vendredi 4 décembre 2020
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"Après avoir été de nombreuses années partie intégrante de cette grande famille qu'est la gendarmerie, il faut convenir qu'au fil du temps et des années, les liens se distendent. Nous devenons des cousins éloignés dont les quelques rencontres ne sont le plus souvent occasionnées que par des avis d'obsèques".

Méditations sur la retraite

Après avoir été de nombreuses années partie intégrante de cette grande famille qu’est la gendarmerie, il faut convenir qu’au fil du temps et des années, les liens se distendent. Nous devenons des cousins éloignés dont les quelques rencontres ne sont le plus souvent occasionnées que par des avis d’obsèques. Sans doute faut-il le regretter, mais il en va ainsi du sort des retraités qui prennent de la distance avec ce temps d’activité dont le souvenir s’estompe et qui poursuivent leur vie oublieuse en s’efforçant de la rendre agréable.

On peut aussi déplorer de se sentir parfois un peu délaissés par ceux qui nous ont succédé et qui, accaparés par leurs tâches quotidiennes, ne prennent pas le temps – ou ne manifestent pas l’envie – de nous rencontrer. C’est dommage sans doute. Cependant, les désœuvrés que nous sommes, qui tendent à la critique facile, ne sont pas exempts de reproches non plus. Ils ne portent pas toujours l’attention qu’il faudrait pour maintenir ce lien avec « les actifs » ou tournent carrément le dos à ce qui a été leur vie passée.

Pour en avoir profité depuis longtemps et en le constatant autour de moi, je sais qu’il n’existe pas de recette particulière pour vivre une bonne retraite. La condition essentielle, personne ne le conteste, c’est d’être en bonne santé. Tout le reste est une question d’adaptation, en fonction des natures diverses et des dispositions de chacun.

Mais, qui sont les retraités ?

Pour une toute petite partie d’entre eux, il y a les nostalgiques. Ils sont abonnés à un journal corporatiste et l’étudient de A à Z. Ils sont à l’affût des mouvements et nouveautés. Ils s’interrogent, applaudissent ou s’insurgent. Ils prennent position sur tout. Ces retraités-là voudraient y être encore et sont de quatre sortes :

Les raseurs – Tous grades confondus, du gendarme au colonel, la gendarmerie est leur principal sujet de conversation. Ils vous ressassent leurs affaires – toutes réussies ou presque – (on ne parle pas des autres)… Ils font état de leurs péripéties et histoires de commandement entre l’adjudant ‘tartempion’ et le capitaine ‘machin’, ce dont tout le monde se fiche, mais cependant avec force détails ils en décrivent tous les épisodes.

Les militants – Ils ont été au garde-à-vous durant trente ans, disciplinés et soumis. Cependant maintenant, on va voir ce qu’on va voir… Enfin, ils vont dire et peser sur les événements. C’est maintenant qu’ils n’y sont plus qu’ils prétendent pouvoir changer la gendarmerie. On leur explique que c’est un leurre et que pour secouer le prunier il vaut mieux être grimpé dans l’arbre plutôt que planté au pied de l’échelle, rien n’y fait. Ils croient profondément à l’action qui vient du dehors.

Les orphelins – Ils sont un peu perdus. Ils n’ont plus de maman. C’est le vide absolu et la déprime pas loin. La chaîne s’est brisée, ils ont quitté la niche qui les protégeait et la porte s’est refermée derrière eux. Ceux-là ne militent pas et ne vous cassent pas les oreilles avec leur vécu. Ils s’alanguissent. Ils rêvent encore d’un passé heureux et des copains qu’ils ont connus. Ils s’y réfugient, c’est leur seul salut.

Les réservistes –Une forme de nostalgie active. Ce sont des accrocs. Ils ne peuvent pas s’en passer. Et ils pensent aussi qu’on ne peut se passer d’eux. Ils reprennent du service et le bel uniforme, aussi rayonnants qu’un pauvre bougre à qui l’on donne un habit du dimanche. Ils restent dedans, tout en étant dehors en outre attirés par la perspective du revenu complémentaire dont ils n’ont pas à justifier.

Il est un autre pourcentage de retraités, un peu moins nombreux – sans doute un petit quart -qui à l’inverse des précédents, dès lors qu’ils ont quitté leur activité, crachent tous les matins dans le potage. Ils ne veulent plus entendre parler de la gendarmerie. Ils renient le passé et s’éloignent définitivement de l’institution qui a été leur mère nourricière. Ils renoncent à toute association, ne participent à aucune commémoration. Ils ne reconnaissent plus les leurs, comme s’ils avaient honte de leur famille.

C’est un choix. C’est à chacun d’apprécier. L’indépendance acquise parla retraite, permet de penser et d’agir librement.

