mercredi 21 novembre 2018
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Des gendarmes à cheval au début de la Grande Guerre (Crédit photo: GT/L'Essor).
Des gendarmes à cheval au début de la Grande Guerre (Crédit photo: GT/L'Essor).

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Gendarmerie pendant la Grande Guerre (première partie)

Au moment où la France commémore le centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, L’Essor publie une étude remarquablement documentée sur la Gendarmerie durant la Grande Guerre. Son auteur est Marcel Sirdey, lieutenant-colonel (ER) de Gendarmerie, président du comité de la Légion d’honneur de Pierrelatte (Drôme) et membre du comité de l’UNPRG de Drôme sud. Il développe l’organisation et le rôle de la Gendarmerie, tant dans les prévôtés au sein des armées que sur le reste du territoire, ses difficultés et sa réforme vers la fin du conflit. Voici la première partie de cette étude qui porte sur la gendarmerie en 1914 et son rôle essentiel dans la réussite de la mobilisation. Les deux autres parties seront diffusées ce week-end.

En 2008, à l’occasion des obsèques de Lazare Ponticelli, dernier poilu français, un hommage national fut rendu à l’ensemble des combattants de la Grande Guerre. Six emblèmes choisis parmi ceux les plus cités en 1914-1918 furent associés à la cérémonie. Le défilé fut fermé par un septième drapeau, celui de la Gendarmerie, pour évoquer le sacrifice du millier de gendarmes tués et les 5 000 citations décernées aux gendarmes.

L’historiographie n’a rien dit de la Gendarmerie de 1914-1918. Un problème apparait autour de la Gendarmerie de la Grande Guerre : il tourne entre la légende noire des prévôtés transmise par les anciens combattants et celle de la légende dorée entretenue à l’intérieur du corps. L’histoire de la Maréchaussée et de la gendarmerie par Jean-Noël Luc en 2005 (Editions Nouveau monde) a éclairci le tableau.

 

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L’entrée en guerre de la Gendarmerie en 1914

Lorsqu’elle entre en guerre, la Gendarmerie dépend du Directeur général de la cavalerie. Elle n’a pas de généraux : les seuls colonels de gendarmerie accédant aux étoiles étant réservés à l’état-major général. Son administration au ministère de la Guerre repose sur un bureau de la Gendarmerie, dirigé par un civil, qui gère de façon centralisée le budget général de l’Arme et la carrière des officiers. Il est assisté de trois officiers subalternes de gendarmerie, formant une section technique de commandement en région parisienne. La Gendarmerie a quatre ministères de tutelle : Guerre, Justice, Intérieur et Colonies.

L’essentiel se passe à l’échelon décentralisé (26 légions) aux mains de colonels qui supervisent de trois à six départements (600 à 1 300 hommes). Chaque département couvre une compagnie commandée par un chef d’escadron (95 compagnies dont huit en Afrique du Nord). L’arrondissement de gendarmerie s’étend à la sous-préfecture et à la subdivision militaire 
(officiers subalternes ). Il y a 400 arrondissements en 1914. Enfin la brigade est commandée par un gradé. Elle est l’interlocutrice des élus, sur le plan administratif mais également pour les affaires militaires, le bureau de recrutement et celui de juge de paix en matière judiciaire. Il y a 4 302 unités dont 53 % à cheval.

Le décret du 20 mai 1903 avait réaffirmé l’appartenance de la Gendarmerie à l’Armée, comme le prescrit le texte de 1854, son rôle en matière judiciaire et de police militaire en temps de paix, ainsi que sa vocation combattante. La définition du service du temps de paix fait l’objet d’une instruction prise le 31 juillet 1911 qui consacre la décentralisation des détachements de police militaire envoyés aux armées, les prévôtés étant placées sous l’autorité des généraux commandants les grandes unités de ligne.

