jeudi 4 mars 2021
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Dossier maintien de l'ordre
Manifestants violents dans le Quartier Latin à Paris. (M.GUYOT/ESSOR)

Qui sont les manifestants violents ?

Des manifestations qui s’accompagnent de violences: c’est devenu malheureusement une habitude. Principal accusé, le black bloc, le bloc noir, qui est un mode d’action plus qu’une entité à proprement parler.

Sa création remonte aux années 80, à Berlin-Ouest, en Allemagne. Lors d’opérations d’expulsions d’un squat d’autonomes par les policiers, les squatteurs sont “descendus dans la rue pour se défendre, habillés de noirs et masqués, ce qui leur a valu le nom de Schwarze Block”, explique une note du Centre de recherches de l’Ecole des officiers de la Gendarmerie (CREOGN). 

Première apparition médiatique du black bloc en 1999

La technique a infusé plus ou moins discrètement, via fanzines et autres sites internet, ce qui a permis à divers militants de l’utiliser lors de grands rassemblements internationaux. 

La première apparition médiatique de ces groupes remonte au sommet de l’OMC à Seattle, en 1999, selon le CREOGN. Depuis, du sommet de l’Union européenne à Nice à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ainsi que lors de tous les grands mouvements sociaux, le black bloc est de la partie. 

“Au départ, le black bloc est quelque chose de situationniste. Le but est de créer une image de la contestation radicale susceptible d’être utilisée dans les médias pour montrer que le gouvernement ne tient pas la rue”, explique Olivier Cahn, professeur de droit pénal et chercheur rattaché au Cesdip. 

Au sein de cette entité de circonstance, pas de hiérarchie, pas de chef. “Ce fonctionnement en réseau permet aux groupes affinitaires une très grande autonomie de mouvement et une réactivité qui n’existe pas chez les manifestants classiques”, précise le CREOGN. 

La technique du coucou pour infiltrer le cortège

Les membres d’un black bloc utilisent ainsi la technique du coucou. “Tel l’oiseau qui pond dans les nids des autres, ils s’infiltrent dans le cortège et apparaissent au cœur de la manifestation sans que celle-ci ait été prévenue de l’existence du black bloc. [Celui-ci va ensuite] tenter de se séparer du cortège, soit en le dépassant par l’avant, soit en le quittant sur les côtés, dans le but d’atteindre plus facilement les cibles visées.” 

Au début, “le répertoire manifestant du black bloc comprenait des actions plus ou moins violentes à l’encontre des symboles du capitalisme, rappelle Olivier Cahn. Désormais, la violence n’est plus symbolique. On l’a vu, par exemple, le 1er mai 2017, avec un policier touché par un cocktail Molotov”

Une violence qui s’étend aux personnes moins radicales. En témoigne le développement du cortège de tête, dans lequel on trouve “des individus de type black bloc qui veulent en découdre avec les forces de l’ordre et les symboles du capitalisme, mais aussi des gens qui ne veulent plus manifester sous les banderoles des organisations dites représentatives, et notamment syndicales”, note Isabelle Sommier, professeure de sociologie politique à l’université Paris-1-Panthéon-Sorbonne1 1. Violences politiques en France de 1986 à nos jours, à paraître, en mars, aux Presses de Sciences Po. . “Ce phénomène traduit un mouvement de défiance croissant à l’égard de la représentation, que l’on a vu évidemment avec les Gilets jaunes.” 

“Des manifestants ordinaires peuvent devenir des manifestants violents”.

Pour la chercheure, ces personnes qui n’appartiennent pas au black bloc “peuvent être amenées à utiliser la violence dans des logiques de situation. Cela s’explique par la nouvelle psychologie des foules de Stephen Reicher, qui diffère de celle de Gustave Lebon. Il a montré comment, en situation d’adversité, un groupe de manifestants percevant une hostilité de la part des forces de l’ordre va en retirer un sentiment de puissance et d’identité qui va le pousser à agir pour protéger le groupe. C’est ainsi que des manifestants ordinaires peuvent devenir des manifestants violents”. 

Cette porosité entre les deux groupes est le plus gros danger, car le black bloc en lui-même rassemble finalement peu d’effectif. Mais il attire de plus en plus. Isabelle Sommier rappelle que le cortège de tête de la manifestation du 1er mai 2017 comptait 800 personnes, dont 150 dans le black bloc. L’année suivante à la même date, le cortège de tête rassemblait 14 500 personnes, dont 1 200 dans le black bloc.

Quelques mois plus tard, en octobre, naissait le mouvement des Gilets jaunes, auquel les militants les plus extrêmes ont tenté de s’associer.

Violents affrontement entre manifestants extrêmes pour l’influence sur les Gilets jaunes

“Dans un premier temps, la gauche de l’extrême gauche a été attentiste, en se méfiant d’un mouvement présenté comme raciste et homophobe, décrypte Isabelle Sommier. Mais très vite va s’imposer l’idée qu’il faut y aller, afin de conscientiser les Gilets jaunes pour éviter qu’ils tombent du côté de l’extrême et de l’ultra droite.” 

L’autre camp ayant fait la même analyse, la compétition pour avoir une ascendance va se jouer sur le terrain, avec des affrontements violents. 

“La dernière grande bataille a eu lieu en janvier 2019 à Lyon, précise Isabelle Sommier. D’un point de vue “militaire”, l’extrême droite est évincée par les groupes anarchistes et autonomes, dont l’influence se repère sur les thématiques retenues aux “assemblées des assemblées”, à Commercy dans la Meuse, puis à Saint-Nazaire.” 

“Les gouvernements se rient des manifestations, mais cèdent devant le désordre

Si le niveau de violence des manifestants a pu justifier pour certains une réponse musclée de la part de l’Etat, Fabien Jobard et Olivier Filleule jugent, dans Politiques du désordre, qu’il s’agit d’une impasse dangereuse. Ils notent ainsi que des manifestations d’ampleur n’ont pas eu raison de la réforme des régimes spéciaux de retraite sous Nicolas Sarkozy, ni de la loi Travail ou du Mariage pour tous sous François Hollande.

En revanche, plusieurs projets ont disparu sous l’effet de manifestations moins fournies mais plus violentes : le CPE (2006), la réforme des lycées (2008), le projet d’écotaxe rejeté par les Bonnets rouges (2014), la retenue d’eau de Sivens (2015) ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (2018). Le point d’orgue de cette évolution se concrétisa dans les mesures d’urgence chiffrées à 10 milliards d’euros, obtenues en quelques semaines par les Gilets jaunes, finalement peu nombreux. 

“Les gouvernements se rient des manifestations, mais cèdent devant le désordre de la foule en colère”, analysent les sociologues. Selon eux, si ce “refus de la manifestation comme acte de contestation, comme contribution protestataire à la pluralité démocratique, perdure, fleuriront comme depuis vingt ans maintenant les formes alternatives à la manifestation : la destruction, l’occupation, le sabotage, l’incendie et, bien sûr, l’affrontement avec des forces de l’ordre”. 

Matthieu Guyot

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