Au cours de cette première opération d’envergure, le tout jeune GIGN, envoyé à Loyada, avait mis en œuvre pour la première fois au monde le tir simultané, inventé par Christian Prouteau, fondateur de l’unité. Cette séquence, menée par six tireurs, permit alors de neutraliser dans la même seconde cinq des terroristes. Retour sur cette opération spectaculaire avec les témoignages de Christian Prouteau et d’Ignace Wodecki, l’un des six tireurs.
31 enfants français de 5 à 12 ans pris en otages
Mardi 3 février 1976, à l’aube. Quatre hommes armés du Front de libération de la Côte des Somalis (FLCS) détournent un bus de ramassage scolaire en plein centre de Djibouti, capitale du Territoire français des Afars et des Issas (TFAI). Cette dernière possession coloniale de la République française de 23.000 km² occupe une position stratégique dans la Corne de l’Afrique. À bord du véhicule, il y a trente et un enfants de militaires français, âgés de 5 à 12 ans, ainsi que le chauffeur, un appelé du contingent. Le commando oblige le conducteur à sortir de Djibouti et à se diriger vers la frontière avec la Somalie, à 15 kilomètres de là. Le véhicule s’immobilise dans le no man’s land de sable et de cailloux, près d’une palmeraie, entre les deux frontières. Les ravisseurs exigent l’indépendance immédiate du TFAI et le départ des troupes françaises.
Le témoignage d’Ignace Wodecki, un grand ancien du GIGN
Rapidement, les ravisseurs relâchent un enfant. Une assistante sociale rejoint volontairement les 30 autres enfants dans le bus. Les preneurs d’otages passent de quatre à huit et se relaient à bord du bus. Dans la nuit du 3 au 4 février, neuf gendarmes du GIGN, dont leur chef, le lieutenant Christian Prouteau, arrivent sur place depuis Paris. Six tireurs, armés de fusils de précision FR-F1, prennent position, dès l’aube, allongés dans le sable, sous une chaleur infernale.
Ignace Wodecki, 85 ans aujourd’hui, l’un des grands anciens du GIGN, raconte à L’Essor. « J’étais le premier tireur, placé le plus à gauche des six tireurs face au bus. Nous n’avions pas beaucoup dormi la nuit précédente: acheminement en avion depuis Paris, puis de Djibouti jusqu’à Loyada en véhicule ». Comme ses cinq autres camarades, il va rester allongé sur le sable derrière son FR-F1, sous le soleil et 40 degrés de chaleur. « J’avais un mouchoir sur le tête pour me protéger. Nous urinions sous notre corps en creusant un trou dans le sable », se souvient-il.

Croquis réalisé par Christian Prouteau, présentant les positions des tireurs d’élite du jeune Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN), des légionnaires français et des militaires somaliens, autour du bus pris en otage et stoppé à Loyada (Djibouti), à quelques mètres de la frontière avec la Somalie. (Photo: Coll. privée)
« Dis au Grand que l’on a soif »
Les six tireurs devront reprendre à plusieurs reprises le code de tir, les uns après les autres pour dire qu’ils ont bien chacun leur cible dans leur viseur. « Les commandements étaient donnés à la voix par Prouteau, situé derrière nous, parce que les batteries des radios s’étaient vidées dans les soutes de l’avion entre Paris et Djibouti ». Ignace commande à l’époque l’un des trois groupes du GIGN. Il soutient de la voix et du regard ses jeunes camarades. Les demandes d’eau passent par lui. Ils lui disent: «Dis au Grand (surnom de Prouteau) que l’on a soif».
La mitrailleuse somalienne s’enraye
Christian Prouteau donne l’ordre de tir à 15h45. C’est l’unique fois dans l’histoire du GIGN où le tir simultané sera mis en œuvre dans une opération. Une seule détonation. Cinq preneurs d’otages sont tués en même temps. Deux autres sont neutralisés quelques minutes plus tard. La Légion étrangère donne l’assaut vers le bus, en direction de la frontière somalienne. « Les soldats somaliens nous ont alors tiré dessus avec une MG 42, une mitrailleuse allemande de la Seconde Guerre mondiale. Nous ne pouvions plus bouger« , détaille Ignace Wodecki. « Dès que leur mitrailleuse s’est enrayée et que son servant a été tué par un officier de la Légion, nous nous avons couru vers le car pour aider les enfants à sortir ».