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25 000 gendarmes en 1914

Des gendarmes à cheval au début de la Grande Guerre (Crédit photo: GT/L'Essor).
Des gendarmes à cheval au début de la Grande Guerre (Crédit photo: GT/L’Essor).

Au printemps 1914, la Gendarmerie regroupe 25 000 hommes. Les gendarmes portent la tenue de campagne de 1870, très voyante avec ses  parements écarlates, ses boutons d’argent et son casque de cuivre à cimier de crin. Les gendarmes détachés aux armées partent 41 % à cheval, 35 % à pied et 20 % à bicyclette lorsque la mobilisation générale est décrétée. La mobilisation est l’opération qui consiste à porter une armée sur le pied de guerre, par la levée de moyens en hommes, animaux et matériels nécessaires aux armées et à la réorganisation des structures administratives et sociales de la France mobilisée. Du 1er au 15 août 1914, trois millions d’hommes sont mobilisés, puis 2, 7 millions dans les dix mois suivants.

Si l’énorme machine de la mobilisation a démarré sans heurt et sans accident, c’est à la Gendarmerie qu’il faut en attribuer le mérite. La mobilisation doit son succès à la pré-mobilisation. Tous les hommes ont été recensés. 
La mobilisation globale est précédée par une mobilisation partielle, pour les troupes destinées à couvrir le pays aux frontières, la surveillance des individus suspectés de vouloir faire échec à la mobilisation et des espions et des dépôts d’explosifs à des fins industrielles.

La rumeur grandissante, puis l’éclatement de la guerre, sont des sources évidentes de troubles au sein des populations. Une menace pèse donc entre juillet et août 1914, en matière d’ordre public, alors que le calme et l’esprit de discipline des populations sont particulièrement nécessaires aux autorités. La Gendarmerie doit juguler les manifestations de toutes natures qui accompagnent l’annonce de la mobilisation. La vague d’espionnite de l’été 1914 pose également un problème d’ordre public, les étrangers ne tardant pas à faire les frais de l’agitation populaire.

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Affaire du bouillon Kub

Les gendarmes sont confrontés à ce que l’on a appelé l’”affaire du bouillon Kub” (bouillon d’extrait de viande déshydraté), fabriqué par une société suisse qui est suspectée de cacher un réseau d’espionnage allemand. Derrière chaque réclame en tôle peinte, accrochées sur les immeubles en France, se trouveraient des informations susceptibles de guider les troupes du Kaiser. Détail troublant : au verso de chaque plaque, figurent des lignes, des points et des signes à la peinture représentant le plan d’une partie de la localité. Ce n’est que bien plus tard que l’on prouvera que ces signes sont imposés par le service de l’enregistrement français.

La mobilisation, décrétée le 1er août 1914 à 15h55, est diffusée par voie d’affiches. En plus de prévenir les réservistes et de rechercher ceux qui refuseraient la mobilisation (il y aura 1,22 % d’insoumis), la Gendarmerie recense ceux dont le départ serait dommageable pour la nation, car ils sont indispensables à l’effort de guerre. Les gendarmes font l’inventaire des chevaux susceptibles d’intéresser le ministère de la Guerre. Alors qu’ils mènent les opérations d’entrée en guerre, les gendarmes sont eux-mêmes mobilisés et expédiés aux armées pour y constituer des détachements de police militaire, les prévôtés.

Le principe de formation des prévôtés n’a guère évolué depuis 1875. Dans chaque corps d’armée, il sera formé une prévôté destinée à être mobilisée en même temps que les troupes du corps d’armée, placée sous l’autorité d’un chef d’escadron qui aura le titre de prévôt recruté exclusivement dans la Gendarmerie nationale. Il est en de même pour chaque division (l’officier est subalterne). Compte tenu de la création de nouvelles divisions, le nombre total des gendarmes présents aux armées au printemps 1915 est de 6 000 hommes (4 000 en 1914). Dans les brigades, les gendarmes sont remplacés par des réservistes ou des auxiliaires qui n’ont ni l’expérience professionnelle ni les capacités judiciaires des gendarmes titulaires. Pour la Gendarmerie, le point le plus délicat de la mobilisation est celui de la gestion de son propre effectif.

