une piste inexploitable.

Une autre piste allemande

Un an plus tard, au début de l’année 2005, une autre piste allemande est toutefois à signaler. Un homme, Marc Hoffman, vient d’être arrêté pour le meurtre de deux enfants. Ce trentenaire est suspecté d’avoir tué Felix Wille, un garçon de 8 ans qui avait disparu à la fin octobre 2004. Il avait été retrouvé enfermé dans un sac-poubelle lesté d’une pierre, dans une rivière, près de Cuxhaven, une ville côtière à mi-chemin entre Hambourg et Brême, jumelée avec Vannes, dans le Morbihan tout proche. L’homme a également reconnu le meurtre et le viol, la même année, d’une autre fillette de la région. Le corps de Levke Strassheim, 8 ans, avait été retrouvé à plusieurs centaines de kilomètres.

Des comparaisons ADN, après des prélèvements effectués sur des proches ou des habitants du coin, sont aussitôt lancées. Notamment avec une tache de sang retrouvée dans la chambre de Jonathan, au centre de vacances. Mais ces vérifications ADN ne donnent rien.

«L’enquête continue», souffle-t-on aux Coulom, les parents de Jonathan, désormais éloignés des investigations, à leur grand désarroi. C’est qu’il n’y a malheureusement pas grand-chose à dire. Les gendarmes poursuivent inlassablement un travail de fourmi, pour exclure les unes après les autres des pistes d’enquête.

Plus de 13.000 actes de procédure

Dans un premier temps, cinq cents personnes vivant dans la région sont soumises à un test ADN. Un an après la disparition de l’enfant, Hubert Bonneau, le nouveau patron de la section de recherches de Rennes, fait le point. Seize gendarmes restent mobilisés dans la cellule d’enquête. En tout, un millier d’actes de procédure ont été réalisés. On en comptera au final plus de treize mille au dernier décompte.

Les compteurs vont continuer à s’affoler au fil des mois. Au début de l’année 2006, les enquêteurs envoient, par exemple, un courrier aux trois mille clients des magasins situés près de l’étang où le corps de l’enfant avait été découvert. L’objectif des gendarmes? Rafraîchir la mémoire d’un éventuel témoin. Puisqu’il fallait savoir qu’il y avait un plan d’eau derrière les hauts murs de pierre, ils se demandent si le tueur n’a pas été faire un tour dans l’une des boutiques. Peut-être un client pourrait-il se souvenir d’un détail étrange? Mais les gendarmes n’obtiennent rien de probant.

«Depuis le début, l’axe retenu, c’est celui des grands délinquants sexuels déjà connus. On cherche loin, alors que l’enquête de proximité n’a pas été faite», déplore Stéphane, le père de Jonathan, dans une interview au Parisien, en mars 2007. «Le coupable est peut-être tout près de Guérande, mais on n’a pas du tout cherché dans cette direction, cette piste a été écartée délibérément.»

La famille de l’enfant a placardé des affiches partout en ville, tout comme les militaires. Peut-être un témoin détient-il, sans le savoir, la clé de l’enquête... (Illustration: J. Sasson / L'Essor)

La famille de l’enfant a placardé des affiches partout en ville, tout comme les militaires. Peut-être un témoin détient-il, sans le savoir, la clé de l’enquête… (Illustration: J. Sasson / L’Essor)

Anacrim entre en scène

Cinq ans après le meurtre de l’enfant, les gendarmes procèdent enfin à une nouvelle série de huit cents prélèvements génétiques. Ils sont réalisés sur des personnes ayant résidé dans le centre de vacances ou fréquenté le lieu. Mais il s’agit d’abord de s’assurer que la trace ADN relevée dans la chambre, transmise à Interpol, est bien celle de Jonathan. Et pas celle d’un ancien occupant de la résidence. L’enquête piétine… À la demande de la juge d’instruction Aline Bironneau, qui a repris l’information judiciaire après le départ de Benoît Lhuisset de la juridiction, les gendarmes vont passer leurs données à la moulinette d’Anacrim.

