vendredi 27 novembre 2020
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Bertrand Soubelet, en 2013, lors de son audition à l'assemblée nationale
Bertrand Soubelet, en 2013, lors de son audition à l'assemblée nationale

ENTRETIEN – Bertrand Soubelet : “Je n’ai rien planifié”

Le général de corps d’armée Bertrand Soubelet, actuel commandant de la Gendarme d’outre-mer et ancien directeur des opérations et de l’emploi, publie “Tout ce qu’il ne faut pas dire” chez Plon. “L’Essor” s’est entretenu avec lui.

«  L’Essor  ».   Avec le recul, est-ce que vous tiendriez aujourd’hui les mêmes propos devant la mission Blazy  ?

Bertrand Soubelet. – On m’a demandé de venir dire la vérité devant les parlementaires, et je l’ai fait avec la sincérité qui est la mienne. Je ne vais pas changer du jour au lendemain parce qu’il y a des conséquences que j’ai regrettées. S’il le fallait, 
je referais exactement la même chose, parce qu’il me semble tout à fait normal que l’on puisse dire les choses telles qu’elles sont devant la représentation nationale.

«  L’Essor  ».  Vous mettez en jeu votre carrière pour parler à des politiciens pour lesquels vous semblez n’avoir guère de considérations dans votre livre.

Bertrand Soubelet. Il n’y a pas de contradiction. Je fais partie d’un système qui est celui de la démocratie, avec une Assemblée nationale et des gens qui sont élus. Parfois, je porte un regard plutôt sévère sur le comportement de certains de nos politiciens, mais pour autant ce sont eux qui sont aux manettes et qui votent les lois. Au nom du fait que certains se comportent mal et qu’ils sont dans des logiques de systèmes que je n’approuve pas, je n’irais pas dire les choses telles qu’elles sont  ? Je fais avec la réalité qui s’impose à moi.

«  L’Essor  ».   Sans espoir  ?

Bertrand Soubelet. – Si, car je suis un éternel optimiste. Il y a toujours de l’espoir. D’ailleurs, il y a plein de gens qui m’ont dit que mon livre ne servirait à rien, car le système était tel qu’il est et que je serai broyé. Je persiste à croire qu’il y a moyen de faire avancer les choses.

«  L’Essor  ».   C’est la première fois que vous le dites ouvertement  : votre changement d’affectation était bien, pour vous, une mise à l’écart. Vous précisez que le Directeur général vous a demandé de quitter la Gendarmerie. Selon vous, était-ce à son instigation, ou selon une demande qui venait de plus haut  ?

Bertrand Soubelet. – Je n’en sais rien. En tout cas, il me l’a demandé et j’en ai été très étonné. La Gendarmerie étant toute ma vie, j’ai répondu non, car je ne voyais pas pourquoi je l’aurais quittée. En dehors de cela, je suis un serviteur, on m’a dit qu’il fallait que je change d’affectation, j’en ai changé. Et personne ne m’a entendu faire un commentaire là-dessus au moment où j’étais débarqué.

«  L’Essor  ».   C’est donc cette audition parlementaire qui vous a conduit à écrire ce livre  ?

Bertrand Soubelet. – J’ai constaté que le fait de dire les choses provoquait des réactions disproportionnées. Il n’est pas possible que, dans une démocratie, l’Assemblée nationale demande à un haut responsable de venir poser un diagnostic sur ce qui se passe dans notre pays en termes de sécurité, et qu’ensuite un buzz médiatique puisse conduire les responsables du pays à le changer d’affectation. Je me suis dit que l’on avait un vrai problème de fond et que, puisque les médias m’avaient propulsé dans ce rôle de lanceur d’alerte, j’allais aller jusqu’au bout et essayer de faire œuvre utile.

Rien ne me prédestinait à ce qui se passe aujourd’hui, bien que l’on me prête un certain nombre d’intentions plus ou moins avouables. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un calculateur. Je suis plutôt quelqu’un de spontané, et parfois naïf. Mais je revendique ma naïveté.

«  L’Essor  ».   Au sujet de vos intentions, beaucoup pensent que ce livre a vocation à préparer une carrière plus engagée politiquement.

Bertrand Soubelet. – Cela n’a aucun sens. Je critique les milieux politiques à n’en plus finir, ce n’est pas pour aller ensuite faire la même chose, c’est impossible. Tant que l’on fait de la politique politicienne dans ce pays, ce sera sans moi. Vous savez, j’ai déjà été approché, et je leur ai gentiment dit que je n’étais ni de droite, ni de gauche.