L’obligation de forcer l’obéissance des troupes

Le gendarme ne s’est pas encore rendu impopulaire par les mesures répressives et tatillonnes que lui impose, au cantonnement, la sédentarité des troupes.
Le gouvernement ayant ordonné aux troupes de couverture de refluer de 10 kilomètres le 28 juillet 1914 pour éviter tout incident diplomatique, la Gendarmerie reste la seule force sur place lorsque débute l’invasion. Plusieurs brigades, avec leurs propres moyens, s’opposent à l’invasion. Celle de Mas Le Tour (Moselle) repousse neuf uhlans (lanciers allemands) le 11 août, et celle de Pagny-sur-Moselle (Meurthe-et-Moselle) met en fuite une vingtaine de cavaliers. Le 7 août, la brigade de Cysoing (Nord) poursuit une avant-garde de 14 uhlans et blesse un officier.

La Gendarmerie participe également au coup d’arrêt imposé à l’invasion après la bataille de la Marne. Projetant de détruire un pont sur la Seine à Oissel (Seine-Maritime) près de Rouen, 20 soldats allemands avec des explosifs sont repérés à bord de quatre véhicules à partir du 5 septembre et signalés à la brigade de Gournay-en-Braye. Celle-ci ne comptant que quatre hommes, ce sont trois retraités de l’Arme qui engagent le combat dans la forêt proche et font échec à la tentative de sabotage. Les brigades de Mainneville et Dussel (Eure) capturent le détachement.

Unités combattantes

Le repli d’un grand nombre d’unités au nord de la France est à l’origine d’une création originale pour la Gendarmerie étroitement liée au contexte de la guerre en mouvement. Il s’agit de regrouper les hommes (gendarmes en l’occurrence) en unités combattantes pour renforcer les divisions. La montée au front a été difficile mais les choses sont encore plus sensibles à l’heure de la retraite (encombrement des routes et exode de la population). La Gendarmerie doit couvrir la retraite des troupes. En de nombreux endroits, la Gendarmerie s’est donc imposée comme élément de recueil des soldats esseulés ou égarés. Mais comment distinguer les vrais fuyards ?
 Durant la bataille, les gendarmes suppléeront à la pénurie des cadres officiers et sous-officiers. Le général fait appel à leur dévouement pour maintenir les hommes sur la ligne de feu et forcer au besoin leur obéissance. Les prévôtés sont dans leur rôle.

Longtemps à l’origine de l’image violente des gendarmes lors de la retraite, la question du rétablissement par la force de la discipline mérite un examen. Pour la Gendarmerie, la police des “débineurs” (ceux qui s’enfuient) est née à cette période. Dès 1914 les gendarmes prennent l’habitude de se déployer pendant l’assaut en cordon derrière les troupes, dissuadant de ce fait les retraites intempestives ou individuelles. Reste donc à savoir si pendant le retrait, des gendarmes ont effectivement abattu des soldats incapables de suivre le mouvement des troupes. Le général Joseph Joffre, commandant en chef, a ordonné le 2 septembre 1914 de passer par les armes les fuyards, ajoutant qu’un service d’ordre très rigoureux confié à la prévôté serait organisé sur les ponts, les routes et que les défaillances seraient punies immédiatement. Mais cette ordonnance fut-elle mise à exécution ? Les journaux de marche des prévôtés évoquent les trainards de la retraite sans le moindre malaise. Cependant, en deux occasions au moins, des prévôtaux ont exécuté des hommes qui refusaient de marcher, mais il s’agit de deux civils Nicolas Mertz et Jules Copie, suspectés d’intelligence avec l’ennemi. Quoi qu’il en soit les prévôtés ont acquis dès septembre 1914 une réputation de violence directement à l’origine de l’image noire qui leur survivra pendant plusieurs décennies.

