vendredi , 18 juin 2021

Le tribunal judiciaire de Paris (M. GUYOT/ESSOR)
Le tribunal judiciaire de Paris (M. GUYOT/ESSOR)

Adama Traoré : une première audience pour refaire l’affaire

Cinq ans après la mort controversée d’Adama, l’affaire Traoré vient de connaître sa première audience publique. Un procès pour diffamation que la famille tente de transformer en procès de l’affaire.

A défaut d’un procès sur l’affaire en elle-même –les gendarmes mis en cause n’ont pas été mis en examen pour le moment, ce qui signifie que la piste d’un non-lieu est toujours privilégiée dans l’instruction en cours–, les différentes parties qui ferraillent d’habitude dans le huis-clos du cabinet d’instruction se sont fait face pour la première fois lors d’une audience publique devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris, spécialisée dans les affaires de presse, ce jeudi 5 mai. Affaire médiatique oblige, la 17e avait quitté sa salle d’audience habituelle pour une plus grande salle bien remplie.

Lire aussi: L’affaire Traoré: un dossier interminable

Le 18 juillet 2019, dans une tribune intitulée “J’accuse !”, Assa Traoré avait cité nommément sur Facebook ceux qu’elle accuse d’être à l’origine de la mort de son frère. Elle avait ainsi mis en cause dans ce texte les trois gendarmes Romain F., Mathias U. et Arnaud G. Ce sont eux qui ont interpellé son frère Adama en juillet 2016, après avoir tenté de mettre la main sur l’un de ses frères, recherché. Après une course-poursuite dans les rues de Beaumont-sur-Oise, le jeune homme décédera peu après dans l’enceinte de la caserne de Persan.

17 personnes mises en cause

Une quatrième gendarme, Nathalie B., poursuit également Assa Traoré. Alors adjudante à la brigade de recherches de l’Isle-Adam, la militaire était accusée, dans cette même tribune, d’avoir menti en expliquant qu’Adama Traoré avait été violent avec les gendarmes lors de la première arrestation. Outre les quatre gendarmes, de nombreux médecins, des magistrats assimilés à des “ouvriers diaboliques” et l’ancien procureur de Paris, François Molins, sont également mis en cause dans ce texte. Un document que la rédactrice souhaitait placer dans le sillage du fameux appel d’Émile Zola en 1898 en faveur du capitaine Alfred Dreyfus. Une liste de 17 noms si longue, que la présidente de la 17e chambre, Delphine Chauchis, trébuche elle-même sur un passage.

“Si la justice avait fait son travail et toutes les investigations, je n’aurais pas eu besoin d’écrire cette tribune”, explique à la barre Assa Traoré, une éducatrice au chômage mère de trois enfants. “Je l’assume à 1000%: si je n’avais pas fait cette lettre et toutes les actions menées depuis cinq ans, l’affaire aurait été classée”, ajoute-t-elle d’une voix rapide, déplorant l’absence des gendarmes pour ce procès. A l’époque, explique-t-elle, la sœur d’Adama Traoré a voulu “rétablir” sa vérité face “à des mensonges qui commençaient à se tisser” et à la “criminalisation” de son frère.

Des gendarmes passent devant Assa Traoré et ses soutiens pendant un rassemblement organisé devant le tribunal judiciaire de Paris, le 12 avril 2021 (Photo: M.Guyot/L'Essor).
Des gendarmes passent devant Assa Traoré et ses soutiens pendant un rassemblement organisé devant le tribunal judiciaire de Paris, le 12 avril 2021 (Photo: M.Guyot/L’Essor).

Affaire Traoré: de la diffamation à l’instruction

Mais, alors que le procès ne porte que sur cette question de la diffamation, la défense a entendu faire de l’audience le procès de l’affaire, en revenant sur tous les points litigieux. Exemple avec l’interrogatoire d’Assa Traoré qui sera l’occasion de refaire l’instruction, rappelons-le, toujours en cours. Chaque question de Me Yassine Bouzrou, qui tance au passage l’AFP, accusée d’être trop proche des forces de l’ordre, finit invariablement par “…nous savons aujourd’hui que c’est faux”. Une affirmation, plutôt qu’une certitude. Alors qu’une question semble dériver sur un point annexe, la présidente reprend l’avocat, craignant une observation et non une interrogation. Me Bouzrou ne laisse pas passer, expliquant aussitôt qu’il s’agit bien d’une question. Donnant ainsi le ton de l’audience que la défense entend mener d’une main de fer. Pas question de la priver de ce procès tant attendu.

Trois témoins sont ensuite cités à la barre par la défense. Le premier à intervenir est le sociologue Eric Fassin. L’enseignant de l’université Paris-8 est venu parler de la question du racisme systémique.

– “Est-ce que selon vous cela existe dans la Gendarmerie ou la Justice, et est-ce que cela a pu affecter l’affaire Traoré ?“, demande pour la défense Me Anna Branellec.

“Le racisme systémique, il est systémique, répond-il. Autrement dit il n’y a pas de petits morceaux épargnés, par définition il touche toute la société”, avançant à la suite de son propos les résultats de plusieurs “études empiriques”.

Oubli de la séparation des pouvoirs

Puis l’universitaire, en réponse à une question de Me Bouzrou sur son sentiment sur le fait que l’affaire de diffamation donne lieu à un procès avant l’affaire proprement dite, se lance dans une analyse globalisante qui oublie le principe de séparation des pouvoirs. “Quelles que soient les raisons, cela donne quoi? Ce que cela dit à tout le monde, c’est que l’État a des priorités, du côté d’un procès ou de l’autre. C’est peut-être pour des raisons purement techniques. Mais on ne peut que constater qu’il y a une société à deux vitesses.”

Un point aussitôt repris par Me Bosselut, qui rappelle que le but ultime d’une information judiciaire n’est pas forcément un procès, mais d’instruire à charge et à décharge. “Et s’il n’y pas d’infraction, de rendre un non-lieu”, poursuit-il. Avant de souligner au passage que le dossier judiciaire en cours pèse tout de même 2.600 cotes. Soit une autre mesure qu’une simple affaire de diffamation où il a juste fallu vérifier qu’Assa Traoré était bien l’auteure de la tribune.

La présidente décide de faire elle-même preuve de pédagogie. “Est-ce qu’en démocratie, il vous semble important de prendre le temps de ne pas condamner des personnes sans certitude de culpabilité, et de ne pas renvoyer des gens sans charges suffisantes devant un tribunal?“, demande-t-elle. “Il se peut que dans certains cas cela soit nécessaire, dans d’autres moins”, fini par répondre de manière lunaire l’universitaire. Le procès doit se terminer vendredi soir.

GT.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Gratuit : la newsletter de "l'Essor"!

Recevez chaque semaine notre newsletter " Rue Bleue " :  articles inédits, veille sur la presse et infos pratiques

Votre inscription est réussie ! Pensez à confirmer cette inscription dans le mail que vous allez recevoir. Merci.