mercredi 21 octobre 2020
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"L'Essor" a rencontré des gendarmes mobiles de l'escadron 11/3 de Rennes. Cet article mélange les citations anonymes de nombreux sous-officiers qui ont tenu à nous faire part de leur amertume et de leur colère face à ce qu'ils considèrent comme une véritable injustice. Nous reviendrons plus longuement sur ce sujet dans le prochain numéro de "L'Essor" à paraître fin février.

TEMOIGNAGE “Nous ne voulons pas de la dissolution du 11/3”

“L’Essor” a rencontré des gendarmes mobiles de l’escadron 11/3 de Rennes. Cet article mélange les citations anonymes de nombreux sous-officiers qui ont tenu à nous faire part de leur amertume et de leur colère face à ce qu’ils considèrent comme une véritable injustice. Nous reviendrons plus longuement sur ce sujet dans le prochain numéro de “L’Essor” à paraître fin février.

L’histoire de la dissolution de l’escadron 11/3 de Rennes (35) est celle d’une décision “incompréhensible”. Les gendarmes qui font partie de cette unité sont fiers de se trouver au sein d’un escadron “qui a une âme” et où le professionnalisme leur permet de s’acquitter de missions difficiles avec succès.

C’est cette cohésion qui leur a permis d’obtenir d’excellents résultats lors de leurs évaluations au Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier (CNEFG). C’est pour cela que leur unité a été choisie pour partir six mois en Afghanistan effectuer une dangereuse mission de formation des policiers afghans. 46 militaires de l’unité sont donc partis à Kaboul, tandis que 16 autres s’envolaient pour l’Irak et 18 pour la Réunion.

Le retour des gendarmes envoyés en Afghanistan se voulait glorieux. Ils ont été accueillis avec les honneurs par la ville de Rennes qui leur a réservé le 26 novembre une cérémonie de haut vol dans les jardins du Thabor. Puis, l’escadron a été placé en indisponibilité, le temps pour ces militaires méritants de prendre enfin les congés bien mérités qu’ils avaient accumulés.

“Un coup de massue”

Le 31 janvier, le commandement rassemble les quelques gendarmes présents (12 seulement sur les 104 militaires de l’escadron) et leur annonce la nouvelle “l’escadron 11/3 sera dissous au 1er septembre”. A charge pour eux de téléphoner aux autres membres de l’unité pour leur annoncer la nouvelle. Certains sont en effet sur leur lieu de vacances, d’autres sont sur place, mais tous reçoivent la nouvelle comme un coup de massue.
“Nous sommes tombés des nues. Nous n’aurions jamais cru que Rennes pouvait faire partie de la liste des escadrons dissous, tellement cela paraissait improbable.”
En effet, les gendarmes savaient que, dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) quinze escadrons devaient disparaître. Cependant, “la Direction générale avait annoncé au Conseil de la fonction militaire gendarmerie (CFMG) que les critères qui prévaudraient à la disparition d’une unité étaient clairs : pas plus de deux escadrons dissous par département et cela ne concernerait que les unités dont les locaux sont jugés insalubres. Nous n’avions donc aucune raison de penser que nous pouvions être concernés.”.
En effet, l’escadron de Saint-Malo (35) dont les locaux étaient en très mauvais état, avait été dissous le 1er septembre 2010. Huit gendarmes de cette unité venaient même de rejoindre l’escadron de Rennes.
Hasard malencontreux ? Le jour même où ils apprenaient la disparition de leur unité, le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux annonçait qu’il revenait sur sa décision de dissoudre deux compagnies de CRS après un bref mouvement de protestation des fonctionnaires de police.
“Même s’il n’y a aucun rapport, nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le lien. Sauf que nous sommes dans la grande muette, et que notre disparitions ne fait pas de bruit”.
La grogne monte aussitôt au sein des militaires de l’escadron et de leur famille.
La direction générale dépêche aussitôt le général de corps d’armée Joël Delpont, directeur du personnel pour calmer les esprits. Il est accueilli à l’entrée de la caserne par les familles très remontées.

“Vous avez votre scoop? Maintenant dégagez”

Les tentatives du commandement local de les dissuader de tenir ce piquet à l’entrée de la caserne en leur demandant de quitter les lieux avant l’arrivée du général ont d’ailleurs été très mal perçues par les épouses en colère qui ont refusé d’obtempérer. Tout autant que cette phrase lâchée par un officier supérieur après le départ du général Delponts pour la réunion : “C’est bon, vous avez votre scoop? Maintenant dégagez !”.
“Depuis le début de cette affaire, nous ne sentons que du mépris, pour nous comme pour nos familles”, explique un gendarme. “C’est d’autant plus dur pour elles que, si nous avons signé notre engagement en Gendarmerie en pleine connaissance de cause, nos épouses n’ont rien choisi. Elles  en subissent pourtant toutes les conséquences. Vous imaginez ce qu’ont représenté les 6 mois de missions en zones de guerre, à s’occuper seules de l’ordinaire de nos familles et à s’angoisser chaque fois que les chaînes d’information en continu rapportent un accrochage?”
“Cette décision tombe de nulle part. Elle concerne un escadron excellemment noté, qui revient d’une mission prestigieuse, qui est implanté dans une ville attractive, au siège de la région de gendarmerie et de la zone de défense, dont les locaux ne sont pas insalubres, et dans un département déjà touché par la dissolution d’un autre escadron”, souligne un autre. “Vous ajoutez à cela cette annonce en catimini, alors que nous sommes en disponibilité. Nous n’avions aucun moyen de nous y préparer et, surtout d’y  préparer nos familles. La nouvelle est tombée à 14h00, dès le lendemain elle faisait là une de la presse locale”.
“Certains enfants l’ont appris ainsi, en lisant les manchettes devant les kiosques à journaux. Leurs parents n’avaient pas encore osé leur annoncer la nouvelle et attendaient un moment plus opportun”.