L’expérience tirée par la Gendarmerie des premiers mois de guerre

La Gendarmerie peine à suivre pour le recrutement des prévôts. Il est nécessaire de réorganiser la Prévôté. Une inspection de la Gendarmerie aux armées est créée le 23 septembre ainsi qu’un organe de coordination. Chaque armée dispose d’un renfort de 150 hommes répartis en quatre détachements mobiles (DM) rapidement affectés à la circulation. Les gendarmes sont également sollicités pour remplacer les cadres décimés par les premiers mois de guerre. Le 26 septembre 1914, trois officiers et 294 sous officiers sont désignés pour le front. Le 12 octobre, c’est 40 officiers et 488 hommes issus de la garde qui partent servir au sein d’unités combattantes. L’honneur est sauf.

A Cassel (Nord) comme à Rougenave, particuliers et pouvoirs publics se sont associés pour ériger des cénotaphes pérennisant les gestes des brigades mais la Seconde guerre mondiale les a mutilés voire détruits. Pour le reste, une grande majorité des plaques commémoratives reste à l’abri du regard public sous le porche des casernes. La mobilisation ayant suspendu les rengagements, il n’est pas possible de recruter des gendarmes ou de gérer la pénurie d’officiers. Par ailleurs, en raison des besoins des armées de forces de gendarmerie toujours plus nombreuses, il y a lieu d’augmenter les effectifs des légions. Pour tourner cette double difficulté, une circulaire prévoit de nommer pour la durée de la guerre au grade de sous-lieutenant les magistrats mobilisés comme hommes de troupe. Mais très peu d’effectif seront ainsi obtenus.

La réserve territoriale

La seule possibilité de renforcer les brigades est la réserve territoriale. Un décret du 2 mai 1915 du président Raymond Poincaré précise que, pendant la durée de la guerre, des gendarmes auxiliaires peuvent être admis dans la gendarmerie. Les conditions d’emploi sont un seul par brigade qui accompagne le gendarme, non assermenté et n’ayant pas la qualité pour dresser des procès-verbaux. Ce décret permettra de recruter pendant la guerre un total de 6 000 gendarmes adjoints (GA). Les ressources du casernement sont insuffisantes pour assurer le logement de ces GA. Ils doivent être logés à l’extérieur. Les gendarmes bénéficient d’un logement de service. 
La brigade est une microsociété à l’épreuve de la guerre, les épouses participent énormément à la vie des unités (locaux, instruction, permanences).

A la fin de la guerre, plus de 85 % des gendarmes auront appartenu aux formations prévôtales, les 15 % restant étant inaptes. A l’automne 1915, les gendarmes de retour du front ne passent pas inaperçus. Leur tenue (effets de couleur bleu horizon distribués aux armées) démontrent qu’ils étaient sur le front, dans les zones de combat. En outre, des signes distinctifs ont été créés pour distinguer les militaires de l’avant. La croix de guerre, proposée par le député Emile Driant en février 1915, autorise tous les militaires à porter cette décoration. La gendarmerie a obtenu 426 croix de guerre et 700 à titre posthume. Pour distinguer les militaires revenant du front des gendarmes, un autre député combattant Adolphe Girod, a inventé en avril 1916, les brisques, chevrons cousus sur les manches : à droite nombre de blessures, à gauche nombre de semestres passés au front.

Marcel Sirdey

(A suivre avec: L’ordre et la surveillance à l’intérieur du pays et la prévôté)

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Un commentaire

  1. Hirondelle

    Le centenaire a semble t il conduit l’auteur de l’article à commettre une coquille lorsqu’il écrit : ” Le gouvernement ayant ordonné aux troupes de couverture de refluer de 10 kilomètres le 28 juillet 2018”
    Le reflux a du débuter le 28 juillet 1914

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