jeudi 27 juin 2019
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Le tribunal de Bar-le-Duc (Crédit photo:GT/L'Essor).
Le tribunal de Bar-le-Duc (Crédit photo:GT/L'Essor).

Derrière les audiences dédiées à Bure, le difficile quotidien des gendarmes

Il est 14h40, ce mardi 5 février à Bar-le-Duc. L’audience correctionnelle, entamée depuis le début de matinée, dérape définitivement. Tour à tour, des insultes et des commentaires personnels sur l’audience sont lancés à voix haute depuis les bancs du public. La présidente Cécile Schmitt, fines lunettes rouges sur le nez, demande aussitôt l’évacuation du tribunal.

– “Tu jubiles, Glady, de remettre les gens dans la morale chrétienne !”, crie une jeune femme à l’adresse du procureur.

“Il insulte notre mode de vie”, renchérit un jeune homme vêtu d’un sweat orange.

Dans l’assistance, on sort sans se hâter. Deux personnes opposent une résistance passive et doivent être traînés par terre par la sécurité. La confusion monte encore d’un cran quand des avocats protestent contre l’irruption des policiers équipés de caméras-piétons susceptibles d’enregistrer les débats, ce qui est rigoureusement interdit.

Ce genre de scène n’a rien d’exceptionnel à Bar-le-Duc. La veille, des incidents avaient déjà nécessité l’évacuation de cette salle d’audience raffinée. Niché dans la ville haute, le tribunal abrite depuis quelques mois de rudes débats révélateurs des tensions rencontrées sur le terrain par les gendarmes avec les opposants au projet d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure.

Cinq affaires liées à Cigéo

Illustration (Crédit photo: Gendarmerie nationale).

Ce mardi 5 février, cinq affaires sont examinées par la juridiction. Au programme des magistrats, plusieurs affaires: des outrages, des violences et des faits de rébellion. Tous ces dossiers sont en rapport avec des manifestations contre l’installation d’une nouvelle “poubelle nucléaire” dans la Meuse.

Depuis le printemps 2018, la juridiction a mis en place un circuit spécifique pour ces affaires avec une audience spéciale, tous les quatre mois. La décision a été prise après des dégradations, en mars 2018, en marge de comparutions d’opposants à Cigéo, surnommés les “Hiboux”. Un buste de Marianne avait été dégradé et des tags inscrits aux murs: les affaires sont désormais jugées sous forte protection, comme ce mardi avec la présence de l’escadron 22/7 de Wissembourg.

Cette justice dédiée, sous la surveillance ce jour d’un observateur de la fédération internationale des ligues des droits de l’homme, doit permettre à la petite juridiction de maîtriser un contentieux chronophage. Car, face à l’accusation, la défense mène une véritable guérilla juridique.

Rébellion face à des gendarmes

Les demandes en nullité pleuvent. Exemple avec cette affaire. En janvier 2019, au cours d’une patrouille, des gendarmes croisent René-Guy, un jeune homme de 21 ans, qui s’affaire à monter une barricade sur un chemin. Pour les militaires, qui ont consulté leur carte, c’est un terrain de l’Agence nationale pour la gestion des déchets nucléaires (Andra). A la vue des gendarmes, le jeune homme s’enfuit et résiste.

Une simple rébellion ? A la barre, son avocat, Me Raphaël Kempf, a une autre interprétation de ce dossier. “C’est encore une erreur de droit des gendarmes”, assure-t-il avec aplomb. Et le conseil de demander l’annulation d’un procès-verbal et de la garde-à-vue de son client, un jeune homme barbu au visage grêlé.

“J’en appelle au sens commun du tribunal : ne vous laissez pas embarquer dans le juridisme”, commence à plaider le procureur Olivier Glady.

“J’en appelle moi au code de procédure pénale, pas au sens commun”, lui répond du tac-au-tac Me Kempf.

L’avocat a fait deux fois mouche. Oui, concède le procureur, “il y a bien un problème de chronologie” dans la notification du placement en garde à vue. L’accusation cède du terrain pour aussitôt solliciter une nouvelle saisine pour sauver le dossier. La défense conteste derechef. Il faudra une suspension d’audience pour consulter une dernière jurisprudence avant que le débat se poursuive sur le fond.

Premiers incidents

La maison de la résistance à Bure (Crédit photo: Ji-Elle/Wikimédia).

