lundi 28 septembre 2020
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Jean-Jacques Urvoas : «La fusion est une bataille perdue»

« L’Essor ».- Vous avez écrit en 2011 un livre intitulé « 11 propositions chocs pour rétablir la sécurité ». Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur ce texte ?

Jean-Jacques URVOAS.- Le but de l’ouvrage était de contribuer à la réflexion de celui ou de celle qui allait être le candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle. Il s’agissait donc de propositions volontairement iconoclastes, et c’est pour cela que je les avais très présomptueusement baptisées « choc ».

La lucidité amenait immédiatement à la conviction qu’aucune n’était applicable en l’état, mais elles étaient destinées à secouer les colonnes du temple, préalable sans doute nécessaire à la réforme. Lorsqu’on analyse le continent de la sécurité, on constate qu’il existe un certain nombre de certitudes et d’affirmations qui ne sont plus mises en perspective, que l’on ne querelle plus.

Je considérais qu’il pouvait être salvateur d’instiller une forme d’interrogation, pour confirmer certaines convictions, mais aussi peut-être pour questionner le bien-fondé de certaines autres.

« L’Essor ».- Pouvez-vous illustrer ce propos ?

Jean-Jacques URVOAS.- A titre d’exemple, je reste aujourd’hui extrêmement réservé sur cette notion de « chaîne pénale » qui serait supposé organiser vertueusement les rapports entre les forces de sécurité et la justice. Le concept ne me paraît pas pertinent. Je comprends que son utilisation découle de l’idée qu’il y aurait une forme de relations obligées pour aboutir à une efficacité au profit des citoyens.

Pour ma part, je suis convaincu qu’il n’y a pas d’automaticité, ni même d’obligations, dans l’organisation des missions des forces de sécurité et de la justice. Ces dernières doivent indéniablement collaborer entre elles de manière étroite, mais elles n’ont pas vocation à être confondues, notamment dans l’esprit du public. Il ne s’agit que d’un exemple parmi d’autres. Je m’interrogeais également sur la nécessité, pour la Gendarmerie, que son Directeur général soit un militaire.

« L’Essor ».- Une question qui évolue beaucoup au cours du temps.

Jean-Jacques URVOAS.- Mais qui, au demeurant, est assez récente. Je conçois sans difficulté la fierté tirée par les gendarmes lorsque Nicolas Sarkozy a désigné un général en lieu et place d’un magistrat ou d’un préfet, rompant ainsi avec une pratique ancienne.

Cela représentait un symbole fort pour les gendarmes : ils étaient désormais dirigés par l’un des leurs, censé mieux comprendre leurs problèmes et mieux répondre à leurs attentes. Et en même temps, le fait que ce soit un gendarme, et donc quelqu’un de pétri de cette vertu qu’est la discipline, amenait à se demander s’il était précisément le mieux à même de défendre les intérêts de la Gendarmerie face à un pouvoir civil. Car une fois la décision du ministre prise, par culture autant que par devoir, le gendarme exécute.

« L’Essor ».- Les auditions du général Favier devant les parlementaires semblent vous donner tort.

Jean-Jacques URVOAS.- Je n’avais pas écrit qu’il fallait que ce soit nécessairement un civil, mais je voulais que l’on s’interroge parce qu’il m’a semblé que le précédent directeur général n’avait peut-être pas suffisamment défendu la Gendarmerie au moment où elle méritait de l’être.

Je n’accuse pas spécifiquement le général Mignaux, je crois que tout autre général aurait agi de la même manière. Il s’avère difficile pour un général de dire : « Je pose mon képi sur la table, mais ça, je ne le ferai pas. » Culturellement – et c’est là toute l’exigence du métier militaire -, on écoute, on défend son point de vue, mais lorsque l’autorité politique a décidé, on applique : Cedant arma togae ! La nomination du général Favier a validé une lecture qui n’était pas celle que je pressentais.

Je me félicite d’ailleurs de ce choix : je crois que le général Favier est fait de cet alliage un peu particulier (assez rare, même) qui mêle détermination courtoise et audace maîtrisée, lui permettant d’avoir acquis la confiance des deux ministres de l’Intérieur successifs, mais aussi celle des gendarmes qui servent sous ses ordres. Il est sans doute aujourd’hui irremplaçable.

« L’Essor ».- C’est donc une question d’homme ?

Jean-Jacques URVOAS.- Oui, je le crois. Mais je pense aussi que s’il n’avait pas accepté de servir au cabinet de Manuel Valls, la Gendarmerie n’aurait sans doute pas un directeur général militaire. Manuel Valls a découvert l’éthique de Denis Favier, son discernement… caractéristiques, qui l’ont amené à lui proposer d’occuper les fonctions de directeur général.

« L’Essor ».- La mutation du général Soubelet à la tête de la gendarmerie d’outre-mer, quelques mois après avoir répondu franchement aux questions de parlementaires, peut-elle être interprétée comme une sanction ?

