jeudi 1 octobre 2020
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“L’Essor”, source historique ? Aux origines du second corporatisme gendarmique

Joseph d’Hautefeuille est l’auteur d’un livre sur l’histoire de la Gendarmerie et de « L’Essor » sous la IVe République, « De “La Voix” à “L’Essor”. La Gendarmerie nationale au prisme de sa presse corporative (1946-1958) », tiré de son mémoire de maîtrise et paru aux éditions du Service historique de la Défense (SHD) en 2006.

 A l’automne 2003, après plusieurs mois de volontariat civil dans le champ du handicap, c’est un peu par hasard que je m’inscris en maîtrise dans le nouveau séminaire d’Histoire de la Gendarmerie du Pr Jean-Noël Luc, à l’université Paris IV-Sorbonne. Fort d’une appétence pour la sociologie, l’ethnologie et la littérature, j’envisage immédiatement d’orienter mon travail dans le sens d’une synthèse identitaire. Le Pr Luc me signale alors que si la connaissance de la Gendarmerie est déjà assez précise pour le XIXe siècle, le XXe siècle reste un grand chantier, notamment après 1945, car l’accès aux archives n’en est pas encore ouvert. De là l’idée d’utiliser une source de presse, par essence ouverte au plus grand nombre, pour défricher la période.

Créé et dirigé à partir de 1935 par l’adjudant-chef en retraite Jean Cousteix, « L’Essor de la gendarmerie nationale[1] » est la propriété de l’association corporative « Union nationale des personnels de la gendarmerie et de la garde » (UNPGG) dès 1946, dont Jean Cousteix devient alors président. Presque soixante ans plus tard, quoique mise en péril par le développement d’Internet et dissociée de l’UNPGG (devenue UNPRG)[2], la revue existe toujours. Pendant un bon semestre, je deviendrai un habitué de ses bureaux de l’avenue des Champs-Elysées, ainsi que des spacieux sous-sols de la Bibliothèque nationale François-Mitterrand (BnF), où la plupart des exemplaires sont également accessibles, sur recommandation écrite d’un professeur.

Radiographie de la revue et contexte d’écriture

Pour bien m’imprégner de mon sujet, mieux définir ma période de recherche et offrir à mon lecteur une nourriture intellectuelle authentique, je m’attelle d’abord à un travail de radiographie de « L’Essor » sur plus de deux mille pages, de sa création au début des années 1960, et notamment un travail de statistiques. Le comptage est rébarbatif au possible, mais c’est l’occasion pour moi de ne rien occulter : il me faut comprendre ce que sont l’arbitrage Queuille[3], les bénéfices de campagne[4], la mention « Mort pour la France »[5]. Il m’apparaît que plus d’un tiers des articles de la revue concerne la reconnaissance sociale, pour ne pas dire financière, de l’individu gendarme, et près d’un quart l’action corporative. Quant aux comptes rendus sur la mission, aux effectifs, aux moyens matériels, aux évolutions institutionnelles et aux valeurs, qu’en reste-t-il ? Est-ce à dire que l’idéal du service et la conscience du devoir se sont émoussés, voire n’ont jamais réellement primé, chez les militaires ?

D’une part, il faut garder en mémoire la partialité de ma source d’informations, attachée à l’origine à la défense des intérêts des gradés et des sous-officiers, puis ouverte à certaines revendications des officiers. D’une certaine manière, à travers « L’Esso r », je n’appréhende que l’histoire des gendarmes sujets, lecteurs et rédacteurs du journal, qui ne représentent pas le corps au complet.

D’autre part, de telles réclamations peuvent s’expliquer par les situations difficiles auxquelles les gendarmes sont confrontés. En effet, l’après-guerre, en France, est marqué, entre autres, par le rationnement et la crise du logement, par des grèves tournantes à caractère insurrectionnel (1947-1948), par la guerre froide (depuis 1947), par la guerre d’Indochine (1946-1954), à laquelle succède la guerre d’Algérie (1954-1962), par les conflits incessants entre le gouvernement et le Parlement…