«  L’Essor  ».   On imagine que ce n’est pas le Front de gauche qui vous a approché étant donné la tonalité générale du livre, plutôt droitière  ?

Bertrand Soubelet. – Elle ne l’est pas.

«  L’Essor  ».   Quels partis vous ont démarché  ?

Bertrand Soubelet. – A ce stade, ce sont des partis de droite, mais ils se méprennent sur ce que je suis.

«  L’Essor  ».   Ils ont donc la même lecture…

Bertrand Soubelet. – Bien sûr, tout le monde aura la même lecture que vous. Ce qui m’impressionne beaucoup dans ce pays, c’est cette nécessité absolue de mettre les gens dans des cases. Cela va être très compliqué de me mettre dans une case.

«  L’Essor  ».   Ce livre n’est donc pas un programme politique  ?

Bertrand Soubelet. – Il n’y a pas de programme politique dans mon livre, parce que je n’aime pas la manière dont la politique est faite dans ce pays. Mon livre est consacré à la vie de la cité. Effectivement, au sens noble du terme, il est politique. Mais ce terme est connoté, et je ne suis pas dans ces calculs et cette logique de système.

«  L’Essor  ».   Etant donné la restriction de la liberté de parole des militaires, on ne voit pas comment vous pourriez échapper à une sanction. Comment voyez-vous la suite des événements  ?

Bertrand Soubelet. – L’état du droit, c’est la jurisprudence, et il n’y a rien d’écrit sur le devoir de réserve. Quelle réalité ce devoir recouvre-t-il  ? Je considère qu’il consiste à éviter de critiquer les politiques du gouvernement en place, et les directives et les orientations qu’il donne. Moi, je fais une analyse de la société et de la sécurité sur une perspective de 25 ou 30 ans, que j’élargis un tout petit peu à la vie politique et sociale de notre pays, que je considère dégradée. Est-ce sortir de son devoir de réserve que de faire une analyse de cette nature  ? Oui et non.

«  L’Essor  ».   Vous avez encore trois ans à attendre avant d’atteindre la limite d’âge. Pensez-vous les passer au sein de la Gendarmerie  ?

Bertrand Soubelet. – Je pense que cela ne serait pas raisonnable. Que puis-je faire dans cette maison  ? J’ai commandé la région Midi-Pyrénées, et j’ai été deux fois directeur de l’administration centrale, je commande la gendarmerie d’outre-mer, quelles sont mes perspectives  ? Aucune.

«  L’Essor  ».   Et que comptez-vous faire après  ?

Bertrand Soubelet. – C’est un grand saut dans le vide, parce que, encore une fois, il n’y a pas de calcul. Les gens qui me connaissent vraiment, mes amis et mes collaborateurs immédiats, savent bien qu’à ce stade, il n’y a pas d’après.

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Légende photo : Le général Bertrand Soubelet le 18 décembre 2013 devant la commission de lutte contre l’insécurité de l’Assemblée nationale

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20 Commentaires

  1. nimois

    Criant de vérité et de lucidité………quel gâchis tout de même.

  2. Coffin viviane

    Un grand merci pour tout ce que vous faites au quotidien ou avez fait !!!! Pour ce que dit le général Soubelet et bien au moins il dérange et dit tout haut ce qu’il faut. Merci beaucoup. Je vais acheter son livre oui !!!! Moi je suis citoyenne et responsable et je tiens à mes forces de l’ordre quelles qu’elles soient et je les respecte ….
    Merci à tous et tres bonne journée.
    Coffin Viviane

  3. Labarthe

    La gendarmerie ne changera jamais. Comment peut-on avancer ?

  4. PLACEAU

    Bravo mon Général, ce sont des hommes comme vous qui manquent dans nos rangs. Trop de carriéristes qui s’écrasent et marchent à la carotte, le petit doigt sur la couture du pantalon. J’ai vu, à Rennes, lors des manifs des marins pêcheurs, un escadron de G.M. se faire mettre 25 militaires au tapis, sans que l’escadron de réserve qui se trouvait en arrière n’intervienne car son patron n’avait pas la réquisition. C’est peut-être un fait, mais ça vous marque.