On peut toutefois regretter que les retraités ne soient pas en plus grand nombre, rassemblés et solidaires. On voit disparaître les anciens que faute d’adhésion les nouveaux ne remplacent pas. C’est l’esprit d’indépendance, dit-on. On ne veut plus se contraindre ou s’affilier, comme si le fait d’appartenir à une association constituait une entrave à la liberté nouvellement acquise.

Dès lors, il faut essayer de dire et faire comprendre à tous ceux-là qu’ils ont tort et qu’au contraire, c’est un réel bonheur de se retrouver. Que nos rencontres sont sans prétentions ni projets ni grandes discussions, elles sont simplement le plaisir d’être ensemble et de s’informer les uns les autres de nos situations respectives.

Ces retraités qui ne cultivent pas la nostalgie ni ne conservent d’aigreur à l’encontre de l’institution qui les a fait vivre sont heureusement le plus grand nombre. Ils sont abonnés à l’Essor. Ils n’épluchent pas nécessairement tous les articles, se contentent souvent de lectures en diagonale avec les titres et l’évolution des pensions, mais ils restent ainsi grosso modo au courant de l’information. Ils sont bien contents d’être en retraite, satisfaits de leur condition. Ils trouvent que la vie est belle. Ils ne militent en rien parce qu’ils considèrent que la page est tournée. Ils participent à la Sainte-Geneviève, ne ratent jamais l’occasion d’un pot ou d’un petit gueuleton et revoient avec plaisir leurs copains.

Tous ces gens-là ont des affinités communes. Que l’on ait été dans la blanche, dans la mobile ou dans la garde, à pied ou à cheval, nous avons le sentiment d’avoir appartenu à la même écurie et d’avoir défendu les mêmes couleurs. Toutes les barrières tombent. Et c’est nécessaire. – Comment allez-vous major ? m’a dit un jour un ancien colonel… J’ai répondu « ça va et toi ? » …Il m’a rétorqué « tu as raison, c’est fini tout cela »… Et quand je joue à la pétanque avec un gradé qui m’a été bien supérieur, je revendique la liberté de pouvoir lui dire « qu’il joue comme un pied »… C’est aussi cela la retraite, l’accès au droit d’être soi-même, avec le souci de ne pas compliquer les choses simples.

Que pensent les retraités de leurs collègues en service ?

Plus les années passent et s’éloigne le temps d’activité, moins ils jugent, moins ils cherchent à comprendre. A l’exception d’une minorité qui suit les choses de près, les retraités ont l’impression en se rapportant ‘à leur temps’ d’être complètement largués et en dehors de l’organisation actuelle. Il pensent que maintenant il y a trop de commandants et pas assez d’exécutants, que les grades sont dévalorisés et qu’on n’y sent plus la même conscience des responsabilités et du service. Ce dont ils étaient imprégnés, connaissance de la population, maillage du territoire, permanence de jour comme de nuit, réactivité de tous les instants, tout cela n’existe plus de la même manière. Quant aux méthodes et moyens matériels, n’en parlons pas, la modernité actuelle renvoie nos actions passées au moyen-âge…

Alors le retraité ancien jette l’éponge. Ce n’est plus ‘sa’ gendarmerie. Donc, il écoute poliment les observations, les revendications et doléances, mais elles lui passent au-dessus, il ne se sent plus concerné et, à vrai dire, il s’en fiche un peu. Ce qui le touche en revanche et à quoi il porte une grande attention, c’est aux commentaires de presse, aux compte-rendus d’affaires. Il est fier des réussites. Il a honte quand il est porté atteinte au prestige de ‘la maison’. Et il sait qu’ayant été gendarme, cette marque professionnelle, lui collera à la peau jusqu’à la fin de ses jours… d’ailleurs on ne se prive pas de le lui rappeler parfois en disant, plein de sous-entendus : … Vous avez vu les gendarmes …

Un tournant de vie.

Prendre sa retraite, c’est à la fois disposer d’une reconnaissance qui résulte de droits acquis et l’acceptation d’une nouvelle vie en retrait de toute activité productive. C’est un double avantage : la tranquillité d’esprit et la garantie de ressources. C’est aussi un aboutissement logique que prévoyaient les statuts et qui par conséquent ne conduit à aucun scrupule. C’est dans l’ordre des choses après une carrière accomplie. C’était dans le contrat et l’âge est venu d’en bénéficier.

Pourtant, par les temps qui courent, compte-tenu des difficultés et des incertitudes, il faut bien admettre que c’est un privilège et une chance formidable, dont peut-être nous n’avons pas suffisamment conscience. Nous sommes en effet une minorité, à l’échelle du monde, qui peut profiter de tels avantages. Alors cessons de revendiquer, toujours et encore, arrêtons de nous plaindre et de pleurnicher. Goûtons pleinement au temps merveilleux qui nous est donné.