Photo prise lors de l’assaut mené par les légionnaires et les gendarmes, quelques instants après le tir simultané effectué par les tireurs d’élite du jeune Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN), dirigé par Christian Prouteau, contre les preneurs d’otage du bus stoppé à Loyada (Djibouti), à quelques mètres de la frontière avec la Somalie. (Photo: Coll. privée / Editions Nimrod)
Deux fillettes mortellement blessées à Loyada
Les otages sont libérés mais Nadine, 7 ans, sera tuée sur le coup. Valérie, 7 ans, décédera quatre jours plus tard à l’hôpital du Val-de-Grâce, à Paris. Quatre enfants, le conducteur du bus et l’assistante sociale seront blessés. Christian Prouteau « reste toujours très marqué par Loyada ». Il ajoute: « Nadine est morte dans nos bras et Valérie quatre jours après, à Paris. J’ai toujours considéré que l’opération n’était pas une réussite, même si, mondialement, elle a été considérée comme un succès ».
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Illustration schématisant l’intervention des tireurs d’élite du Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN), alors dirigé par Christian Prouteau, lors de la prise d’otages du car scolaire avec des enfants de militaires français à Djibouti, le 3 février 1976, stoppé à Loyada, à quelques mètres de la frontière avec la Somalie. (Illustration: F.Mayot / L’Essor)
« Loyada, le point de départ de la notoriété du GIGN »
« Cette opération est le point de départ de la notoriété du GIGN », assure Christian Prouteau. Il ajoute que de nombreuses unités ont ensuite copié le tir simultané. « Mais, dit-il, le GIGN reste la seule unité à l’avoir utilisée en opération ». La Delta force de l’armée américaine est même venue en 1977 à Satory, peu après sa création, pour s’entrainer avec le GIGN. De même que Cobra, l’unité d’intervention de la police fédérale autrichienne. Le GIGN continue aujourd’hui à s’entrainer régulièrement au tir simultané.
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« Le tir le plus compliqué »
« C’est le tir le plus compliqué », explique Christian Prouteau. Il faut d’abord que les tireurs se répartissent les objectifs sur le terrain, en fonction de leur emplacement dans la « cathédrale de tir« . Le tireur le plus à gauche prend en compte la cible la plus à gauche face à lui et ainsi de suite jusqu’au tireur le plus à droite. Avant d’ouvrir le feu, le directeur de tir demande aux tireurs d’annoncer leur code. Le tireur un, s’il est prêt à tirer dit « un » et ainsi de suite. Si le tireur trois ne s’estime pas prêt, il dit « non ». Il faut alors recommencer la procédure du code de tir. Lorsque tous les tireurs se disent prêts à tirer, le directeur de tir dit « zéro ». Chaque tireur compte alors dans sa tête trois fois « 333 », soit trois secondes, et appuie sur la queue de détente de son arme.
Tir simultané et tir coordonné
Mais il ne faut pas confondre le tir coordonné avec le tir simultané, insiste le créateur du GIGN. Le principe du tir coordonné fait que le tireur qui ouvre le feu sur sa cible déclenche l’ouverture du feu du second tireur et/ou des autres tireurs. Le GIGN a mis en œuvre le tir coordonné lors d’une prise d’otages à Clairvaux le 28 janvier 1978.
Ce jour-là, deux détenus condamnés pour meurtres, avaient neutralisé leurs gardiens. Ils avaient ensuite saisi une arme automatique des gardiens. Avant de gagner le mirador central de la prison avec deux gardiens et le directeur de la prison comme otages. Ils avaient tenté de négocier avec les autorités les conditions de leur fuite. En menaçant de «tout faire sauter» si leurs revendications n’étaient pas satisfaites. Les tireurs d’élite du GIGN se mettaient alors en place avec leurs FR-F1. Une fois les deux mutins dans leur ligne de mire, ils les avaient abattus de balles dans la tête.
Pierre-Marie GIRAUD
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