Puis c’est le tour de Victor, 22 ans, vêtu d’une jupe noire par dessus des collants. Il est jugé lui pour avoir donné un coup de pied à des gendarmes. Ce 22 février 2018, il aurait frappé un militaire lors de la perquisition de la maison de la résistance de Bure, demandée après des affrontements lors d’une manifestation.

Lire aussi sur L’Essor: Bure : perquisition, gardes à vue et bulldozers (vidéo)

Là encore, la défense fait plusieurs demandes de nullité. “Il y a un manque de rigueur, on a l’impression que la fin justifie les moyens”, remarque Me Antoine Chaudey, venu de Roubaix pour défendre son client. Peu familier de la guérilla juridique menée à Bar-le-Duc, il présente maladroitement sa demande d’annulation de plusieurs procès-verbaux.

La gaucherie du conseil n’échappe pas au procureur Olivier Glady. Volontiers joueur à l’audience, l’accusation saisit l’occasion de planter une nouvelle banderille qui fait rager et soupirer bruyamment les soutiens des prévenus. En ironisant sur les nouveaux conseils venus appuyer l’historique avocat des Hiboux, Me Etienne Ambroselli, le procureur tape dans le mille. Cité nommément, ce dernier goûte peu l’hommage indirect. Bien que le juriste ne soit pas concerné par ce dossier, il demande à intervenir, puis, se faisant rabrouer par la présidente, quitte avec fracas l’audience.

Lire aussi sur L’Essor: Violences contre des gendarmes à Bure : plusieurs mises en examen et un avocat placé sous statut de témoin assisté

Quelques minutes plus tard, un policier fait signe à l’huissier. Un jeune homme assis sur les bancs du public refuse d’enlever ses pieds d’une chaise.

“Monsieur, relevez les pieds”, demande la présidente Schmitt, bien obligée de jouer à la maîtresse d’école.

“Non, cela ne rime à rien”, rétorque l’insolent avant d’être évacué manu militari.

La danse du ninja

A Bure (Crédit photo: Gendarmerie nationale).

Matthias, 29 ans, sera lui jugé sans Axelle, 19 ans, hospitalisée d’office depuis le mois de novembre. Le jeune homme est poursuivi pour outrages et violences. Au petit matin d’une soirée alcoolisée à la maison de la résistance de Bure, la situation s’est tendue avec les gendarmes, qui ont essayé des jets d’eau et d’urine. Le jeune homme, qui avait chuté en tentant une roulade sur le toit d’une voiture, montre ses fesses avant de mimer des gestes de ninja.

Puis, il donne un coup de pied dans le bouclier d’un militaire venu protéger la mairie de Bure, voisine de quelques mètres. Les vitres de l’hôtel de ville avaient déjà été brisées après une autre manifestation. Aucune demande de nullité n’ayant été déposée, la justice se penche aussitôt sur le fond de l’affaire.

“J’essayais de désamorcer la situation par le dialogue, je n’ai pas donné de coup de pied”, soutient Matthias.

“Il y a des photos qui prouvent le contraire”, remarque pourtant la présidente, qui embraye en le questionnant sur la raison de ses gestes martiaux.

“C’était une danse, de l’improvisation”, assure cette fois-ci le jeune homme.

“Cela ne ressemble pas à des claquettes ou à de la danse classique”, s’étonne la présidente Schmitt, les yeux rivées aux photos de la procédure.

Après l’évacuation de la salle, un dernier dossier sera jugé. Petite veste sur jean bleu, le jeune graveur de pierre de 19 ans ne ressemble pas aux autres prévenus chaussés de bottes et vêtus de chaude laine.

Louis, 19 ans, ivre, s’est débattu lors de son interpellation par plusieurs policiers, en marge d’une manifestation en juin 2018. Le jeune homme marmonne à la barre sans contester les faits. Deux policiers se sont portés partie civile: ce seront d’ailleurs les seules constitutions de la matinée.

L’ébauche de mea culpa tranche avec les autres affaires du jour. “Jusqu’à cette comparution, nous n’avions eu que des personnes qui ne reconnaissaient pas les règles”, soupire d’aise le procureur Glady. Il demandera une peine de deux mois de prison avec sursis simple contre le jeune homme, contre trois mois avec sursis demandés dans les autres dossiers. Les jugements seront rendus le 26 février.

Gabriel Thierry

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