Au moment d’aborder ce changement de vie, nous sommes cependant face à des choix où les décisions à prendre sont parfois difficiles. En premier lieu, c’est le fait de rompre avec ses habitudes et son mode de vie qui crée un trouble et des interrogations. Il peut y avoir beaucoup d’appréhension. En fait, tout dépend des conditions du départ, des options que l’on prend et de la préparation psychologique que l’on s’est accordée.

Partir quand ? Partir où ? Quoi faire ? Telles sont les trois importantes questions qui se posent et ne peuvent avoir que des réponses familiales et personnelles.

Quel que soit l’âge, bien rares sont ceux qui regrettent d’avoir quitté le service dès l’atteinte du nombre suffisant d’annuités. C’est un premier constat. Le choix du lieu de résidence est généralement beaucoup plus compliqué, quand les affectations successives ont fait du postulant à la retraite un perpétuel déraciné.

Le choix est souvent guidé par le besoin de proximité avec sa descendance. Or, il s’avère que le monde moderne impose fréquemment aux plus jeunes une grande mobilité professionnelle. Méfiance donc. Ils sont nombreux en effet, les retraités qui se retrouvent soudainement isolés en des lieux choisis uniquement en raison de la présence d’enfants qu’ils croyaient implantés à jamais dans la même région et qui sont contraints de partir ailleurs.

Désillusion aussi parfois, lorsqu’il est décidé de revenir au pays d’origine qui a été celui de l’enfance ou de l’adolescence. Il faut considérer que celui qui s’y est fixé a su vivre sans vous. Il y a tissé ses relations et son environnement. Il ne vous attend pas. Il faudra donc se réintégrer et se faire admettre sans déranger les habitudes établies.

S’installer dans un ailleurs, nouveau et inconnu, selon l’opportunité, est une autre option. Or, vous y êtes l’étranger qui débarque. Hier, on vous reconnaissait, vous aviez un nom, une notoriété peut-être. Aujourd’hui, vous devenez anonyme dans un monde à découvrir et vous n’êtes qu’un retraité parmi d’autres, comme les autres.

Quelle que soit l’hypothèse choisie, là où vous serez, en général on ne vous attendra pas. Alors que faire ?

Il vous faudra provoquer le contact, aller vers les autres, offrir son bénévolat, selon ses moyens et ses aspirations, en tout cas se manifester d’emblée. L’expérience montre qu’en restant isolé au début, faute de bouger, de s’investir, de s’engager sitôt installé, les jours et les mois passent, on prend des habitudes et on ne fait rien.

Alors que nous venons de passer des années au sein d’une collectivité, le fait de s’en trouver soudainement exclus a parfois de douloureuses conséquences. D’aucuns ont mis des mois avant d’apprécier leur nouvelle situation. Certains ont frôlé l’état dépressif ou ont trouvé insupportable d’être coupés du passé. Combien d’autres ont tourné en rond à cause de leur oisiveté contrainte.

Ce n’est donc pas anodin le départ en retraite, départ qui d’ailleurs, dans son sens littéral signifie « partir ». Ceci ne veut pas dire, rester planté devant une porte qui se ferme, mais au contraire lui tourner le dos et s’avancer résolument vers l’accomplissement d’une vie nouvelle par laquelle se profilent des possibilités multiples.

Après avoir vécu dans un milieu dirigé et contrôlé, voici que s’ouvre un vent de liberté qui permet d’accéder à des activités jusque là impossibles. Quelle chance alors de pouvoir en profiter en s’intégrant au monde civil et aux fonctions qui nous étaient interdites ou déconseillées. Aucune appréhension à avoir. Le gendarme est riche de son expérience et du sérieux qu’il incarne. On est disposé à lui proposer des tâches responsables où sa capacité d’organisation et son savoir-faire seront rapidement reconnus.

En outre, avoir un agenda bien rempli est source de stimulation de l’esprit et prolongement de l’action sociale que l’on est encore capable d’apporter.

Pour être réussie, une retraite doit être active. Activité et retraite. Voici le lien indispensable et l’assurance du bien-être.

Il faut y ajouter le plaisir éprouvé par les anciens qui, lors de rencontres, aiment à conjuguer les joies du présent et les bons souvenirs du passé. Que dans le cadre de nos associations viennent nous rejoindre, sans crainte d’être ringards, les nouveaux retraités, ils sont le renouvellement, ils sont l’avenir, et à ce titre seront chaleureusement accueillis.

Rémi Coulombel

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