lundi 16 décembre 2019
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Groupe de gendarmes de la prévôté dans leur cantonnementà la fin de la guerre (Ph : Musée de la Gendarmerie)
Groupe de gendarmes de la prévôté dans leur cantonnement à la fin de guerre (Ph : Musée de la Gendarmerie)

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Gendarmerie pendant la Grande Guerre (deuxième partie)

Nous poursuivons la diffusion de l’étude du lieutenant-colonel (ER) de Gendarmerie Marcel Sirdey sur le rôle de l’Arme pendant la Première guerre mondiale.

Pour lire la première partie de ce travail passionnant, cliquez ici

 

La surveillance à l’intérieur du pays

Le gouvernement s’inquiète de l’absence de cadres au sein des populations. Le réseau des pouvoirs publics s’y fait plus lâche, d’où la demande à la Gendarmerie de se faire plus répressive. Comment les gendarmes ont-ils relevé les défis en matière de sécurité publique ? Le renseignement est important mais on exclut le renseignement politique. Le rôle de la Gendarmerie est une mission ouverte, à la vue de tous. Toutefois, le gouvernement demande aux brigades de surveiller les usines et les individus suspects.

La Gendarmerie est chargée de la chasse aux “embusqués” (militaires “planqués” à l’arrière du front) par la loi Dalbiez, du nom du député Victor Dalbiez, de juin1915 pour mieux répartir les mobilisés et les mobilisables. Les gendarmes sont aussi chargés du contrôle des militaires en permission. Tous ces éléments ont attiré l’antipathie des mobilisés envers les prévôtaux.

La Gendarmerie est aussi chargée du contrôle des ressources et des prix, ce qui n’est pas une nouveauté. Cependant à partir de 1914, cette activité prend une grande importance et s’élargit aux transactions commerciales, à la fortune de la future épouse du militaire, au train de vie des inscrits sur le carnet B (fichier des suspects français et étrangers) et au bien fondé des demandes d’aide des cultivateurs. Elle surveille aussi le braconnage.

Les camps de concentration pour civils et suspects se sont ouverts dès le début de la guerre. On y accueille des prisonniers de guerre et des internés civils. La brigade locale de gendarmerie n’intervient que pour l’installation et la surveillance extérieure. Des anciens gendarmes sont requis pour la gestion des camps jusqu’au plus haut niveau. Le général inspecteur des camps est général de gendarmerie.

A l’entrée en guerre de l’Italie, le 23 mai 1915, la France partage trois de ses frontières avec des puissances neutres. Le contrôle est essentiel, comme celui des cols espagnols. Les effectifs de la Gendarmerie ne sont pas suffisants pour cette nouvelle mission et les résultats obtenus sont considérés comme un échec.

100 à 200 espions furent fusillés en France au cours de la Grande Guerre. Le rôle de la Gendarmerie dans cette partie a été modeste, le traitement des dossiers incombant à la Sûreté générale. Il n’y avait que 10 000 insoumis à rechercher sur les 826 000 hommes de la mobilisation. Seuls 271 réfractaires ont été arrêtés, soit 2,68 %. La question de l’insoumission se pose à la gendarmerie en 1915 quand le nombre monte à 15 600. En 1916, il descend à 6 400, en raison de la réalisation de la mobilisation à 90 % en 1916. La désertion est un sujet mal connu : 100 000 cas entre 1914 et 1918. La gendarmerie en a constaté 66 700 cas.

La vie quotidienne des prévôts

Si la prévôté est une expérience valorisante pour certains éléments, elle enregistre une déconsidération progressive au sein des armées. D’autant que les gendarmes ne relèvent que de leurs chefs, placés sous l’autorité des généraux d’armées.

Jusqu’en 1917, l’organisation des prévôtés est décentralisée. Le service est organisé par l’Armée, en revanche. Pour les questions internes à la Gendarmerie, les orientations viennent de la chaîne de commandement prévôtal.
 Les principaux donneurs d’ordre des prévôts sont les chefs d’état-major des armées qui les perçoivent comme un service mis à leur disposition et les emplois abusifs de la Gendarmerie sont monnaie courante : voirie, nettoyage des cantonnements.

