vendredi 18 janvier 2019
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La plateforme web d'analyse prédictive testée par la Gendarmerie (Crédit photo: GT/L'Essor).
La plateforme web d'analyse prédictive testée par la Gendarmerie (Crédit photo: GT/L'Essor).

La Gendarmerie, de l’analyse prédictive à l’analyse décisionnelle

Après le buzz, le temps du peaufinage. L’analyse prédictive, les forces de sécurité intérieure en attendaient beaucoup. Trop, peut-être. Après des premières expérimentations, cette technologie est en train de structurer à travers une nouvelle appellation, l’analyse décisionnelle, plus proche de la réalité. Dans la Gendarmerie, les travaux dans ce domaine viennent d’aboutir au test, dans onze groupements, d’un nouvel outil, présenté lors de la dixième édition du Forum international de la cybersécurité (FIC), à Lille.

Une granularité d’un kilomètre carré

La carte dynamique mise à disposition des commandements de compagnie doit permettre d’anticiper des évolutions de la délinquance dans les deux domaines visés, les cambriolages et les vols liés à l’automobile, durement ressentis par la population. A l’écran, une carte de “chaleur“ affiche les points chauds, et une courbe indique l’évolution attendue pour la période de temps sélectionnée. Le service central de renseignement criminel (SCRC) de la Gendarmerie assure que son modèle prédit correctement l’évolution des faits à environ 85%.

Nicolas Valescant, chef adjoint de département des sciences de la donnée au SCRC (Crédit photo:GT/L'Essor).
Nicolas Valescant, chef adjoint de département des sciences de la donnée au SCRC (Crédit photo:GT/L’Essor).

La plateforme web mise au point est bien différente des premières expérimentations menées depuis une poignée d’années dans la Gendarmerie. L’analyse décisionnelle “a beaucoup évolué en deux ans”, explique à L’Essor Nicolas Valescant, chef adjoint de département des sciences de la donnée au SCRC. Quand, il y a trois ans, la Gendarmerie dévoile ses premières recherches sur ce sujet, cette technologie prend la forme d’une sorte de tableau de bord d’anticipation de la criminalité. Accessible au niveau du groupement, il est testé dans une région, celle du Nord.

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Le nouvel outil expérimenté est sensiblement différent de cette “V1”. Alors que le premier jet mêlait des données internes et externes à un niveau macro, le second se concentre sur la localisation dans l’espace et le temps des délits constatés relatifs aux cambriolages et à ceux liés à l’automobile, deux priorités repérées par le SCRC, mais avec une granularité plus fine, de l’ordre d’un kilomètre carré.

Mieux orienter l’action

Une conférence du FIC sur les algorithmes prédictifs (Crédit photo: GT/L'Essor).
Une conférence du FIC sur les algorithmes prédictifs (Crédit photo: GT/L’Essor).

Mieux orienter l’action, l’objectiver… L’analyse décisionnelle ne vise donc pas à dire au commandement ce qu’il doit faire. “Ce n’est qu’un renseignement que ce dernier peut contextualiser”, avertit Jérôme Servettaz, le chef du SCRC, lors d’une conférence du FIC. “Cet outil permet d’avoir une vision exhaustive des données, renchérit Nicolas Valescant. Même si le commandant de compagnie connaît bien sa circonscription, il n’a pas forcément une vision au jour le jour, ou peut avoir un regard biaisé par des événements, comme le raid d’une bande pour les cambriolages.”

Concrètement, l’outil mis au point par le SCRC utilise les données des faits constatés sur les six dernières années, localisées en France, avec celles remontées par le terrain. Le SCRC fait tourner son modèle, développé en interne, entre deux et trois fois par semaine pour affiner sa prédiction. Auparavant, dans la “V1”, une vingtaine d’algorithmes étaient mis en concurrence – à charge au logiciel de sélectionner la “meilleure prédiction”.

Le service de Gendarmerie garde le secret sur la recette utilisée pour mettre au point son nouvel algorithme. On saura seulement qu’il tire partie des avancées de l’intelligence artificielle, notamment celle de la technique dite d’apprentissage par réseau de neurones qui permet de créer automatiquement des classifications. Pour autant, la plateforme ne doit pas être une “boîte noire”. “Il faut expliquer comment elle peut être utilisée, que chacun comprenne sa philosophie, et que la formation des utilisateurs soit adaptée”, assure Jérôme Servettaz.

Prévoir plutôt que prédire

Car loin d’une technologie miracle, les concepteurs insistent sur les limites d’un tel outil. “Nous n’allons rien prédire, mais nous allons prévoir, faire donc de l’analyse décisionnelle”, nuance Jérôme Servettaz. Une nuance importante. Ces dernières années, les promesses de l’analyse prédictive en matière de sécurité ont en effet donné des sueurs froides aux défenseurs des libertés publiques. Des premiers logiciels inquiètent. “Le modèle de prédiction de la criminalité développé par PredPol pour orienter les patrouilles de police est basé sur celui des répliques de séisme, alors que la criminalité ne fonctionne pas de la même façon”, pointe Mahalia Galie-Blanze, juriste à la Cnil, également invitée à cette conférence du FIC.

L’horizon annoncé d’un avenir proche du scénario du livre “Minority Report” de l’écrivain Philip K. Dick, où la police arrêterait les criminels avant le passage à l’acte, fait frémir. “Ce n’est pas cela que nous faisons, car nous intéressons aux faits, pas aux personnes”, rassure Jérôme Servettaz. Ce qui d’ailleurs serait impossible dans le cadre juridique actuel en France : un outil de déterminisme criminel utilisant des données personnelles serait hors des clous, notamment ceux de la Cnil.

Dans ces travaux, Gendarmerie et Police suivent désormais des chemins séparés. En 2016, les deux forces avaient testé ensemble le logiciel Predvol, dans l’Oise, pour un bilan très contrasté. Lors d’un colloque à l’Inhesj, en juin 2017, le commissaire divisionnaire Yves Gallot, de la direction centrale de la sécurité publique, avait relevé un périmètre de représentation inadapté pour la Police, qui s’intéresse depuis à la cartographie dynamique des cambriolages et des vols avec violence à Toulouse.

Difficile en effet de conjuguer les données des zones de gendarmerie et de police. Les premières se caractérisent par leur dispersion dans l’espace quand les secondes sont au contraire concentrées. “Les zones d’un kilomètre carré que nous avons établies dans notre nouvel outil ne sont pas du tout adaptées pour la Police”, observe ainsi Nicolas Valescant. Un premier bilan de l’expérimentation des gendarmes devrait être tiré d’ici la fin de l’année. Affaire à suivre.

Gabriel Thierry

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