Ce logiciel d’analyse criminelle, utilisé depuis le milieu des années 1990 par les militaires, aide les enquêteurs à se repérer dans un flot d’informations. Par exemple en mettant en lumière des données incohérentes, ou au contraire des correspondances. Mis au point par l’entreprise IBM, il permet aux enquêteurs d’avoir une vision globale de la procédure et de distinguer des logiques criminelles. Au final, ils peuvent ainsi mieux repérer toutes les pistes potentielles, ou encore préparer davantage des auditions. Le logiciel a, par exemple, été utilisé dans les enquêtes sur les affaires Grégory ou Emile Louis.

Il faut dire que les gendarmes ont bien besoin d’aide. Exemple avec l’autopsie. Au départ, la justice estime que Jonathan a été séquestré pendant un mois avant d’être tué. Un mode opératoire qui ne correspond pas à celui du mystérieux tueur en série. Elle se base alors, comme l’explique plus tard Le Parisien, sur le rapport d’un expert entomologiste qui estime que le corps a été immergé entre le 7 et le 8 mai. Or, quatre ans après sa disparition, le procureur de Saint-Nazaire signale dans Ouest-France que l’évaluation de la date de la mort est «incertaine», à cause d’un manque d’informations précises sur la température et la pression de l’eau. Ce qui a «sans doute été de nature à orienter l’enquête de manière trop étroite»… Un nouveau rapport de l’IRCGN plaide désormais pour la thèse d’un meurtre rapide.

La thèse d’un meurtre rapide de Jonathan

Il est donc possible que Jonathan ait été tué dans les heures ou les jours qui ont suivi son enlèvement. Ce qui relance la piste du tueur en série allemand. Les investigations ciblent alors notamment des ouvriers allemands travaillant à Airbus et sur le chantier naval de Saint-Nazaire, pour la construction du paquebot de luxe Queen Mary  2.

Les gendarmes recueillent également le témoignage d’un agriculteur. Ce dernier explique aux militaires, rapporte Le Parisien, qu’il avait été étonné d’entendre une voiture se rendant dans la nuit vers un étang, pas très loin de Guérande. Du haut de son tracteur, il voit un homme assez grand près d’une BMW, le coffre ouvert. Son chien s’approche. L’homme referme alors le coffre, laissant voir une plaque allemande. Seul problème, ce témoignage n’est pas daté précisément.

Pour faire avancer l’enquête, les gendarmes innovent en lançant un site Internet pour recueillir de nouveaux témoignages, au-delà des traditionnels appels à témoins lancés dans la presse locale. Après cette première en France, le site des militaires enregistre en une semaine 27.000 visites et reçoit une soixantaine de témoignages. La preuve, rappelle au Figaro le procureur adjoint de Saint-Nazaire, Jacques Noguellou, que la justice veut mettre en œuvre les moyens les plus modernes pour retrouver l’auteur des faits. «On ne baissera jamais les bras», avertit également la Gendarmerie.

Les enquêteurs s’intéressent enfin à la trentaine d’agressions sexuelles ou tentatives commises la nuit dans des centres de vacances de l’Ouest de la France, entre 1982 et 1998. Des affaires où l’auteur «agissait sans effraction et usait de stratagèmes pour gagner la confiance des enfants. Il était à l’aise dans ce milieu, qu’il devait bien connaître», racontait à 20 Minutes un officier de Gendarmerie. «On continue à travailler dessus, entre autres pistes en cours d’exploitation», précise alors à la presse la procureure de Saint-Nazaire, Fabienne Bonnet.

Espoir et souffrance de la famille de Jonathan

Pour la famille de Jonathan, l’enlisement de l’enquête est une souffrance de plus. «Un tel drame détruit toute une famille», racontait en avril 2014 Virginie, la mère de l’enfant, au Parisien. «La vie part en miettes peu à peu.»

La mère de famille explique alors comment elle a réussi à reprendre sa vie en main «pour ne pas sombrer». Et ce, avec l’assistance de proches et des aides psychologiques. Avec toujours l’espoir que la justice retrouve enfin l’assassin de son fils. Effectivement, au début de l’année 2018, la famille peut enfin commencer à espérer voir le bout du tunnel.

