mardi 29 septembre 2020
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Capitaine Julien Gauthier, chef de Pharos
Capitaine Julien Gauthier, , chef de Pharos

ENTRETIEN – Pharos confrontée à l’explosion des signalements sur Internet

Les signalements de contenus illicites sur Internet, traités par Pharos (Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements), ont explosé en 2015 sous l’effet des attentats, passant de 140.000 en 2014 à 188.000.

Depuis sa création en 2009, cette cellule composée à égalité de gendarmes et de policiers, réceptionne un nombre croissant de signalements émis sur le site internet-signalement.gouv.fr. « L’Essor » a pu s’entretenir avec son chef, le capitaine de Gendarmerie Julien Gauthier.

Essor – Quel est le rôle de la cellule Pharos ?

L’objectif de la plate-forme, c’est le traitement des contenus illicites sur Internet. Nous disposons d’un point d’entrée unique qui est le site internet-signalement.gouv.fr, un portail institutionnel qui permet à chaque internaute, professionnel de l’Internet ou non, de faire remonter des contenus auxquels il est confronté : photo, vidéo, mail, site web, forum,… À partir de là, les enquêteurs de Pharos vont faire toutes les constatations techniques et prendre des mesures conservatoires pour transmettre tous ces éléments à un service territorialement compétent de Police ou de Gendarmerie. Notre objectif sur un contenu illicite est de faire tout un travail d’analyse pour en identifier l’auteur. Pour cela, nous travaillons, entre autres, sur les adresses IP (Internet Protocol ou numéro d’identification attribué à chaque appareil connecté), les moyens et supports de diffusion, les opérateurs français ou étrangers comme Google, Facebook ou Tweeter avec qui nous entretenons de bonnes relations. On parvient de mieux en mieux à travailler avec les opérateurs étrangers, notamment sur les faits les plus graves.

Essor – Combien de signalements recevez-vous en moyenne chaque semaine ?

On reçoit entre 3.000 et 3.500 signalements par semaine. Une quantité conséquente traitée en temps réel et en flux tendu par les enquêteurs de Pharos. Il est clair que depuis les attentats de janvier 2015, on a vu exploser les signalements liés à la haine raciale et à l’apologie du terrorisme.

Essor – Comment mesurez-vous cette augmentation des signalements consécutive aux attentats ?

Sur une année « normale », sur les 3.000 à 3.500 signalements reçus chaque semaine, la moitié sont des escroqueries, un quart propre à la pédopornographie, les infractions restantes étant davantage liées à l’incitation à la haine raciale et à l’apologie du terrorisme. C’est le constat que nous dressons sur une année « classique ».

En 2015, tout s’est inversé. L’apologie du terrorisme et l’incitation à la haine raciale ont pris le dessus sur la pédopornographie. L’apologie du terrorisme est passée de 8 à 15 %, devant la pédopornographie. Sur une année moyenne, nous recevons 140.000 signalements par an. En 2015, 188.000 signalements ont été retenus. L’année 2015 est tronquée du fait des attentats et notamment ceux de janvier où l’on a recensé 11.000 signalements en une seule journée. Lors des attentats du 13 novembre, nous avons eu moins de signalements mais ceux que nous avions étaient plus pertinents.

Sur l’attentat contre Charlie hebdo, on a eu une forme de veille républicaine. Les internautes ont vraiment eu vocation à détecter tous les contenus illicites, d’incitation à la haine,…Ils ont tout envoyé sur Pharos. Lors des attentats du 13 novembre, les internautes ont davantage tenu à nous signaler ce qui était en lien direct avec les attentats, ce qui relevait de l’apologie du terrorisme.

Essor – Combien de signalements aboutissent à des procédures judiciaires ?

100% des enquêtes que l’on ouvre sont élucidées. En revanche, ce ne sont pas 100% des contenus qui nous sont remontés.

Si on prend les chiffres de 2014, sur 140.000 signalements, on a un taux de recoupement (élucidation) d’environ 50%. Sur les 70.000 signalements restants, quasiment 50 à 60.000 signalements sont directement archivés dans une base de données de la plate-forme, soit parce qu’on ne peut pas donner de suite à ce signalement, soit parce que ce sont des faits qui ne relèvent pas d’une qualification juridique ou pénale.

Sur les 10.000 signalements qui sortent de Pharos, 6.000 partent à l’étranger par canal Interpol-Europol, 4.000 sont envoyés à destination des services d’enquête français. Sur ces 4.000, environ 500 font l’objet de procédures judiciaires. C’est un ratio assez faible.

Essor – De quelle manière vous parviennent les signalements ?