  5. LECLERCQ Serge

    Merci mon général. pour votre honnêteté et votre courage.
    Les politiques de notre pays ne sont que carriéristes.
    Je vais de ce pas acheter votre livre et je peux vous dire qu’il sera acheté ou par des dizaines de connaissances.
    Merci encore.

  6. gargouil,philippe

    Bonsoir à tous,
    Bravo au Général Soubelet pour le livre qu’il vient d’écrire, je l’ai entendu hier soir sur france 3 et ce matin sur RMC. Je vais bien sur l’acheter, mais il malheureux qu’un Général comme lui soit obliger de quitter l’institution car il n’ a plus rien à y faire. Son combat me rappelle celui de Mr Révise alors directeur de l’Essor qui n’hésitait pas à dire les choses, peut être pas dans le même domaine, mais lui n’était pas gendarme mais directeur talentueux de l’ Essor de la Gendarmerie.

  7. ABIVEN

    j’ai connu le Général SOUBLET à ses débuts d’officier à Mont de Marsan.
    J’aurais aimé avoir plus de chefs comme lui…”on nait chef, on ne le devient pas”.La gendarmerie forme des gradés, des enquêteurs mais pas des chefs… Ma fin de carrière a été gâchée par un commandement frileux , on manque d’hommes à la tête de notre institution….
    Merci mon Général….

  8. HERENT-RESTUIT

    J’ai ressenti moi même ce sentiment quand j’étais en activité en tant que S.off commandant d’unité. Un peu dégouté j’ai démissionné il faut savoir faire des choix. Je suis bien en phase avec votre analyse, mais je pense que c’est un coup d’épée dans l’eau à l’heure actuelle. Seul un élan patriote général pourra faire changer les choses. C’est malheureux mais c’est seulement devant un soulèvement populaire que le politique prendra conscience de ses erreurs. Pour l’instant ces professionnels de la politique déconnectés de la réalité du terrain ne pensent qu’à leurs réélections et celle de leurs amis politiques.

  9. Candide

    Assurément un beau gâchis fabriqué par ceux qui soufflent sur la braise ! On ne doit pas opposer le Général Soubelet et le Général Favier, le DGGN. Ce sont l’avers et l’envers d’une même pièce, une des rares qui, dans notre pays, ne soit pas encore démonetisée, la Gendarmerie.
    La conscience est complémentaire de la volonté, le courage est indissociable de l’honneur.
    Ces deux officiers méritent autant notre admiration l’un que l’autre. Seule la basse politique peut enfoncer un coin entre eux, mais existe t’il encore une “haute politique” dans notre pauvre pays ?
    Heureusement que la Gendarmerie (comme la Préfectorale, l’autre pilier de ce qui reste de notre démocratie) est solide, sans quoi il ne resterait plus grand-chose de leur république…

  10. Hervé

    Un gendarme dit la vérité alors qu’il est sommé de la révéler par de très hautes autorités habilitées à la réclamer.

    Cette vérité maitrisée va dans le sens du bien public.
    Pourtant cette vérité ne convient pas.

    Le gendarme est ensuite invité à partir…. à démissionner (Il l’affirme) mais comme ceci ne serait pas conforme à son sens de l’honneur il refuse. Vu son grade il était difficile de tenter de le faire passer pour “fou” A ce niveau de responsabilité “On ne délire pas !”

    Il se trouve aussitôt placardisé même si le meuble est doré.

    Blessé il décide d’écrire un livre qui vient fortement fâcher les “sanctionnateurs”

    Pourtant c’était parfaitement prévisible, il n’avait pas d’autre choix pour acter cette vérité dans l’histoire !

    Pour moi, ce gendarme n’a pas été défendu comme il le méritait

    S’il l’avait été, le livre n’aurait probablement jamais existé.

    Ce n’est pas la première fois qu’un gendarme défend ainsi son honneur. Souvenez vous de “L’honneur d’un gendarme” du C E BEAU qui a plus tard reçu la légion d’honneur ! Ou un autre exemple avec l’affaire de l’arsenal de Toulon….

  11. Hervé

    Je viens féliciter Candide (Ci-dessus 25 mars 8 h 20) pour la grande qualité de son analyse et la rédaction de son article ! Exactement ce que je pense.
    Toutefois je m’interroge. Je me demande si dans une situation semblable, dans la police nationale, il n’y aurait pas eu une défense plus vive beaucoup plus vive du malheureux qui a osé dire la vérité aux représentants de la Nation, sur “réquisition” de ceux-ci ! Il a dit la vérité, il faut l’exécuter disait Guy Béart !

