dimanche 27 septembre 2020
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Manoeuvres avec le bouclier au Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG) à Saint-Astier en Dordogne. Photo d'illustration M.G/L'Essor).
Manoeuvres avec le bouclier au Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG) à Saint-Astier en Dordogne. Photo d'illustration M.G/L'Essor).

Barrage de Sivens : la nuit où Rémi Fraisse est mort

 Ce que l’on sait de la nuit du samedi au dimanche 26 octobre au cours de laquelle Rémi Fraisse est mort, mortellement touché par une grenade offensive au cours d’affrontements avec les forces de l’ordre sur le site du barrage contesté de Sivens.

La mission confiée au lieutenant-colonel L., à la tête des forces mobiles engagées le 25 octobre pour la manifestation contre le barrage est claire: “Défendre et tenir la zone de vie sur le site de Sivens”, selon son compte rendu d’intervention daté du 27 octobre.

Trois heures après le décès du militant écologiste, le militaire déclare, dans un procès-verbal révélé par le Monde et Mediapart, que le préfet du Tarn leur “avait demandé de faire preuve d’une extrême fermeté vis-à-vis des opposants par rapport à toute forme de violences envers les forces de l’ordre”. Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, tout comme le préfet du Tarn, ont affirmé ne pas avoir donné de consignes de fermeté. Le directeur général de la Gendarmerie nationale, Denis Favier, a confirmé jeudi avoir relayé “des consignes d’apaisement”, qui “ont été appliquées”. Elles consistaient à “être en retrait”, “loin de la zone des manifestants”.

Dans son compte rendu de l’opération, le lieutenant-colonel L note que la manifestation débute vers 15H30 avec 1.000 opposants en “majorité pacifiques” mais en “présence d’opposants hostiles”. Aux jets de projectiles, succèdent des cocktails Molotov et des tirs de mortiers sur les forces de l’ordre. Les forces mobiles ripostent. Vers 19H15, la situation redevient calme, avec le départ des plus virulents. “Les opposants allument des feux de camp et se rapprochent à quelques dizaines de mètres de la zone vie (attitude calme) vers 21H30”, selon le lieutenant-colonel L.

“Un manifestant tombe”

A minuit, c’est aux 40 hommes de l’escadron de gendarmerie mobile (EGM) 28/2 de La Réole (Gironde) que revient d’assurer “la défense ferme” de cet espace protégé par un grillage, selon le rapport du capitaine J., commandant l’escadron. A 00H25, “les opposants ne tardent pas à redevenir hostiles” en jetant notamment des pierres. Selon son rapport, il “reçoit l’autorisation du (lieutenant-colonel L) d’utiliser la force puis les armes” face à des “adversaires extrêmement déterminés et rompus à ce genre de lutte, équipés de casque, masque à gaz et de boucliers artisanaux pour certains, usant d’explosifs de conception artisanale”.

Les gendarmes estiment qu’ils sont 200. Malgré les sommations, puis l’utilisation de grenades lacrymogènes, de grenades à effet de souffle (F4), de grenades offensives et de lanceurs de balles de défense, “les opposants demeurent au contact”. A 01H45, “un petit groupe de 5 personnes, s’approche de la zone vie. Des jets de projectiles sont effectués envers les FO. Après avertissements, un gradé du peloton C procède au jet d’une grenade OF (offensive), un manifestant tombe”, décrit le lieutenant-colonel L.

Dans son audition la nuit même des faits par les enquêteurs, révélée par Mediapart, le lanceur de la grenade, “le maréchal des logis chef J.”, explique avoir pris cette décision “au vue de la situation qui est à (ses) yeux critique”. “Avant de la jeter, je préviens les manifestants de mon intention (…) Je prends soin d’éviter de l’envoyer sur les manifestants eux-mêmes mais à proximité de ces derniers”, déclare-t-il, ajoutant ne pas “voir ce qu’il se passe après”. “A cet instant, un des protagonistes s’écroule sur le sol tandis que ses comparses s’éloignent”, poursuit le capitaine J. dans son rapport.

“C’est vachement grave”

Selon le journal de bord du Groupement tactique de gendarmerie (GTG) commandé par le lieutenant-colonel L., cité par Mediapart, les gendarmes indiquent à 01H45: “Un opposant blessé par OF” (grenade offensive). Puis, à 01H59: “Opposant blessé serait décédé, hémorragie externe au niveau du cou”. Immédiatement informé, le lieutenant-colonel L. envoie un peloton à 02H00 pour récupérer “l’individu blessé”. “Après extraction, le décès est constaté par un personnel infirmier”, déclare-t-il.

“La personne reste inanimée et présente une hémorragie importante au niveau du cou”, décrit de son côté le capitaine J., sans établir de lien avec le jet de grenade. “Il est décédé, le mec… Là, c’est vachement grave… Faut pas qu’ils le sachent…”, déclare à 2H03 un gendarme, selon un procès-verbal du 29 octobre, cité par Le Monde où sont retranscrits les propos entendus sur les films réalisés par les gendarmes lors des affrontements.

Vers 03H15, “décrochage des FO”. Les gendarmes du peloton C et ceux chargés de récupérer le corps sont auditionnés à chaud par les enquêteurs de la section de recherches de Toulouse. Au total, de minuit à 03H15, la consommation des grenades témoigne de la violence des affrontements: 237 grenades lacrymogènes CM6, 23 grenades offensives OF -interdites jeudi- et 38 grenades à effet de souffle F4 ont été lancées.

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