Jean-Jacques URVOAS.- Certainement pas, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, lorsque l’on est un général de Gendarmerie, se voir confier la responsabilité de l’outre-mer – domaine d’excellence de l’Arme -, correspond à la reconnaissance d’une réelle compétence. Pour avoir visité pratiquement tous les territoires et collectivités d’outre-mer en deux ans, j’ai pu voir ce qu’était la difficulté du travail des gendarmes.

Il faut aller visiter la brigade de Canala, en Nouvelle-Calédonie, ou être dans la forêt guyanaise dans le cadre d’une opération de lutte contre l’orpaillage clandestin pour mesurer ce que cela signifie comme service de valeur. Ensuite, parce que sa déclaration ne m’a pas choqué. Je connais bien l’homme, je sais quel Directeur des opérations et de l’emploi (DOE) il a été.

Je connais le formidable travail qu’il a conduit dans la construction de la Sous-direction à l’anticipation opérationnelle que dirige le colonel Sauvegrain. Mais surtout, il faut écouter intégralement sa déclaration, ne pas se contenter de lire les caricatures en quinze lignes qui ont été diffusées.

« L’Essor ».- En politique, on peut ne pas commettre d’erreur mais être sanctionné en raison de l’image renvoyée.

Jean-Jacques URVOAS.- Compte tenu des commentaires qui ont vu le jour et de ce qu’il a dit, je pense que s’il devait se livrer à nouveau à cet exercice, il introduirait quelques changements. Toutefois, nul n’est maître de l’usage par autrui des mots que l’on emploie. Il est parfois regrettable que la réception brouille le message.

« L’Essor ».- Vous avez évoqué la Sous-direction à l’anticipation opérationnelle. Quelle est aujourd’hui la place de la Gendarmerie dans le renseignement ?

Jean-Jacques URVOAS.- Le renseignement est l’une des missions de la Gendarmerie, cela figure dans la loi de 2009. La très grande difficulté que présente ce secteur réside dans le fait que gendarmes et policiers ne disposent pas de la même notion de renseignement, ne conçoivent pas la même réalité qu’elle implique. Pour la Police, le renseignement est un métier auquel sont dédiés des services entiers.

Pour les gendarmes en revanche, il s’agit d’un outil au service du commandement, une nécessité pour conduire la manœuvre. Tous les militaires font donc du renseignement, et la Gendarmerie est sans doute l’un des meilleurs capteurs du renseignement. Elle a cependant des marges de progression dans l’analyse de ces informations. Aujourd’hui, il y a trop de constats et pas assez de prospective.

C’est la carence que vise à combler la création de la Sous-direction à l’anticipation opérationnelle (SDAO). J’ai d’ailleurs constaté que la DGGN a été suffisamment judicieuse pour ne pas faire figurer le mot « renseignement », afin de ne froisser personne ! Aujourd’hui, je crois que la Gendarmerie est en train de réaliser dans le domaine du renseignement un effort identique à celui qu’elle avait fourni en matière police judiciaire après l’affaire Grégory.

« L’Essor ».- Que pensez-vous de la réforme de l’Institution lancée par le général Favier via sa feuille de route ?

Jean-Jacques URVOAS.- Cela correspond bien à la France et à la Gendarmerie du XXIe siècle ; elle tient parfaitement compte des besoins d’expression des citoyens là où ils vivent, des personnels là où ils travaillent, et des militaires là où ils servent. Je trouve que c’est une méthode audacieuse parce qu’elle porte en elle-même la capacité d’en mesurer l’efficacité.

Il s’agit donc d’une prise de risque pour Denis Favier, mais aussi d’une potentialité pour l’ensemble de la gendarmerie. Bref, c’est une idée originale et intéressante, un objet stimulant.

« L’Essor ».- Que vous inspirent les concepts de police d’agglomération et de police des territoires ? Cela peut-il conduire à une relégation de la Gendarmerie ?

Jean-Jacques URVOAS.- En premier lieu, la Gendarmerie devrait se faire confiance et se vivre pour ce qu’elle est, c’est-à-dire la police des flux. La Gendarmerie a la compétence de la circulation des populations et, en terme d’adaptabilité, les vrais défis résident précisément dans la réflexion autour des modes opératoires applicables à ces flux.

La Gendarmerie est capable d’invention, d’audace. Alors que les flux sont de plus en plus conséquents, il faut qu’elle se projette dans la France de demain. Aucune des deux forces n’est menacée dans sa pérennité. Les enjeux sont tels que, de toute façon, la Gendarmerie est éternelle.

« L’Essor ».- Concernant cette problématique de flux, les forces de l’ordre sont-elles dépassées par ces groupes de délinquants qui sillonnent la France, notamment pour commettre des cambriolages ?

Jean-Jacques URVOAS.- Le problème de la Gendarmerie, à l’instar de tout organisme, réside dans ce qu’elle est d’abord centrée sur l’existant, sur son maillage territorial, en l’occurrence. Alors que les bassins de population ou de criminalité évoluent, la réflexion en termes de maillage ne me paraît pas suffisante.

