<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Face à une « crise des brigades », la Cour des comptes étrille le plan de développement territorial de la Gendarmerie

Photo : Dans son dernier rapport, la Cour des comptes estime nécessaire de suspendre la création des nouvelles brigades, et d'utiliser les moyens prévus à cet effet pour transformer et renforcer le maillage existant. (Photo d'illustration: L.Picard /L'Essor)

6 février 2026 | Vie des personnels

Temps de lecture : 7 minutes

Face à une « crise des brigades », la Cour des comptes étrille le plan de développement territorial de la Gendarmerie

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Etat préoccupant des casernes, sous-dimensionnement et manque d'attractivité des unités élémentaires... La Cour des comptes déplore dans son dernier rapport une "crise de la brigade" et plaide pour une adaptation urgente des orientations de développement du maillage territorial.

Dans un document de 111 pages, rendu public jeudi 5 février 2026, la Cour des comptes dresse un constat peu flatteur de l’état des unités territoriales de la Gendarmerie, allant même jusqu’à parler d’une « crise de la brigade ». Les magistrats financiers formulent trois observations et huit recommandations. Ils appellent de leurs vœux une « adaptation » urgente de l’Arme, avec notamment le gel des projets de nouvelles brigades au profit d’un meilleur ciblage, et l’amélioration du fonctionnement des unités déjà existantes.

Les Sages de la rue Cambon identifient plusieurs facteurs à cette crise. Elle est tout d’abord la conséquence des dissolutions successives de brigades, notamment entre 2000 et 2015, ainsi que de la réduction des effectifs en résultant. En 2002, la Gendarmerie comptait 3.499 brigades. Vingt-trois ans plus tard, en 2025, elle n’en dispose plus que de 2.955, dont 46 brigades territoriales mobiles. Soit la perte de 544 unités élémentaires. La tendance semble toutefois s’inverser avec la dynamique de recréation de brigades entérinée dans la Loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur (Lopmi) de 2023.

Un peu plus de gendarmes, mais beaucoup plus de population

Après une forte diminution des effectifs de l’Arme, notamment jusqu’en 2015, l’étude souligne tout de même le retour en 2025 a un niveau quasi équivalent à celui de 2005. Avec ses 102.990 gendarmes d’active début 2025 (environ 41% des effectifs des forces de sécurité intérieure), la Gendarmerie assure principalement ses missions dans les 33.333 communes de sa zone de compétence, soit 95 % du territoire. Ces communes représentent aujourd’hui 34,7 millions d’habitants, soit 51 % de la population française.

Sur cette période de vingt ans, ces communes ont concomitamment connu de fortes évolutions démographiques. Ce bond démographique est d’ailleurs plus important en zone gendarmerie (+ 17 % sur vingt ans) qu’en zone police (+ 8 %). Notamment en raison de phénomènes d’étalement des métropoles et des secteurs urbains et périurbains en zone gendarmerie.

Résultat, malgré une augmentation de 10 % des effectifs globaux de la Gendarmerie au cours des quinze dernières années, le ratio moyen de gendarme par habitants sur les secteurs dont l’Arme a la compétence est lui en chute libre. « L’analyse croisée de l’évolution des effectifs affectés aux unités territoriales et de la croissance démographique montre que le nombre de gendarmes pour 1.000 habitants est en diminution régulière depuis une vingtaine d’année », explique le rapport.

Avec néanmoins de fortes disparités entre les départements. Ainsi, les territoires à dominante rurale conservent une meilleure densité de gendarmes pour 1.000 habitants, certains dépassant un ratio de 3,7, tandis que d’autres peinent à dépasser un ratio de 1,1.

Choix contradictoires et unités sous-dimensionnées

Les Sages pointent aussi du doigt la politique de gestion des ressources de la Gendarmerie. Ils relèvent en effet qu’une partie des effectifs retrouvés ces dernières années, a servi à armer les services nationaux de la DGGN et du ministère de l’Intérieur. Au détriment des unités élémentaires et territoriales. Des unités qu’ils estiment d’ailleurs majoritairement sous-dimensionnées. Notamment pour les plus petites unités. Ne serait-ce qu’au niveau des effectifs autorisés. Un constat d’autant plus préoccupant que de nombreuses unités n’atteignent pas ces seuils d’emploi autorisés et souffrent de sous-effectifs chroniques. Des « trous à l’emploi persistants au sein des groupements et brigades » rappelle le rapport.

