mardi 29 septembre 2020
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Illustration (MG/L'Essor).

Plateforme nationale des interceptions judiciaires : les “grandes oreilles” dix mètres sous terre

Depuis leur commissariat ou leur gendarmerie, les officiers de police judiciaire (OPJ), et les magistrats dans les palais de justice, pourront bientôt saisir directement, sans intermédiaires, les opérateurs téléphoniques dans des enquêtes pénales.

A partir d’un simple numéro de téléphone, ils pourront obtenir en quelques secondes le nom d’un usager, ses coordonnées bancaires, son adresse, faire réaliser des écoutes, de la géolocalisation ou consulter fax, chats, courriels, fadettes, SMS ou vidéos.

Tout ceci via la nouvelle plateforme nationale des interceptions judiciaires (Pnij) centralisées, placée sous l’autorité du ministère de la justice et implantée sur un site du groupe privé de défense Thales. Finis papiers, copies sur CD-Rom, envois postaux, tout ou presque est ici dématérialisé et circule dans les tuyaux à grande vitesse.

Un bunker de béton sur trois niveaux

Moins de 5 mn pour l’identification d’un abonné contre 12 heures auparavant. Un rêve de policier, qui pourrait inquiéter les citoyens après le scandale des écoutes de la NSA américaine. Pour les rassurer, la Chancellerie a ouvert les portes du nouveau site classé “confidentiel défense” à quelques journalistes. Sur place, rien d’impressionnant : un bunker de béton sur trois niveaux sous dix mètres de terre mais construit 130 m au-dessus du niveau de la Seine pour éviter les inondations.

Le coeur de la machine tient dans un local ultra-sécurisé de 70 m2 où sont alignées une vingtaine de baies informatiques de 2,50 m de haut et de grande capacité de stockage dans le ronronnement d’une soufflerie de refroidissement. Elles sont reliées par câbles aux opérateurs téléphoniques français (Free, Bouygues, Orange, Numéricable…) et gérées par un personnel assermenté, muni de badges et de codes personnels.

Un projet à 42 millions d’euros

Un double de l’installation a été implanté à 300 m pour prendre le relais en cas de panne. Pour la Chancellerie qui a lancé ce projet en 2009 sous Rachida Dati, il s’agit de réaliser des économies et de sécuriser un système dont elle a récemment dénoncé certaines dérives, avec des géolocalisations illégales.

La Pnij a déjà coûté 42 millions d’euros et coûtera 12 M€ de fonctionnement annuel. Pour Richard Dubant, magistrat responsable du projet, la Chancellerie sera gagnante, avec la disparition de la dizaine de sociétés privées qui traitaient les écoutes auparavant et ont facturé 30,06 millions d’euros au ministère de la Justice en 2012. Une renégociation, soit une baisse de 30 % du tarif des opérateurs, moins sollicités avec le nouveau système, devrait également alléger la note.

En 2012, quelque 35.000 interceptions téléphoniques et 12.000 géolocalisations ont été réalisées. La demande des services enquêteurs ne cesse de croitre. La Commission nationale informatique et libertés a donné son feu vert en janvier au programme qui sera supervisé par un comité de contrôle de cinq membres présidé par un magistrat honoraire du siège à la Cour de cassation.

Le feu vert du Conseil d’État attendu

Désormais, les magistrats enquêteurs pourront suivre et contrôler sur leur ordinateur la conformité des procédures engagées en leur nom par des OPJ. “Jusqu’alors, ils n’avaient que la possibilité de croire ce que l’enquêteur leur disait”, souligne Richard Dubant. Et si Thales devait faire l’objet d’écoutes? “On a construit un coffre-fort dont on n’a pas la clef et la serrure, c’est le ministère de la Justice”, répond un porte-parole du groupe.

Les syndicats de magistrats USM et SM ont plutôt bien accueilli le nouveau programme même s’ils restent prudents sur la suite. “On nous avait déjà dit le plus grand bien de l’ancien système, alors…”, rappelle Eric Bocciarelli (SM). La Pnij attend maintenant le feu vert du Conseil d’État avant de se déployer en avril sur des sites pilotes, à Paris, Versailles et Rouen, puis progressivement sur l’ensemble du territoire national d’ici la fin 2015.

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