« L’Essor ».- Des policiers ont manifesté il y a peu devant une caserne de la Garde républicaine pour demander la fusion des deux corps. Que pensez-vous de la virulence de certains syndicats de Police à l’égard de la Gendarmerie ?

Jean-Jacques URVOAS.- C’est inutile. Je ne vois pas l’intérêt de pareilles actions hormis dépeindre de manière déformée la réalité des relations entre gendarmes et policiers dans les départements. Cette forme d’agression constante d’une force vers l’autre (par la voie syndicale pour les policiers) se fracasse sur le mur du quotidien. Quant à la fusion, c’est une bataille perdue pour ceux qui l’espéraient. Ce n’est plus qu’un vieil épouvantail qui ne doit affoler personne.

« L’Essor ».- Pensez-vous que les gendarmes devraient avoir le droit de se syndiquer ?

Jean-Jacques URVOAS.- A partir du moment où les deux forces ne sont pas identiques, qu’elles n’ont pas le même statut et qu’elles n’ont donc pas les mêmes contraintes, cela ne semble pas nécessaire. Je ne suis pas de ceux qui passent leur temps à comparer la Police et la Gendarmerie.

Il m’a toujours été donné de constater qu’un policier n’est pas policier par hasard et qu’un gendarme n’est pas gendarme par hasard. Ils ont choisi et, ce faisant, accepté un certain nombre de contraintes et d’avantages.

« L’Essor ».- Comment envisagez-vous la réforme territoriale ?

Jean-Jacques URVOAS.- Elle est avant tout sans impact sur les forces de sécurité, puisque sont réformées les seules collectivités locales ; et bien que le pouvoir de police ne soit qu’incidemment dévolu aux autorités électives, il ne s’agit pas des autorités concernées par le texte de loi. La réforme territoriale que l’Etat engage est une réforme de ses structures électives, mais absolument pas de ses compétences.

On pourrait d’ailleurs le regretter. Je pense que l’Etat ne peut pas organiser la structure territoriale des collectivités sans s’interroger sur la manière d’exercer ses propres compétences.

« L’Essor ».- Quelle doit être l’implication des polices municipales dans ce domaine ?

Jean-Jacques URVOAS.- Je me contenterais d’un maintien de l’existant. Les polices municipales me semblent avoir des compétences suffisamment étendues. Peut-être faut-il ouvrir ici ou là tel accès à tel fichier, mais je ne suis pas pour que l’Etat abandonne de nouvelles compétences ou fasse évoluer les prérogatives des élus. En revanche, on pourrait changer la gouvernance locale de la sécurité.

Si l’on prend l’exemple des Zones de sécurité prioritaire (ZSP), qui sont des territoires expérimentaux, il aurait pu être habile que ces zones fassent l’objet d’un pilotage à trois : le maire, le parquet et le chef de Police ou le commandant de groupement. Avec une définition au plus près des objectifs, nous gagnerions en efficacité.

« L’Essor ».- Au sujet du logement des gendarmes, les collectivités locales sont celles qui entretiennent le mieux leurs casernes. Pensez-vous que ce soit leur rôle de prendre cela en charge ?

Jean-Jacques URVOAS.- Je suis pragmatique. Je constate ce que cela représente de continuer à loger des personnels et leurs familles dans des endroits qui sont parfois indignes. Comme parlementaire de la République, j’éprouve une forme de honte à visiter ces lieux. Mais une fois que j’ai constaté cela, je sais aussi qu’il n’y a plus d’argent public. Mon devoir est donc de formuler des propositions pour satisfaire l’obligation de résidence et trouver des solutions, mêmes audacieuses.

Lorsque des collectivités locales proposent leur concours, je ne vois vraiment pas pourquoi l’Etat ne l’accepterait pas. D’ailleurs, aujourd’hui, à ma connaissance, la plupart des casernes sont construites par les conseils généraux. Je pense que cette problématique soulève des questions plus vastes. Je le répète, je ne suis pas choqué par le fait que les collectivités locales s’associent à l’effort, mais on ne peut se contenter de leur demander de payer.

« L’Essor ».- C’est à dire ?

Jean-Jacques URVOAS.- Si l’État devait transférer la propriété des casernements aux collectivités locales, cela ne pourrait fonctionner que si elles étaient associées à la gouvernance. Si les maires logent, cela ne me paraît pas choquant qu’ils puissent être associés à la manière dont les forces sont engagées, même s’il ne s’agit évidemment pas de les commander. Nul ne comprend mieux qu’un maire les attentes de la population.

Il m’est arrivé de constater que les priorités choisies par les forces de sécurité sur un territoire ne correspondaient pas exactement aux attentes de la population. Je préférerais donc que l’on organise les forces de sécurité sur la base des attentes de la population, plutôt que sur la volonté de remplir des circulaires ministérielles.

Propos recueillis par Matthieu GUYOT

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