Le rapport révèle ainsi que « 10 % des brigades autonomes et communautés de brigades et 25 % des brigades de proximité ne disposent pas de l’effectif minimal pour fonctionner de manière optimale ». Une situation qui fragilise à la fois la capacité des gendarmes à répondre aux objectifs de contact et de présence sur la voie publique, mais également à ceux d’accueil du public. Certaines unités ne peuvent ainsi ouvrir leurs portes qu’une dizaine d’heures par semaine.

Les orientations prises en matière de répartition des effectifs ont entraîné une forte croissance des unités nationales aux dépens des groupements et notamment des brigades, se traduisant par une baisse de 10 points du ratio de gendarmes par habitant.

« Ces choix apparaissent contradictoires avec les objectifs fixés par la Lopmi en matière de renforcement de la notion de proximité, de présence de voie publique ou de renforcement du maillage territorial, constate la Cour. En dépit des créations de postes au sein des nouvelles brigades, ils mettent aujourd’hui sous pression le réseau territorial, soumis à une activité opérationnelle en cours de transformation et à une forte croissance démographique, notamment en zone périurbaine. »

D’ailleurs, dans le même temps, la Garde républicaine et la gendarmerie mobile parviennent à « saturer leur effectif autorisé ». Ce qui témoigne, souligne la Cour, « de priorités de recrutement plutôt données à ces dernières ». Du moins jusqu’en 2023, année à partir de laquelle les créations de postes ont été fléchées vers les nouvelles brigades.

Toujours plus de départs

Mais les choix de répartition des effectifs ne sont pas la seule explication à ces vacances de postes. Une autre piste se situe du côté des départs, qui continuent d’augmenter ces dernières années. L’étude évoque d’ailleurs un chiffrage factuel du nombre de départs enregistrés par la Gendarmerie, que les recrutements ne permettent pas de combler ces dernières années. Alors que 3.239 gendarmes sortis d’école ont rejoint les groupements départementaux en 2024, l’Arme enregistrait 4.189 départs la même année, rien que pour les sous-officiers. Un chiffre en augmentation. Il y avait en effet près de 3.000 départs en 2019.

Une tendance expliquée en partie par un effet lié à la pyramide des âges, avec davantage de départs à la retraite dans ce corps (2.819 en 2024 contre 2.414 en 2019). Mais aussi par beaucoup plus de départs avant la limite d’âge (dont des démissions et dénonciations de contrats en école). Il y en a eu 517 en 2019, mais 1.312 en 2024 (soit + 150 %).

Conséquence, l’Institution souffre de difficultés structurelles, avec des trous à l’emploi importants. Au niveau national, il y aurait actuellement près de 3.800 postes non pourvus dans les groupements. Les écoles fonctionnent toutefois à plein régime. La Gendarmerie espère donc une réduction du taux de vacance.

Lire aussi : La « Grande démission » touche aussi la Gendarmerie

La Cour des comptes n'excluent pas la fermeture de petites unités au profit de la densification des brigades les plus en tension. (Photo d'illustration: L.Picard /L'Essor)

La Cour des comptes n’exclut pas la fermeture de petites unités au profit de la densification des brigades les plus en tension. (Photo d’illustration: L.Picard /L’Essor)

Explosion de l’activité

Parallèlement à la démographie, l’activité des unités territoriales a elle aussi augmenté. Les faits enregistrés par les gendarmes ont ainsi bondi de 975.000 en 2010 à plus d’1,4 million en 2024. Soit un peu plus de 40 % des faits constatés au niveau national par les forces de sécurité intérieure. Des résultats étroitement liés à une évolution de la délinquance, face à laquelle les brigades sont en première ligne. Ce sont d’ailleurs elles qui constatent la quasi totalité des faits. Elles sont à l’origine de 95 % du million et demi de faits constatés en 2024. Le nombre annuel d’interventions grimpe lui aussi fortement pour les gendarmes. Entre 2015 et 2023, il a progressé de plus de 22 %, passant d’1,8 à près de 2,2 millions.

Selon les magistrats du Palais Cambon, cette hausse sensible d’activité s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord l’augmentation de la population en zone gendarmerie. Mais aussi celle du temps passé sur la voie publique et en service externe par les gendarmes. Ces constatations s’inscrivent aussi dans un contexte d’augmentation et surtout de transformation de l’activité des forces de gendarmerie, avec des orientations nationales fortes. Elles concernent principalement la prise en charge et la lutte contre les violences intra-familiales, les stupéfiants ou la délinquance de flux. Une augmentation de faits qui pèse également sur l’activité de police judiciaire, des plus petites brigades jusqu’aux unités de recherches.