Les inquiétudes et revendications de l’époque

Dans ce contexte, tous les gendarmes ne s’en tiennent pas à la réserve de rigueur, et les retraités, dégagés de ce devoir, sont leur porte-parole. En ce qui concerne les interventions lors des grèves, par exemple, les réclamations principales touchent l’indemnisation de déplacement et la qualité déplorable du couchage. Pour l’Indochine, c’est la nature de la mission qui est mise en cause : en théorie, le gendarme est agent de la loi chez les militaires en campagne ; mais en pratique, il est « envoyé au casse-pipe » former et commander les soldats indigènes des postes de brousse avancés. Selon « L’Essor », la Gendarmerie y perd son identité policière, à cause de sa soumission aux desideratas de l’état-major des armées, qui ne s’intéresse pas à ce corps ; en même temps, on la dégarnit en Métropole pour la remplacer insidieusement par les nouvelles Compagnies républicaines de sécurité (CRS), issues de la police civile ; de là, certains auteurs d’articles s’inquiètent d’une éventuelle dissolution de l’arme. Et c’est sans compter les difficultés techniques des gendarmes, encore nombreux à bicyclette et peu encouragés budgétairement à la modernisation, ou bien leur honneur mis à rude épreuve par les scandales politiques de l’Etat et les préjugés de l’opinion publique.

Et « L’Essor », dans tout cela, que fait-il ? Aux côtés de l’UNPGG, la rédaction s’attribue quelques succès concrets au bénéfice des gendarmes : la qualité d’Officier de police judiciaire auxiliaire et l’indemnité afférente, le reclassement indiciaire des années 1948-1959, l’inscription des opérations d’Indochine au drapeau de la Gendarmerie, de nombreux bénéfices de campagne, l’autonomie (toute relative) de sa direction, et la création d’une caisse mutuelle particulière.

Un second souffle de corporatisme gendarmique

En arrière-plan, alors que, dans la Gendarmerie d’avant-guerre, les rapports sous-jacents entre la plupart des chefs et leurs hommes s’apparentent à une lutte des castes, la véritable valeur ajoutée de Jean Cousteix et de l’UNPGG est de soutenir un mouvement nouveau de cohésion au sein de l’arme,  une « union nationale », le média de « L’Essor » devenant un espace d’expression, de rencontre, et finalement de redéfinition socio-professionnelle. Avec son ouverture à tous les grades, son dynamisme et son inventivité, Jean Cousteix impose sa voix et le nom de l’UNPGG au sein de l’arme comme auprès des parlementaires, et obtient ainsi une réelle audience en faveur du label « gendarme ». A la fin des années 1940, cette tendance à l’ouverture inquiéta les responsables de la Gendarmerie au point de provoquer l’interdiction temporaire de la revue et de l’adhésion à l’UNPGG dans les brigades. En 1958, en revanche, on peut affirmer qu’au sein de la Gendarmerie nationale, en partenariat avec sa direction depuis au moins deux ans, un lieu de parole a vraiment émergé à travers cette revue et cette association militante.

[1] J’utilise ici le nom actuel, pour ne pas égarer le lecteur.

[2] Il est intéressant de noter l’évolution de l’association, initialement ouverte aux gendarmes d’active. Le « R » d’UNPRG marque sa limitation au personnel retraité.

[3] En 1949, le président du Conseil, Henri Queuille, règle un différend entre les ministères de l’Intérieur et de la Défense, au sujet du reclassement indiciaire des personnels sous-officiers de la Gendarmerie. Prenant acte du classement indiciaire de la Police parisienne et des CRS, cet arbitrage en interdit à terme toute modification, à moins que les traitements de la Gendarmerie leur soient en même temps alignés.

[4] Un bénéfice sur la pension de retraite est accordé aux personnels ayant participé à des campagnes militaires. Pour les combattants de 1939-45, celui-ci est acquis en 1952.

[5] Cette mention donnant droit à une indemnisation mensuelle des veuves est accordée pour les militaires décédés en temps de guerre ou, depuis 1948, de Résistance, ainsi que pour ceux morts dans les théâtres d’Opérations extérieures, depuis 1955. Au premier semestre 1955, « L’Essor » fait campagne pour que les missions en Afrique du Nord soient admises pour cette mention, dans la mesure où le prétendu « maintien de l’ordre » y correspond en fait à des situations de guerre.

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