dimanche 16 mai 2021
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Illustration (SD/L'Essor).

Sébastian Roché : la police doit faire usage le moins possible de ses armes

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, auteur de “De la police en démocratie” (Grasset) répond à L’Essor après la mort de Aboubakar Fofana, tué par un CRS et qui a entraîné plusieurs nuits de violences à Nantes.

Le droit d’utiliser son arme de service par les policiers, récemment élargi, est-il devenu trop important ?

Dans le cas présent, Aboubakar, 22 ans, a été tué lors d’un contrôle de police, mardi 3 juillet, car, selon l’auteur du tir, il tentait d’échapper en voiture au contrôle et risquait de renverser un passant. Le CRS a maintenant changé sa version et parle de tir accidentel. On ne sait pas encore ce qui s’est passé à Nantes. L’usage d’une arme sera toujours évaluée au cas par cas par un juge, sur la base des principes supérieurs d’absolue nécessité et de proportionnalité. La loi n’a pas modifié ce cadre, même si elle a précisé des modalités de l’usage. La question reste celle de l’interprétation par les agents, et il faut faire attention au sentiment de sécurité juridique que pourrait leur donner la loi, ce sentiment de sécurité peut dans certains cas les amener à prendre des risques et commettre des fautes dommageables pour la cible du tir et pour eux-mêmes. D’une manière plus générale, il faut aussi bien intégrer que si la police tire plus souvent, ce comportement sera anticipé et donc risque d’engendrer une violence préventive contre la police. Trop de sécurité perçue peut nuire à la sécurité réelle. Plus de violence appelle en écho une contre violence. Il faut regarder les choses de manière dynamique.

Quel est le résultat de l’usage des armes ?

Un des atouts des polices européennes à préserver absolument est leur capacité à très peu faire usage de leurs armes, c’est une force incroyable, une source puissante de la légitimité de l’Etat et de la police et la gendarmerie elles-mêmes. Je crois que les agents en sont conscients. C’est le résultat d’un processus d’augmentation de la sélection et de l’entrainement des agents, et des normes juridiques correspondantes. On le voit très bien en comparant les pays : que pensez-vous que les brésiliens, les russes ou mêmes les américains pensent de leurs polices, bien plus militarisées et violentes ? Ils les apprécient moins que les français, les allemands ou les danois les leurs. Car nos policiers et gendarmes contrôlent mieux leur usage de la force, même si on note une évolution récente d’après l’IGPN (Inspection générale de la police nationale). Dès 2017, l’inspection s’inquiétait du recours croissant aux armes et du défaut de maîtrise par les agents (voir Le Monde du 13/10/2017) et en juin 2018 la directrice a annoncé dans un exercice de transparence nouveau que les tirs policiers ont augmenté de plus de moitié (54%) entre 2016 et 2017, atteignant le nombre de 394 (Le Monde du 27.06.2018). On aimerait que police et gendarmerie harmonisent leurs chiffres afin d’avoir une vue d’ensemble cohérente, faut-il le préciser ?

Pensez-vous qu’il existe un risque d’extension de ces violences urbaines ?

Le risque d’embrasement est lié à l’émotion du choc initial. En 2005,  plusieurs enfants ont été tué dans une course poursuite avec la police: la mort des enfants innocents et fragiles choque et mobilise, je l’ai rappelé en détail dans Le Frisson de l’Emeute (Seuil). Et ce d’autant plus que la mort est causée par la police, car la police est présentée comme la main du pouvoir. La mort d’une personne adulte a moins de puissance symbolique, mais c’est la cause fréquente de révoltes contre la police ou le gouvernement, d’autant que c’est un groupe social ou ethnique qui a souvent été victime dans le passé récent qui est touché. C’est le cas à Nantes, à partir d’un contrôle. En 2005, à la suite de ce choc, toute la France s’est embrasée. Nous avons analysé le processus de diffusion spatial avec JP Nadal, H Berestycki, et L Bonasse-Gahot (https://www.nature.com/articles/s41598-017-18093-4 ). Les mathématiciens ont proposé un modèle de la contagion de proximité. Au sein de l’agglomération, on a déjà observé ce mécanisme : dans la nuit du 5 au 6 juillet, le Breil a été épargné (sans doute du fait de la force présence policière, cf. plus bas) et les destructions se sont déportées vers d’autres quartiers pauvres de la ville.

Un couvre feu serait-il efficace? quelles mesures prendre?

Le couvre feu n’a pas été efficace en 2005, s’il l’on entend par efficacité une diminution des incidents supplémentaire liée à la prise de la mesure. Et s’il y a une révolte à l’échelle d’un quartier tout entier il faut comprendre que chaque agent qui le fait appliquer peut devenir une cible : la légitimité perdue autorise la violence. Pendant la crise, on peut évidemment saturer le terrain si l’on n’a qu’un quartier ou qu’une petite commune, et cette méthode peut être nécessaire lorsque les troubles sont hors de contrôle. On peut déployer des centaines de CRS dans un quartier donné, mais en cas d’extension territoriale, il est impossible de disposer réserves suffisantes. Pendant la crise, il faut aussi permettre l’expression des protestations non violentes des citoyens, les marches, et les sécuriser, entendre les personnes choquées. A plus long terme, il est judicieux de prendre des mesures pour éviter les émeutes. Le candidat Emmanuel Macron avait bien diagnostiqué la perte de confiance des quartiers pauvres et des minorités vis-à-vis de la police, et il avait indiqué l’urgence de regagner la confiance. C’était une bonne idée car il existe des preuves nombreuses du rôle de la confiance dans le fonctionnement apaisé de la société, je l’ai traité dans De la police en démocratie (Grasset). Malheureusement, on voit que ce n’est pas le cas aujourd’hui, et ce n’est pas étonnant car les mesures pour atteindre cet objectif de plus de confiance n’ont pas été annoncées. Seule les effectifs et certains moyens techniques sont mis en avant. Ils sont nécessaires mais pas suffisants. On attend que la doctrine de la police de sécurité du quotidien soit précisée ou tout au moins les lignes directrices, que les cadres y soient préparés et les agents formés. La confiance passe par une pratique professionnelle, et donc par un savoir faire qui n’est pas inné, mais acquis. Le bénéfice de la confiance est évident. La confiance gagnée fait qu’un incident, même dramatique, est perçu comme tel et non pas comme une illustration d’un rapport antagonique qui se pérennise.

Propos recueillis par A.D

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Un commentaire

  1. Bonjour,
    Il faudrait que ce monsieur sorte de son bureau et aille dans les cités! Il verrait que la Police se fait systématiquement insulter et on lui jette des projectiles! Ce qui n’arrive pas en Russie ou l’ordre règne. C’est trop facile de parler comme il fait! Si on devait faire correctement usage de nos armes, il n’y aurait plus de délinquance et on vivrait dans une vraie liberté sans avoir peur de sortir…
    Beaucoup de paroles inefficaces, car on sait tous que ces jeunes profitent de l’argent de la drogue!

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