Tout commence par ce mystérieux appel des gendarmes pour retrouver un sac à dos noir. Cette besace en cuir pourrait s’avérer déterminante, explique une source proche du dossier à Presse-Océan. L’enquête vient en effet de rebondir après des confessions inespérées de Martin Ney. Ce quinquagénaire allemand de 1,96m, un ancien éducateur spécialisé originaire de Brême qui voulait devenir militaire, est en prison depuis sept ans. Il a été condamné à la perpétuité pour le meurtre de trois garçons: Dennis Klein, Dennis Rostel et Stefan Jahr, et suspecté d’une quarantaine d’agressions sexuelles.

Confessions et profil inquiétant de Martin Ney, l’un des pires criminels sexuels d’Allemagne

Cette enquête s’était révélée particulièrement complexe pour la police allemande. Les enquêteurs avaient établi un profil psychologique, celui d’un homme intelligent, intégré, capable de mener une vie normale. Il s’en prenait à chaque fois à des garçons, en s’introduisant de nuit dans des camps de jeunes ou des résidences, la plupart du temps dans le nord de l’Allemagne. Les policiers allemands vont finalement réussir à l’identifier, après le témoignage capital d’un enfant agressé en 1995. En 2011, après un nouvel appel à témoins, ce dernier s’est souvenu que, quelques semaines avant son agression, un certain Martin, le moniteur d’un camp de jeunes, s’était montré bien curieux, lui posant de nombreuses questions sur son quotidien.

Ce signalement permettra l’arrestation de Martin Ney, déjà entendu par les policiers allemands en 2007. Un homme au profil particulièrement inquiétant, déjà mis en cause à plusieurs reprises dans des agressions, qui est désormais considéré comme l’un des pires criminels sexuels d’Allemagne. Or, en détention, ce dernier aurait révélé, à la fin de l’année 2017, à un autre détenu des détails troublants à propos de l’affaire Jonathan. Des éléments seulement connus de la justice. Il aurait, par exemple, raconté s’être senti mis à nu par le regard insistant d’un homme accompagné d’un chien. Quant au fameux sac à dos noir, c’est la besace qu’aurait égarée, en France, le Maskenmann, selon l’autre détenu.

Le tueur en série allemand est ainsi devenu le suspect numéro un de l’enquête des gendarmes. Mais il faut désormais des preuves pour pouvoir le faire condamner. La besace noire n’a finalement jamais été retrouvée.

La presse allemande le surnomme « l’homme en noir », Maskenmann en allemand, un tueur d’enfants qui s’est spécialisé dans les intrusions nocturnes. (Illustration: J. Sasson / L'Essor)

La presse allemande le surnomme « l’homme en noir », Maskenmann en allemand, un tueur d’enfants qui s’est spécialisé dans les intrusions nocturnes. (Illustration: J. Sasson / L’Essor)

«Le Maskenmann coche toutes les cases»

«Mais ce n’est pas le seul indice qui oriente vers cet homme», assure au Parisien une source proche du dossier. «On a la conviction qu’il était en France au moment de la disparition de Jonathan.» Il ne travaillait pas, en ce mois d’avril 2004, n’était pas connecté à Internet durant tout le mois, et n’a passé aucun appel avec son téléphone entre la fin mars et le 10 avril, rapporte Le Parisien. Il y a enfin, au moment des faits, ce curieux message sur un forum pédophile: Martin Ney remarque que «l’homme en noir» a «encore frappé» en France, en mettant un lien vers un article au sujet de la disparition de Jonathan.

Le juge d’instruction chargé de l’affaire depuis le début des années 2010 est Stéphane Lorentz. Il se rend en Allemagne avec des gendarmes, en septembre 2019, pour plaider sa cause. Il souhaite obtenir l’extradition de Martin Ney, qui refuse de le rencontrer, pour pouvoir le mettre en examen. À l’automne, un mandat d’arrêt européen est lancé.

«Dès le début, cela a été la piste qui m’a convaincue», résume Me Caty Richard, l’avocate de la grand-mère de Jonathan. «Le Maskenmann coche toutes les cases, explique-t-elle à L’Essor. Ses autres victimes en Allemagne ressemblent à Jonathan. Et on retrouve la marque de son mode opératoire: le fait d’intervenir dans des colonies de vacances. Enfin, le meurtrier de Jonathan avait vraisemblablement déjà sévi, pour avoir le sang-froid nécessaire pour faire cet enlèvement et dissimuler ainsi le corps de l’enfant.»

