mardi 13 avril 2021
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Jean-Hugues Matelly en janvier 2011 devant le Conseil d'Etat, lors de l'une des nombreuses étapes de son combat judiciaire pour la liberté d'expression des militaires. (M. GUYOT/ESSOR)
Jean-Hugues Matelly en janvier 2011 devant le Conseil d'Etat, lors de l'une des nombreuses étapes de son combat judiciaire pour la liberté d'expression des militaires. (M. GUYOT/ESSOR)

“Aujourd’hui, la liberté d’expression existe. Si les militaires en ont besoin, elle est là.”

Le combat de Jean-Hugues Matelly pour la liberté d’expression des militaires a débouché sur la création des associations professionnelles. Son engagement lui aura coûté sa carrière. Aujourd’hui jeune retraité de 55 ans, le lieutenant-colonel de Gendarmerie ne regrette rien. Entretien.

L’Essor: Vous vous êtes battu pour le droit d’association des gendarmes et, à travers eux, des militaires. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans un tel combat?

JHM: Mon combat portait avant tout sur la liberté d’expression dans ses deux composantes, individuelle et collective. Tout s’est déclenché en 2001 par les manifestations de gendarmes en uniforme et avec leurs véhicules de service. Autant je comprenais leurs raisons, légitimes, autant le mode d’expression m’a paru incompatible avec la place des militaires dans une société démocratique, même si les gendarmes ont fait preuve d’une grande sagesse dans l’action.

Il manquait une force capable de communiquer avec les médias pour déminer une situation avant d’en arriver à ces extrémités-là.

Je n’avais pas réfléchi au format, mais ce qui est certain, c’est qu’il fallait trouver un mode d’expression spécifique aux militaires et distinct des syndicats. Il fallait conserver une spécificité du statut militaire, dont on sait qu’il est dérogatoire de celui de la fonction publique générale.

L’Essor: Nous avons souvent entendu des officiers prétendre que votre motivation principale, c’était d’entrer dans l’histoire de l’Institution. Votre combat aurait été une question d’ego…?

Mon intention première, c’est la liberté d’expression, ce n’est pas d’avoir un nom sur une jurisprudence. On a tous envie d’apporter quelque chose, et cette affaire de liberté d’expression m’a paru très importante. C’était ma pierre à l’édifice, et j’en suis satisfait: je n’ai pas totalement gâché mon temps.

Une carrière sacrifiée pour la liberté d’expression

L’Essor: En revanche, vous avez sacrifié votre carrière, dont certains, parfois même vos adversaires, estiment qu’elle aurait dû être brillante. Avez-vous des regrets? 

Non. J’aurais peut-être fait les choses différemment pour améliorer l’efficacité et réduire le risque, mais aujourd’hui, la liberté existe. Elle est peu enracinée et peu développée, mais ce n’est pas grave: si les militaires en ont besoin, elle est là.

Par ailleurs, on n’a qu’une vie. Est-ce qu‘un général Matelly aurait apporté quelque chose? Je ne pense pas.

Lire aussi: Jean-Hugues Matelly quitte la Gendarmerie

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le droit d’association? 

Les autorités françaises ont fait un droit a minima. Il pourrait me convenir s’il n’y avait pas une volonté manifeste de l’entraver. Pas tant dans le droit lui-même, que dans son application par la Gendarmerie et l’impossibilité de contacter les militaires. En effet, les associations communiquent, mais elles ne peuvent toujours pas s’exprimer dans les brigades et les écoles. C’est un frein colossal. Dans les autres armées, qui n’ont pas connu les velléités revendicatives des gendarmes, la stratégie n’est pas la même.

Lire aussi: La France condamnée par la CEDH dans l’affaire Matelly

Les règles de la représentativité constituent un autre frein. Pour qu’une association soit reconnue, il faut qu’elle comporte des membres des trois catégories (militaires du rang, sous-officiers et officiers). C’est très difficile, car les militaires du rang sont essentiellement des jeunes et des contractuels. Quand on a 20 ans, on ne réfléchit pas à l’intérêt collectif des gendarmes, on est dans le quotidien. Les associations ont donc beaucoup de mal à recruter.

L’épineuse question de la représentativité

L’Essor: Les APNM de la Gendarmerie n’ont en effet pas réussi à atteindre les seuils de représentativité, pourtant assez bas puisqu’ils ne sont qu’à 1% des effectifs de chaque catégorie.

La représentativité, si elle ne sert qu’à occuper des sièges au Conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM), n’a pas un poids monumental de mon point de vue. Ce qui compte, c’est que le discours soit audible. De fait, les APNM de la Gendarmerie, même non représentatives, sont reçues par les parlementaires pour faire le point sur différents sujets.

Si les sénateurs et les députés s’appuient sur ces gens-là, c’est qu’ils ont compris qu’il y a des freins culturels mais aussi matériels qui empêchent le recrutement. Il est clair qu’en France, on a peu d’appétence pour la représentation syndicale, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays, comme en Allemagne.

L’Essor: La création d’un poste de porte-parole et le développement de la concertation pourraient-ils rendre moins nécessaire le phénomène associatif?

C’est l’inverse. La réforme de la concertation intervient en même temps que l’arrêt des APNM, et dans la perspective de ce que préconisait le rapport Pêcheur: la nécessité de développer les instruments de la concertation. La création d’un porte-parole est concomitante avec le fait que les APNM puissent s’exprimer dans les médias.

Aujourd’hui, la porte-parole Maddy Scheurer délivre un discours certes moins formel, mais qui est celui de la Direction générale. Ce qui manquait, c’était la case du discours différent, potentiellement en désaccord avec celui de la Direction, qui puisse éclairer le débat public et la prise de décision.

L’Essor: Quel futur voyez-vous pour les associations de militaires?

Cela va dépendre essentiellement des circonstances. Les armées, hors Gendarmerie et armée de Terre, veilleront à ce que les associations se développent. Elles pourraient d’ailleurs trouver un intérêt à être mieux représentées au CSFM. Ce n’est clairement pas la posture de la Gendarmerie aujourd’hui, mais cela peut changer.

Il y a une autre possibilité d’évolution, c’est une bataille juridique nouvelle, qui viserait à permettre aux associations de tenir des réunions hors du temps de service, avec les personnels qui le souhaiteraient. Dans le cas contraire, le changement naîtra d’un bug comme celui du logiciel de paie Louvois, ou d’un changement plus sociétal comme les 35 heures qui ont été le déclencheur du mouvement de 2001.

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Un commentaire

  1. FAUGERAS

    La progression est lente et difficile, mais il y a progression. Mes Respects Mon Colonel.

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