Conjuguée à l’augmentation démographique, l’étude de l’activité des groupements amène ainsi les magistrats à recommander « d’accélérer le rééquilibrage (…) en renforçant les effectifs des groupements présentant la plus forte croissance démographique, notamment en zone périurbaine, ainsi que l’activité la plus importante ».

La création des 239 nouvelles brigades à revoir

Enfin –et c’est sans doute l’un des points principaux de ce rapport– le plan de création des 239 nouvelles brigades est dans la ligne de mire de la Cour des comptes. Voulues par le président de la République pour renforcer le maillage territorial de la Gendarmerie et apporter davantage de proximité, notamment en milieu rural, la création de ces nouvelles brigades avait été entérinée dans la Lopmi de 2023. Lancées dès 2024, les ouvertures doivent s’étaler jusqu’en 2027. Pourtant, à plusieurs reprises, la direction générale de la Gendarmerie a alerté sur les difficultés à tenir les objectifs d’ouvertures. Notamment en raison d’un schéma d’emploi insuffisant ou du manque de moyens budgétaires. Quand bien même de nombreuses collectivités avaient candidaté pour accueillir l’une de ces nouvelles brigades, moyennant le financement de tout ou partie des infrastructures.

Mais, outre les moyens, les magistrats de la Cour des comptes s’interrogent sur la stratégie d’implantation des nouvelles unités, dont une large partie « s’inscrit à rebours du besoin identifié de renforcement de la taille des brigades existantes ou de rénovation du bâti ». Ils recommandent donc en l’état de suspendre la création de ces nouvelles brigades, et de flécher les éventuelles créations de postes qu’elles auraient permises, vers les unités existantes, dans les territoires les plus en tension. C’est-à-dire ceux où la densité de gendarmes est inférieure à 1,5 pour 1.000 habitants. Ou bien dans les unités ayant des vacances d’emploi significatives. Une recommandation qui concerne également les projets de brigades mobiles. « À l’exception, précise la Cour, des projets s’intégrant au sein d’unités déjà existantes ».

Vers de nouvelles suppressions ?

Quant aux près de 3.000 brigades existantes, les Sages estiment qu’il y a aussi des aménagements à faire. De manière prioritaire, ils préconisent de poursuivre et même accélérer la transformation du maillage territorial et la densification des unités les plus concernées par l’évolution de la délinquance. Notamment celles agissant dans des secteurs périurbains. Ils recommandent ainsi de « fixer à 15 gendarmes, l’effectif minimal des BTA/COB implantées en zone périurbaine ». En parallèle, il faudrait, selon eux, « supprimer d’ici 2030 les BTA/COB de moins de 11 gendarmes et les BP de moins de 5 gendarmes ne présentant pas d’activité atypique liée à la topographie ou à l’activité saisonnière ». Il serait alors possible de redéployer les effectifs ainsi récupérés. Les magistrats n’excluent pas d’ailleurs la « réallocation des ressources » servant au sein des états-majors de groupements, ou des unités centrales et nationales.

La Gendarmerie, suivie de près par la Cour des comptes

Organisée en sept chambres, la Cour des comptes est une juridiction financière. Elle est chargée, entre autres, de contrôler la régularité des comptes publics. Sa compétence s’étend également à tous les sujets qui mobilisent de l’argent public. C’est sa 4e chambre qui travaille notamment sur les questions de défense, de sécurité intérieure et de justice. Chaque année, ses membres publient plus de 150 rapports. Ces derniers, remis au Gouvernement et au Parlement, ont aussi pour vocation d’informer le grand public des contrôles effectués. Ils sont généralement accompagnés d’observations et de recommandations. Ses rapports n’ont toutefois pas de caractère contraignant.

La Cour des comptes scrute particulièrement la Gendarmerie. Il y a tout juste un an, elle avait déjà sorti une publication sur une problématique majeure de sécurité publique. Dans un rapport daté du 13 janvier 2025, elle relevait en effet des dysfonctionnements importants et des incohérences voire une obsolescence dans la répartition des zones de compétence entre Police et Gendarmerie. L’année précédente, en 2024, la Cour avait également rendu un rapport s’intéressant aux forces mobiles et leur emploi face une succession de crises, puis un autre à propos de la Garde républicaine.

Par Loïc PICARD 

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