Nous disposons d’un point d’entrée unique qui est le portail internet-signalement.gouv.fr. C’est le canal classique, ouvert à tous les utilisateurs du web. Nous avons aussi des partenaires professionnels, une centaine, qui ont signé des conventions avec la sous-direction de la lutte contre la cybercriminalité (SDLC). Ces partenaires ont la possibilité de nous faire des signalements un peu plus professionnalisés avec, par exemple, la possibilité d’insérer des pièces-jointes. Ces conventions sont surtout réservées aux équipes de modération, aux services de veille, aux associations de protection de l’enfance, de la lutte contre l’antisémitisme,…Ces partenariats résultent de l’entrée en vigueur de la loi du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique. Cette loi oblige tous les professionnels de l’Internet à se doter d’outils permettant à leurs abonnés de faire remonter, en temps réel, un contenu illicite.

Essor – Les signalements sont en hausse, les effectifs de Pharos suivent-ils ?

On enregistre une augmentation des signalements d’environ 5 à 10 % tous les ans. On est passé de 50.000 signalements en 2009, à 140.000 signalements en 2014.

Cette hausse a effectivement été compensée par un accroissement des effectifs. Pharos comptait dix personnes lors de sa création en 2009. Aujourd’hui, la plate-forme compte 21 personnes, et on arrive à 25 si on inclue les quatre enquêteurs de la plate-forme « Info-Escroquerie » formée de policiers et de gendarmes qui répondent par téléphone aux personnes victimes d’escroqueries sur Internet. Même si les effectifs ont augmenté, la tâche est lourde. Désormais, quatre enquêteurs sont spécialisés dans la lutte contre les discriminations et l’incitation à la haine sur Internet. Aussi, depuis la loi antiterroriste de novembre 2014, nous disposons d’une cellule spécialisée en blocage et en déréférencement administratif des sites terroristes et pédopornographiques.

Nous sommes tous un peu spécialisés, certains en droit de la presse, d’autres en blocages de sites web,…mais nous partageons avant tout le même intérêt pour l’enquête sur Internet.

Essor – Quel est justement le profil des enquêteurs de Pharos ?

Ce sont surtout des gens vivement intéressés par la cybercriminalité et les nouvelles technologies. Ensuite, on va aussi recruter des gens pour leur stabilité et leur capacité à être confrontés, au quotidien, à des contenus choquants, violents, difficiles. Quand on quitte l’environnement pédopornographique, c’est pour aller traiter des vidéos de décapitation et ainsi de suite,…Nous sommes confrontés, au quotidien, à tout ce qu’il y a de plus violent et choquant sur Internet, d’autant que la plate-forme Pharos est assez clairement identifiée par les internautes. Tout contenu qui impacte Internet arrive sur Pharos, depuis la vidéo du « dépeceur de Montréal » jusqu’à la dernière vidéo de propagande de Daech.

Essor – Pour autant, un contenu illicite, que ce soit une vidéo, un tweet, ou une photo, peut-il être entièrement retiré d’Internet ?

Notre rôle est d’essayer de couper un maximum de liens de diffusion. Maintenant, il ne faut pas oublier que quand un lien est véhiculé sur Internet, il circule tellement qu’il est difficile d’en supprimer toute trace. Un cas typique, c’est par exemple la décapitation du français Hervé Gourdel en Algérie. Dès lors que nous avons été saisis de cette vidéo, nous avons coupés, de manière anticipée, les liens de diffusion de cette vidéo sur les sites communautaires de type YouTube, Dailymotion, Wat.tv,…Par conséquent, cette vidéo n’a jamais pu paraître sur les grands canaux. Le but c’est que l’utilisateur lambda ne puisse pas tomber sur ce type de contenu de manière involontaire, notamment sur des médias de diffusion classique.

Essor – Quelles sont les évolutions envisagées de la plateforme ?

Le premier chantier, c’est l’automatisation des mesures de blocage et de déréférencement. On a encore besoin de faire évoluer les techniques pour que la procédure soit simplifiée.

Le deuxième chantier sera la mise en œuvre d’une plate-forme de plainte en ligne pour les escroqueries commises sur Internet. À la différence du site pré-plainte qui est une simple prise de rendez-vous avec une autorité de Police de Gendarmerie, ce site permettra aux personnes victimes d’escroquerie de déposer plainte directement en ligne. C’est un projet à échéance de deux ans environ.

Propos recueillis par Nathalie DELEAU

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Légende photo : le capitaine Julien Gauthier, chef de la plate-forme Pharos, lors du 8ème Forum international de la cybercriminalité (FIC) en janvier 2016.

Crédit : Essor/ND

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Un commentaire

  1. Très intéréssant par contre j’ai noté que le lien est en 404 chez moi

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