  12. Mény

    Dire et écrire ce que l’on pense et constate devrait être la règle même dans les armées. Bravo mon général.

  13. TAROT

    Le général SOUBELET a parfaitement décrit la situation de la GENDARMERIE aujourd’hui auprès de la réprésentation nationale…….
    Malheureusement, ces élus, en dehors des réalités et sous les ors de la République sont incapables de se remettre en cause. HONTE A EUX.
    Général SOUBELET ne démissionnait pas, car vous leur donneriez raison.
    Courage à vous et bravo, je vais acheter votre livre….et en parlerait bien volontiers.

  14. PLAUZET

    Toutes les vérités ne sont effectivement pas bonnes à dire, mon Général, et quel que soit le grade et la fonction, cet adage est facilement vérifiable (je puis en témoigner!).
    Mon Général, votre ouvrage va très certainement devenir mon livre de chevet pour quelques temps. La seule chose que je puisse déjà en dire, c’est qu’il est malheureux que des militaires “écrivent” plutôt que d’être admis à “s’exprimer” (un autre exemple récent avait, si je ne m’abuse, ému certains milieux, lors de l’affaire du “mur des cons”, qu’est devenue cette affaire depuis?). La Grande Muette commence à se réveiller et celà surprend, tant mieux. Merci à vous, mon Général car malgré tout, les paroles s’envolent mais les écrits demeurent…

  15. Bouvet.P

    Ayant travaillé sous les ordres du General Favier je me suis trouvé élu président comme Adjt/c représentant les sous off dit supérieur – Durant la gronde des gendarmes en 2001 je peux vous dire que le colonel Favier cdt le Grpt d’Annecy a fait beaucoup de réunions , des groupes de travail avec ses gendarmes ts grades confondus PGHM y compris (qui était en danger de disparition) , a écouté leurs doléances , est même monté à Paris avec ces doléances – Ce fut un grand cdt de Groupement qui laisse encore aujourd’hui que de très bons souvenirs et de nostalgie de son passage – La gendarmerie est en danger face aux syndicats puissants de la police – Le Général Sublet a surement raison mais ne polémiquons pas !! Restons soudés comme le dit CANDIDE ci-dessus!

  16. Jean LATIZEAU

    Mon Général , si vous quiitez prématurément le service , comme vous le laissez entendre, je vous invite à venir nous aider dans ce secteur de la marginalisation des pères qui est fort proche de votre sujet (délinquance , etc) et provoque d’innombrables drames plus discrets que les attentats, mais largement aussi nombreux : 1000 suicides de pères spécifiquement chaque année ( Source officielle: Plan Violence Santé 2005). Jean LATIZEAU – Président (bénévole ) de SOS PAPA

    • Engie

      L’aspect quantitatif mis à part, quand on se suicide on souhaite mourir, ce qui n’est pas le cas quand on est victime d’un attentat.
      Ce rapprochement est inadapté.

  17. Hervé

    Bonjour – Je viens de lire une analyse fort intéressante, même s’il y a quelques phrases que je ne partage pas totalement.. Vous trouverez ci-après les liens que vous proposerez certainement à vos lecteurs :

    http://www.politique-actu.com/osons/consequences-limogeage-general-soubelet/1116796/

    http://lagrognegend.blogspot.fr/2014/08/limogeage-de-soubelet-les-consequences.html

    Cordialement

  18. andré

    bonjour Mon général votre franchise vous honore et quand ont eu l honneur de servir sous vos ordres, on peut affirmer que l’institution va perdre un maillon fort sur lequel elle pouvait compter; Je suis attristé de voir à quel point il est difficile de faire passer le message de la vérité .Vous êtes mal récompensé, mais vous gardez l ‘estime de beaucoup d’entre nous pour avoir dit tout haut la réalité du terrain.

  19. HECEFO

    Mci mon général,
    excellent pamphlet qui évoque toute la problématique sécuritaire, politique et également socio-économique actuelle, mais surtout propose des alternatives très pertinentes. La définition de « pensée dominante » corrobore « la pensée unique » maintes évoquées par le philosophe michel Onfrey (autre lanceur d’alertes) qui en tire malheureusement les mêmes conclusions…
    Bref un livre qui est conforme au personnage : nous aurions besoin de telles personnes au sein de cet appareil étatique complètement sclérosé.

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