mercredi 5 août 2020
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La Brasserie Lipp à Paris en juillet 206 (Photo / S.D L'Essor)
La Brasserie Lipp à Paris en juillet 2016 (Photo / S.D L'Essor)

L’affaire Ben Barka va-t-elle livrer ses derniers secrets ?

(VERSION ACTUALISÉE AVEC DÉCLASSIFICTION EFFECTIVE)

C’est l’une des plus retentissantes affaires de la Ve République sous la présidence du général de Gaulle dont certains pans restent couverts par le secret d’Etat. Pourtant les circonstances de la mort de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka, enlevé il y a plus de 50 ans à Paris et dont la majorité des protagonistes sont décédés, pourraient être élucidées prochainement.

Le ministre de la Défense du gouvernement sortant Jean-Yves Le Drian a en effet décidé de suivre au début du mois l’avis de la Commission du secret de la défense nationale (CSDN). Celle-ci avait rendu, lors de sa réunion du 20 avril, un avis favorable à la déclassification de 89 documents (rapports, lettres, fiches, auditions, procès-verbaux …), datés de 1965 et 1966 et émanant du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (Sdece, devenu DGSE).

Contacté par « L’Essor », l’un des enfants de Mehdi Ben Barka, Béchir,  qui avait 15 ans au moment des faits, a déclaré : « Nous attendons de voir ces documents pour avoir une appréciation sur leur contenu ».

Considéré comme l’une des grands figures tiers-mondistes,  Mehdi Ben Barka, avait été enlevé le 25 octobre 1965 devant la brasserie Lipp à Paris par des policiers français, puis détenu par des truands français, en liaison avec les services secrets marocains, avant d’être assassiné.

L’enquête sur sa disparition de Mehdi Ben Barka constitue la plus ancienne instruction judiciaire en cours en France.

Si les noms des organisateurs et des auteurs de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka sont connus depuis longtemps, l’instruction désormais menée par le juge Cyril Paquaux tente de répondre à plusieurs questions : degré d’implication des autorités françaises de l’époque ; lieu où Mehdi Ben Barka a été emmené puis assassiné ; localisation de son corps.

De multiples scénarios ont été envisagés. Le corps aurait été coulé dans du béton à proximité d’une autoroute en région parisienne, découpé en morceaux, dissous dans une cuve d’acide, enterré dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ou sous la mosquée d’Evry, transporté par la valise diplomatique au Maroc et la tête présentée au roi Hassan II.

Tout commence le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lipp à Saint-Germain-des-Prés à Paris. L’opposant marocain en exil en France,  Mehdi Ben Barka y a rendez-vous avec un journaliste et un cinéaste.

Sur le trottoir, il est interpellé par deux policiers de la brigade mondaine, Louis Souchon et Roger Voitot, qui l’invitent à monter dans une voiture banalisée, conduite par Antoine Lopez, un informateur du Sdece.

Les trois hommes l’emmènent à Fontenay-le-Vicomte (Essonne) dans la maison d’une grande figure de la pègre, Georges Boucheseiche, membre de la Carlingue (Gestapo française) pendant l’Occupation, puis membre du gang des Tractions Avant. Personne ne reverra Medhi Ben Barka vivant. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Apprenant cet enlèvement, le général de Gaulle pique une colère mémorable notamment contre son ministre de l’Intérieur Roger Frey sur le thème : « c’est une ingérence inadmissible d’un pays étranger en France contre un opposant réfugié chez nous et que nous étions censés protéger ». Quatre mois plus tard, lors d’une conférence de presse, le chef de l’Etat assure que cet enlèvement a été organisé par des personnes « d’un niveau vulgaire et subalterne ». Le Sdece, alors placé sous la tutelle du Premier ministre, rejoint le giron du ministère des Armées.

L’enquête de la police, sous l’autorité de la justice, établit rapidement que l’enlèvement a été planifié par les services secrets marocains avec la complicité de policiers et de truands français.

Avocat de la famille Ben Barka depuis 50 ans, Me Maurice Buttin, reste persuadé que l’ancien roi du Maroc Hassan II est derrière toute l’affaire.

Le ministre marocain de l’Intérieur, Mohamed Oufkir (tué ensuite lors de la tentative de coup d’Etat contre le roi du Maroc en août 1972) est condamné par défaut à la réclusion criminelle à perpétuité par contumace lors d’un procès à Paris en 1967. Souchon et Lopez prennent respectivement six et huit ans de prison. Fin du premier épisode de l’affaire Ben Barka.

L’instruction judiciaire continue. Elle occupera successivement sept magistrats jusqu’à aujourd’hui.  En 1975, Béchir Ben Barka dépose une nouvelle plainte pour « assassinat et complicité d’assassinat » pour éviter la prescription.

L’instruction se heurte très vite au secret de la défense dans ses investigations. Des magistrats ne lâchent pourtant pas l’affaire. En octobre 2007, à la veille d’une visite officielle de Nicolas Sarkozy au Maroc, le juge Patrick Ramaël, alors chargé du dossier,  délivre cinq mandats d’arrêt.

Trois visent le général Hosni Benslimane, chef de la gendarmerie royale à l’époque au cabinet d’Oufkir, Abdelhak Kadiri, ancien patron des renseignements militaires et Miloud Tounsi, membre présumé du commando qui aurait participé à l’assassinat. Sans succès.

Des commissions rogatoires internationales ont récemment été délivrées. Le juge Cyril Paquaux, nouveau chargé du dossier, sollicite en juillet 2016 l’audition d’un ancien agent du Mossad qui affirme que les services secrets israéliens ont aidé le Maroc à faire disparaître le corps.

En 2010, le juge Ramaël perquisitionne le siège de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, qui a succédé en 1982 au Sdece) sous le contrôle du président de la CSDN qui met sous scellés près de cinq cents documents. La Commission du secret de la défense nationale (CSDN) donne un avis favorable à 144 pages sur les 484 saisies. Des pièces jugées « mineures  » par Me Buttin.

Lors de sa réunion du 20 avril 2107, la CSDN a par ailleurs donné un nouvel avis défavorable, après deux avis identiques en 2010 et 2012, à la demande de déclassification du juge Paquaux d’un document saisi lors de cette perquisition de 2010. La commission estime que le contenu du scellé demandé par le juge « est sans rapport possible avec l’objet de l’information judiciaire ». Jean-Yves Le Drian a suivi cet avis. Pendant les cinq années qu’il vient de passer à la tête du ministère de la Défense, il a toujours suivi les avis de la commission.

Entretemps, l’audition en 2009 d’un truand, affirmant avoir recueilli les confidences de Georges Boucheseiche, pourrait éclairer l’enquête. Deux heures après être arrivé dans la villa de Fontenay-le-Vicomte, Ben Barka  aurait voulu partir et Boucheseiche lui aurait alors donné un coup mortel sur les cervicales.

Me Maurice Buttin assure que les ravisseurs voulaient ramener Ben Barka vivant au Maroc où il avait été condamné à mort par contumace en 1964.

Une plaque Medhi Ben Barka est accrochée devant la brasserie Lipp. En octobre 2005, une place Medhi Ben Barka avait été inaugurée a deux cents mètres de là,  à l’occasion du 40ème anniversaire de son enlèvement.

Pierre-Marie GIRAUD

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