Martin Ney est finalement extradé vers la France, le 22 janvier 2021. Mais il ne s’agit que d’un «prêt». Son séjour dans l’Hexagone est limité à huit mois.

«J’en ai pleuré, confie à Ouest-France la mère de Jonathan, Virginie. J’attendais cette étape depuis si longtemps. J’ai la petite lueur d’espoir, mais je dis que c’est 50-50. La moitié de moi se dit: ‘c’est le bon, je vais pouvoir faire mon deuil’. Et en même temps, il n’a jamais avoué.» À France Télévisions, elle précise: «Ce dont j’ai besoin, c’est qu’il dise la vérité. Qu’il dise si c’est bien lui. Qu’il dise ce qu’il lui a fait, et dans quelles conditions. Savoir si mon fils a souffert, surtout.» Son avocate, Me Catherine Salsac, précise à Presse-Océan: «Cela fait dix-sept ans qu’elle attend de pouvoir mettre un nom et un visage; sur celui qui a fait cela. Nous espérons qu’il fera des révélations devant le juge.»

Les gendarmes à la recherche de nouveaux éléments

Aussitôt arrivé en France, Martin Ney est mis en examen pour enlèvement d’un mineur de 15 ans et meurtre sur un mineur de 15 ans. Mais le suspect reste silencieux.

Les sections de recherches de Nantes et de Rennes sont en réserve, prêtes à lancer de nouvelles investigations. Un appel à témoin est ainsi lancé, avec la photo de Martin Ney: «Si vous avez vu ou pensez avoir vu cet homme […], si vous lui avez loué ou prêté un hébergement, merci de contacter les services», implorent les gendarmes. Les militaires cherchent en effet à recueillir de nouveaux éléments prouvant que le suspect était en France au moment de la disparition de Jonathan.

Le jeudi 11 mars 2021, l’éducateur allemand est enfin interrogé sur le fond par le juge d’instruction. Déception: Martin Ney dément être l’auteur de l’enlèvement et du meurtre. «Je ne peux pas nier qu’il y a beaucoup de similitudes», admet-il devant le juge, selon Le Parisien. «C’est l’histoire d’un garçon qui disparaît d’un centre de vacances et, dans mon cas aussi, ce sont des enfants qui disparaissent de camps de vacances», poursuit-il. Mais, à sa décharge, il signale un retrait bancaire, le 6 avril, à Hambourg. Il accuse également son ancien codétenu, celui qui a recueilli ses confidences, de mentir.

Vers la conclusion judiciaire

À l’automne 2021, après huit mois en France, Martin Ney retourne, comme prévu, en Allemagne. La presse s’attend alors à voir l’information judiciaire bouclée. Il faudra pourtant attendre décembre 2023 pour que l’instruction judiciaire se termine.

À l’heure où nous écrivons ces lignes [mars 2024, NDLR], le réquisitoire définitif du parquet est encore attendu. Une fois ce document en main, après observations des parties, le tenace juge d’instruction chargé du dossier pourra soit prononcer un non-lieu, soit renvoyer Martin Ney devant une cour d’assises. L’allemand est le seul mis en examen dans cette affaire. Une perspective attendue de pied ferme par Me Caty Richard. «Il y a des éléments dans le dossier judiciaire venus conforter mon intime conviction», signale l’avocate pénaliste.

Les avocats français de Martin Ney n’ont pas souhaité s’exprimer. Quant au parquet général de Rennes, il rappelle ne pas pouvoir donner davantage d’éléments sur l’affaire, au regard du secret de l’instruction. Il reste que, vingt ans après, la conclusion judiciaire du meurtre et de l’enlèvement de Jonathan semble n’avoir jamais été aussi proche.

Par Gabriel Thierry – Dessins Jean Sasson


Ce récit a été publié dans le numéro 588 de votre magazine L’Essor de la Gendarmerie, paru en avril 2024. Découvrir le sommaire de L’Essor de la Gendarmerie – n°588


Lire aussi : Le suspect du meurtre du petit Jonathan en 2012 devant les assises de Loire-Atlantique (décembre 2024)

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