“Quel manque de respect”

“Pour cette mission en Afghanistan, on nous avait promis un soutien psychologique pour nous et nos familles, avant, pendant, et après la mission. Les psychologues nous avaient prévenus que nous risquions de sentir un contrecoup deux mois après le retour de la mission. C’est ce moment qui a été choisi pour nous annoncer la disparition de l’unité”, constate, amer, un gendarme.
“Nous nous sentons trahis. Quelle reconnaissance de notre dévouement ! Quel manque de respect! Nous avons, pendant six mois, échappé aux couteaux des talibans mais  nous n’avons pas vu venir celui de la maison que l’on nous a planté dans le dos au retour”.
Ces mots durs sont justifiés par les conséquences dévastatrice de cette décision sur les vies des gendarmes et de leurs familles.
Au-delà du choc initial, qui fait que beaucoup “ne dorment plus”, la plupart des gendarmes craignent de quitter une région à laquelle ils sont attachés. La dissolution de l’escadron de Saint-Malo (dont certains militaires venaient tout juste d’être réaffectés à celui de Rennes) a rendu les places rares dans les unités mobiles de cette région. Des bruits courent sur le nombre de logements vacants à Pontivy (cinq) Vannes (cinq) et Saint-Nazaire (quatre), qui donnent une idée du nombre de postes à pourvoir et prouvent qu’il sera impossible pour le bureau des ressources humaines de recaser à proximité de leur précédente affectation les 104 militaires de Rennes, ainsi que ceux de Nantes. On peut donc d’ores et déjà compter sur de nombreux déçus.
Les plus grands perdants ? Les gendarmes qui avaient fait le choix de de renoncer à l’avancement pour échapper aux mutations et rester à Rennes. En, Gendarmerie, il faut en effet changer d’unité pour passer au grade supérieur.
“Quand on choisit de sacrifier sa carrière pour privilégier le confort de la famille, les projets se font souvent sur le long terme. Certains parmi nous ont des crédits immobiliers sur le dos puisqu’ils étaient censés rester longtemps dans cette ville”. Un autre gendarme parvient tout de même à plaisanter : “heureusement que c’est le plein-emploi en ce moment ! Sinon je pourrais être inquiet pour mon épouse qui pourrait avoir des difficultés à trouver du travail dans une ville de 10 000 habitants!”.
Mais l’ironie laisse vite place à la tristesse sur le visage de ce militaire qui sait que “ce sera déjà très dur pour les couples d’une trentaine d’années, mais pour ceux qui ont 10 ou 15 ans de plus, ce sera mission impossible”.

“Il va y avoir des divorces”

Ce qui les guette donc? Le célibat géographique. Un arrangement précaire, qui consiste à laisser son épouse sur le lieu d’anciennes affectations et à travailler sur le lieu de la nouvelle. “Nous sommes déjà absents près de sept mois par an, là cela va faire neuf mois d’absence. Il va y avoir des divorces”
D’autant que l’aspect financier entre également en jeu. «Cela veut dire un loyer en plus à payer, en plus des des frais de déplacements supplémentaires”.
“Pour ceux dont les enfants ont des difficultés à l’école ou connaissent des adolescences difficiles, cela veut dire que leur épouse va se retrouver seule à gérer les problèmes. Cela revient à enfoncer les gamins qui ont déjà des difficultés.”.
“Tout est fait pour que nous soyons floués, et à tous les niveaux. Jusqu’à l’urgence de la décision qui aurait pu attendre six mois de plus pour que nous puissions profiter de cette mutation pour être candidats à l’avancement. Mais l’urgence du processus nous en empêche ! Nous devrons attendre deux ans de plus avant de pouvoir demander une autre mutation pour concourir à l’avancement dans notre prochain escadron”.
“Lorsque l’on regarde ce qui se passe au ministère de l’Intérieur, nous avons l’impression qu’il y en a que pour la Police et que nous ne sommes pas du tout écoutés. Les décisions sont prises et après seulement on en discute. Mais en précisant qu’on ne reviendra pas sur la décision!”.

“Quel est le véritable objectif?”

Tous les gendarmes que nous avons interrogés nous ont confié leur “perte de confiance” en leurs chefs. “Ceux qui nous ont serré la main avant votre départ en Afghanistan, ceux qui nous ont tapé sur l’épaule en nous félicitant lorsque nous sommes revenus, ce sont eux qui sont responsables de notre situation”.
Résultat des courses : de grands professionnels aujourd’hui “démotivés”. “Nous continuerons à travailler, mais comment attendre de nous que nous donnions le maximum dans ces conditions ?”
Certains sont  même plus inquiets encore. “Lorsque nous allons reprendre le travail, nous allons être armés. J’espère que personne ne fera de bêtises”, confie un militaire qui rappelle que l’escadron de Rennes a connu deux suicides dans son histoire proche.
“Si notre caserne avait été en mauvais état, si nous avions été mauvais, nous aurions pu nous douter de ce qui allait nous arriver. Mais là il faut que l’on nous explique. Pourquoi autant de brutalité ? On se demande vraiment quel est le but de ces suppressions. Le véritable objectif n’est-il pas de saper la Gendarmerie ?”

Matthieu GUYOT

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