Le casque Adrian des gendarmes de la prévôté pendant la Ghrande Guerre portant la grenade (Ph : Musée de la Gendarmerie)
Le casque Adrian des gendarmes de la prévôté pendant la Ghrande Guerre portant la grenade (Ph : Musée de la Gendarmerie)

Ce n’est qu’en 1917, après le départ du général Joffre que la situation change. Son successeur attire l’attention sur la nécessité d’utiliser les gendarmes prévôtaux que pour les missions prévues (PJ, police générale et MO). Début 1916, 260 brigade n’ont plus de chef : le ministère de l’Armée prescrit de prélever 250 gendarmes sur les effectifs des armées. La tenue (tunique rouge et noire à boutons d’argent) a été remplacée par celle bleu horizon – comme celle des Poilus – ce qui les incite à ne plus obéir aux gendarmes. Pour les différencier des soldats, il est décidé que le képi des gendarmes portera un galon blanc ainsi que la grenade portée sur le casque. Le port de la moustache est obligatoire dans les prévôtés, contrairement aux soldats (hygiène). La gendarmerie est dotée du casque Adrian comme les troupes. Les prévôtés ont compté 2 300 blessés de guerre soit 11 % des effectifs.

Proches de la ligne de feu, les prévôtés de division concentrent la majorité des pertes. 540 gendarmes sont morts pour la France, pendant leur séjour aux armées, soit 3 % des effectifs. Finalement, sur les 17 800 gendarmes versés dans les prévôtés au cours de la guerre, 25 % ont été évacués pour raison de santé, 11 % blessés. 3 % sont morts mais 1, 5 % sous les coups de l’ennemi.

La mort du gendarme n’est guère un sujet. Discrète, elle n’a pu être évoquée dans un but avoué d’héroïsation qu’après la guerre. Seule la nouvelle de catastrophe massive comme celle du tunnel de Tavannes (plusieurs centaines de morts dans une explosion accidentelle, le 4 septembre 1916, dans ce tunnel ferroviaire près de Verdun) excède véritablement le cercle de la prévôté de corps d’armée.

Le “cogne” et le soldat Rambout

Quant au regard de la troupe il est plus qu’ironique en ce qui concerne l’infortune des gendarmes si l’on en croit les paroles que Maurice Genevoix prête au soldat Rambout dans son livre “Les Eparges” : “Il y avait un cogne, un de ceux qu’on sème en barrage pour arrêter les débineurs. Il a gueulé après moi, j’aurais voulu m’arracher l’œil pour lui fourrer dans le blair. Une bordée de 105 a sifflé, le cogne s’est planqué, je me suis mis à cavaler. La dégelée tombait, je me suis retourné déjà loin. Le cogne était resté planqué. Alors il m’a semblé. Je suis quand même revenu, pour être sûr, pour emporter ce petit souvenir la. J’ai retourné le type du bout du pied. J’étais bien, je buvais du petit lait. Il y était mon vieux. Zigouillé, raide”.

L’hostilité croissante de la troupe à l’égard de la Gendarmerie conduit à procéder aux obsèques des prévôts dans l’intimité. Récompenser les gendarmes les plus méritants et sanctionner les plus défaillants est aussi un impératif de gestion de la gendarmerie. Les sous-officiers représentent l’essentiel des prévôtaux. Les gendarmes prévôtaux priment pour l’avancement sur ceux de l’intérieur. Le commandement tente de redynamiser l’avancement dans les prévôtés touchées par la suppression de l’avancement dans la troupe. De nouveaux critères tels que blessures, les risques encourus et les actes de courage vont être pris en compte. Leur statut de militaire de carrière empêche les gendarmes de jouer du ruban rouge (Légion d’honneur) ou jaune (médaille militaire) pour distinguer les actions de guerre et les actes de courage, à la différence des troupes formées de conscrits ou de réservistes. Alors que la médaille militaire est réservée aux sous-officiers et gendarmes, la Légion d’honneur – seule très rare exception, la mort d’un gendarme en service déjà médaillé – n’est accordée qu’aux officiers de gendarmerie à partir du grade de capitaine. Sur 314 capitaines de gendarmerie en service en 1916, 205 (65 %) portent la croix de chevalier. La guerre ne les a pas favorisés. Seuls les chefs d’escadron en ont profité.

