lundi 23 juillet 2018
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Menace terroriste : le Sénat oublie la Gendarmerie

Le rapport sénatorial, présenté ce mardi 10 juillet, pèse 292 pages et formule 63 propositions après 32 auditions et quatre déplacements sur le terrain. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la Gendarmerie est très discrète dans ce document issu des travaux de la commission d’enquête “sur l’organisation et les moyens des services de l’État pour faire face à l’évolution de la menace terroriste après la chute de l’État islamique”.

Et pour cause : aucun gendarme n’a été auditionné par les sénateurs. De même, aucune des 63 propositions ne mentionne l’Arme. Seule marque de bleu au tableau : un déplacement à Bourg-en-Bresse, au début du mois de mai, où les membres de la commission ont rencontré la colonelle Florence Guillaume, commandant le groupement de l’Ain, le lieutenant-colonel Etienne Folsche, commandant la compagnie de Bourg-en-Bresse, et le major Noël, commandant le peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (Psig) de Bourg-en- Bresse.

Une menace diffuse et locale

Pourtant, les sénateurs l’affirment eux-mêmes : “la France reste confrontée à une menace terroriste qui est désormais de nature essentiellement endogène”. Et d’insister : “la principale menace tient aujourd’hui dans l’enracinement de la radicalisation et du salafisme dans notre pays, illustré par la prégnance de principes religieux sur les modes de vie dans certains quartiers aux dépens des lois républicaines”.

Photo d’illustration (M.GL’Essor).

Les sénateurs n’ont visiblement pas tiré jusqu’au bout les conséquences de ce changement de paradigme. “Nous sommes dans une logique de centralisation alors que le terrorisme a changé de visage, explique à L’Essor Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme, un think-tank. Il concerne l’ensemble des territoires, il est diffus et local. Les services centralisés ne peuvent donc pas tout car il faut des capteurs, un maillage territorial, et donc renforcer le rôle de la Gendarmerie et des collectivités locales”.

Et ce spécialiste d’ajouter : “on ne comprend donc pas pourquoi les gendarmes ne sont même pas mentionnés dans les propositions du Sénat alors que cette force est en première ligne, comme les autres forces de sécurité, en termes de prévention, de détection précoce et de répression.” Les gendarmes ne restent en effet pas les bras ballants face à la menace terroriste. Côté renseignement, leur apport est crucial, que ce soit avec la sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO) ou à travers leur concours au service central de renseignement territorial (SCRT). Enfin, en matière d’intervention, l’Arme offre une palette étendue de réponses (Psig, Psig-Sabre, Pelotons spécialisés de protection de la gendarmerie, antennes du GIGN et le GIGN lui-même).

Lire aussi sur L’EssorComment la Gendarmerie monte en puissance dans le renseignement

La main mise des services de police

Si les sénateurs ne s’attardent pas sur le rôle de la Gendarmerie, c’est tout d’abord parce qu’ils ont choisi de se focaliser sur la coopération internationale (11 propositions), la prévention des acteurs publics et privés (14), ou l’administration pénitentiaire (15). Un choix qui explique en partie pourquoi l’Arme n’est pas directement concernée par les préconisations du rapport.

Illustration (GT/L’Essor).

De même, en matière judiciaire, l’absence d’intérêt de la Haute-assemblée semble au premier abord logique. Contre le terrorisme djihadiste, trois services de police judiciaire sont aujourd’hui mobilisés par la section spécialisée du parquet de Paris, qui se saisit de l’ensemble des enquêtes ouvertes sur une qualification terroriste (1). Ce sont la sous-direction de la police judiciaire de la DGSI, la sous-direction anti-terroriste de la Direction centrale de la police judiciaire et la section anti-terroriste de la brigade criminelle de la Préfecture de police de Paris.

La main mise de la police sur l’antiterrorisme s’explique aisément. “Historiquement, les enquêtes sur le terrorisme international relèvent des services de la Police nationale (DGSI ou Direction générale de la police nationale), tandis que les terrorismes régionaux font l’objet d’une coordination étroite entre les services de la Gendarmerie nationale et de la Police nationale”, relèvent les sénateurs.

Lire aussi sur L’Essor: Qui est Arnaud Beltrame, l’officier de gendarmerie qui s’est sacrifié?

Cette division des tâches judiciaires fait pourtant aujourd’hui grincer quelques dents. A Trèbes, dans l’Aude, pourtant directement impliqués avec la mort d’Arnaud Beltrame, les militaires ne participent pas à l’enquête. Des commandants d’unités ont ainsi fait état à L’Essor de leur ignorance de l’avancée des investigations sur les circonstances de la mort du colonel Beltrame. En privé, les enquêteurs de la Gendarmerie regrettent parfois de ne pas pouvoir apporter leur concours dans les enquêtes liées au terrorisme islamique. Leur apport serait pourtant sans doute bienvenu. D’autant qu’il existe au sein de l’Arme, un bureau de lutte anti-terroriste, le BLAT, créé en 2003…et rattaché à la sous-direction de la police judiciaire.

Gabriel Thierry

(1) En dehors des infractions de provocation directe à des actes de terrorisme, d’apologie publique et de consultations habituelles de sites Internet faisant l’apologie de tels actes.

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