Sanctions élevés

Consentie ou non, la discipline existait dans la gendarmerie aux armées et les sanctions étaient élevées. Plus d’un tiers des prévôtaux a été puni. Le commandement extérieur a les pleins pouvoirs de punir les gendarmes. Les fautes les plus fréquentes sont l’alcool. Les services des prisons et des transfèrements occasionnent le quart des sanctions mais le premier motif est la négligence dans le service. 12 % sont punis pour absence injustifiée. Plus rares sont les révocations qui relèvent uniquement du prévôt de l’armée. Un cas qui apparait lors des grandes opérations de Verdun ou de la Somme, pour avoir refusé sous le bombardement d’obéir aux ordres d’un major de cantonnement. Ce sont les affaires de femme qui motivent – au moins jusqu’à l’instauration des relèves et des permissions – la majorité des radiations de la gendarmerie. Semée de risques, sa guerre au jour le jour du gendarme prévôt n’échappe cependant pas à une certaine routine. La situation de la prévôté évolue pendant la guerre de position et les relations avec la troupe se dégradent.

Les fonctions judiciaires des prévôts

Groupe de gendarmes de la prévôté dans leur cantonnementà la fin de la guerre (Ph : Musée de la Gendarmerie)
Groupe de gendarmes de la prévôté dans leur cantonnement à la fin de guerre (Ph : Musée de la Gendarmerie)

Les prévôts agissent en soutien de la justice militaire. Les prévôts qui sont officiers de police judiciaire militaire (OPJM) disposent d’une délégation des pouvoirs de commissaires du gouvernement. Le gendarme peut aussi rendre la justice sous certaines conditions.
 La déclaration de guerre dote les gendarmes aux armées de pouvoirs considérables pour instruire les affaires portées devant les juridictions militaires et parfois devant les juges.


Contrairement au service intérieur qui n’attribue la compétence d’OPJ qu’aux officiers, le service en campagne précise que tous les officiers, sous-officiers et commandants de brigade aux armées ont le statut d’OPJM. Les prévôtaux prennent le rôle de juge vis à vis des soldats de leur secteur, leur action concerne tous les crimes et délits contre l’ordre et la paix publique : recueil des dénonciations, plaintes, états des lieux, PV, perquisitions et saisies. Ce sont les officiers qui procèdent aux auditions des témoins. Les cas les plus sensibles sont transmis aux spécialistes que sont les commissaires spéciaux du service de la sûreté aux armées. L’enquête aboutit chez le commissaire rapporteur près le conseil de guerre de l’unité concernée, lequel est un OPJM (cumulant les fonctions de procureur et de juge d’instruction). De là, la Gendarmerie n’a plus à intervenir sauf pour assurer le transfèrement et la mise sous écrou. Ce n’est pas à la gendarmerie de pousser une affaire jusqu’à l’arrestation.

En territoire étranger, les prévôts peuvent prendre le nom et la fonction de juge prévôtal en constituant avec leur greffier des tribunaux prévôtaux. Ils jugent seuls, sans ministère public ni défenseur. Ils jugent hors des frontières publiquement et contradictoirement les civils attachés à l’armée, les vagabonds, les prisonniers de guerre non officiers pour des délits subalternes susceptibles d’encourir six mois de prison maximum et 200 francs d’amende. Le statut des officiers de gendarmerie est donc supérieur à celui des officiers de ligne. Les juges prévôtaux furent peu nombreux (quatre cas), les Français n’ayant pas dépassé les frontières en 1914.

150 prisons au front

Les prévôts assurent le bon déroulement des audiences des conseils de guerre et leurs sentences. 150 000 hommes déferrés devant un conseil de guerre ont séjourné dans une prison prévôtale. Un tiers des prévôts assure la garde. Il y a eu 150 prisons au front. La raison de son rattachement à la gendarmerie et non à la justice militaire vient que tous les cas de la prison prévôtale ne sont pas justiciables du conseil de guerre. La prison apparait comme l’un des éléments du système du maintien de l’ordre. La prévôté accompagne les détenus jusqu’à leur destination (prison ou champ de tir des armées). La gendarmerie refusera toujours de fusiller des condamnés. Ce sont les militaires de la même arme qui assument l’exécution de la peine.

Les prévôtaux placés durant la bataille en arrière des corps engagés, ont pour consigne d’enjoindre aux militaires de retourner à leur poste, en les arrêtant s’il y a lieu. Les archives ne nous laissent aucune trace de soldat abattu par la gendarmerie. Mais le cas du soldat Hurtyault (PV de 1915 de la prévôté de la 152éme DI) prouve bien que la gendarmerie a procédé à des exécutions sommaires. Perçu comme fusilleur à défaut d’avoir pu être un juge libre et indépendant, le gendarme en retire une sourde mais durable frustration.

 Maintenir l’ordre sous le feu

Vareuse de gendarme de la prévôté portant une croix de guerre 14-18 (Ph : Musée de la Gendarmerie)
Vareuse de gendarme de la prévôté portant une croix de guerre 14-18 (Ph : Musée de la Gendarmerie)

La Gendarmerie est responsable de la fluidité des axes de communication, de la sécurité et de l’ordre des transports. Les prévôtaux sont exposés en première ligne pendant les batailles de Verdun et de la Somme qui ont nécessité un strict service d’ordre. Assurer fluidité et sécurité de la circulation aux armées est un défi dès les premières semaines de la guerre. A Verdun, la géographie du site implique une extrême réglementation des transports. La voie ferrée étant hors service, reste la route reliant Bar-le-Duc à Verdun, une route logistique de 50 kilomètres. 22 gendarmes sont répartis sur l’axe (orientation, dépannage et verbalisation) qui sera dénommée la “Voie Sacrée” en avril 1916 par Maurice Barrès. Cette route permet le transport des munitions et des blessés. Les conducteurs conduisent 18 heures par jour. Pour la première fois,  la vitesse est réduite (4 km/h pour les tracteurs d’artillerie, 15 km/h pour les camions de ravitaillement, 25 km/h pour les camionnettes). Le stationnement est interdit. Les véhicules doivent être espacés de 300 mètres. Les hommes doivent marcher par groupe de trois ou quatre. Au fur et à mesure, la situation s’améliore. Les prescriptions sont appliquées. Dans la Somme, les postes de gendarmerie ne sont ni protégés ni enterrés contre les bombardements.

Police de l’ordre dans les cantonnements

La proclamation de l’état de siège a entraîné la division du territoire en deux zones
 (l’intérieur et les armées). Dans cette dernière, nul ne peut se déplacer sans sauf conduit. La gendarmerie contrôle l’accès aux différents accès de la zone des armées interdite aux épouses. 
La police de l’ordre dans les cantonnements est confiée à la gendarmerie : contrôle des bars, lutte contre les débits clandestins dans les camps, police sanitaire, police de l’hygiène, destruction des dépôts de détritus et de carcasses d’animaux, fossés et latrines, contrôles de l’interdiction de brûler la paille usagée dans les cantonnements, signalement des lieux d’eau potable. Le risque de dysenterie subsiste malgré une campagne de vaccination massive en 1914 contre la fièvre typhoïde.

Renvoyer les soldats au feu

Pour l’ensevelissement des morts, l’interdiction – maintenue de novembre 1914 à 1920 de transférer les corps – rend l’armée responsable des sépultures établies par milliers le long de la ligne de front. Auparavant, les troupes enterraient leurs morts comme elles le pouvaient. La direction des fossoyeurs est confiée à la Gendarmerie ainsi que l’établissement des listes des corps enfouis. 
La police de l’arrière immédiat du champ de bataille qui consiste en un service de barrage de police lors de chaque offensive, est la tâche la plus difficile à assumer lorsqu’il s’agit de renvoyer un soldat au feu. Les postes des prévôtaux sont placés aux issues des tranchées pour annoncer les départs d’attaques. La Gendarmerie est chargée après chaque combat de ramasser les armes, les munitions et les effets (vêtements, casques). Elle est également chargée d’arrêter les militaires glaneurs sur les champs de bataille et de fusiller les pillards.
Un gendarme pour 1 000 hommes (division) ou 500 prévôtaux lors de la bataille de Verdun, c’est peu pour toutes les missions. Sans commandement suprême ni organisation centralisée, la gendarmerie subit son sort : la grande réforme n’arrivera qu’en 1916.

Marcel Sirdey

(A suivre : la crise de la Gendarmerie, puis sa réforme)

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Un commentaire

  1. MARTIREN

    Un bon article sur la mission de l arme mais aucune mention d action de combat malgré le fait que ce soit des gendarmes qui firent feu les premiers en 1914 . Si vous retrouvez dans les archives ces procès verbaux ils seraient utiles de les imprimer sur ces pages. respectueusement

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