vendredi 25 septembre 2020
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Traitement des prélèvements ADN à l'IRCGN (Photo d'illustration - MG/ESSOR)
Traitement des prélèvements ADN à l'IRCGN (Photo d'illustration - MG/ESSOR)

Procès Heaulme : “Est-ce que des probabilités peuvent être des preuves ?”

 “Monsieur, est-ce que des probabilités peuvent être des preuves ?” En interrogeant un ancien gendarme chargé d’enquêter sur le meurtre de deux enfants en 1986, un des avocats a résumé, jeudi, l’enjeu du procès de Francis Heaulme.

Le colonel Iltis, en tenue, est venu témoigner de son rôle de directeur d’enquête entre 2002 et 2006, années au cours desquelles Patrick Dils, condamné en 1989 pour la mort de Cyril et Alexandre, 8 ans, fut acquitté.

Forçant la justice à reconnaître ses erreurs, et à chercher un nouveau coupable, en l’absence de toute preuve matérielle. Lorsqu’il est saisi du dossier, le gendarme, têtu et obstiné, ratisse large, interroge des dizaines et des dizaines de personnes, tous les marginaux qui traînent non loin du talus SNCF à Montigny-lès-Metz (Moselle) où les enfants ont été retrouvés morts, le crâne écrasé à coups de pierre, le 28 septembre 1986.

J’ai essayé de retrouver tout ce qu’il était possible de retrouver“, résume-t-il. M. Iltis tente de retrouver une empreinte à partir d’une photographie de la scène de crime. Chou blanc. Il se penche sur une tache qu’il croit être du sang dans la maison de la grand-mère de Francis Heaulme, à Vaux, ou vit en 1986 “le routard du crime“. C’est un “faux-positif“. Chou blanc.

Idem pour deux cheveux retrouvés dans la chambre, pour la voiture dans laquelle Heaulme serait monté, du sang sur le visage, le 28 septembre en fin d’après-midi. Chou blanc encore lorsqu’il s’agit de trouver le vélo de Francis Heaulme. Échec encore avec le jogging d’Alexandre, que sa grand-mère, Ginette Beckrich, avait conservé.

Le colonel Iltis trouve bien quatre traces d’ADN. L’une “correspond au gamin, une à la mère, et les deux sur la cheville droite sont un mélange d’ADN masculin et féminin, dont la trace féminine, seule, a pu être sortie“.

Quinze ans après, cette trace “tourne encore à Ecully“, dans les laboratoires de la police technique scientifique. Nulle preuve, hormis la présence supposée de Francis Heaulme près du talus. “Et quand on regarde son parcours criminel, on est quand même en droit de s’interroger sur sa présence“, ajoute M. Iltis, qui interroge Heaulme en garde à vue les 10 et 12 mai 2006.

Il décrit l’évolution des déclarations de M. Heaulme au fil des heures. “A H -9 avant la fin de l’audition, il dit qu’il est allé a Metz. à H -8, qu’il a passé l’après-midi au square du Luxembourg et s’est rendu sur la tombe de sa mère au cimetière de l’est; à H -6, H -5, il me dit qu’il est monté sur le talus, voit un homme lui faire des singeries, le suit, chute sur les rails. Il dit qu’il saigne de l’arcade, puis voit les corps de deux enfants, les appelle en disant +petits, petits+, s’en approche, en retourne un, +celui qui n’a pas le pantalon baissé+. Puis il ne me dit plus rien“.

Des déclarations qu’Heaulme confirme ou infirme au fil des ans et des procès, et qui ne pèsent donc pas lourd. Comme le soulignera Me Dominique Rondu, avocat de Ginette Beckrich, grand-mère d’un des deux enfants. “Il y a encore la famille que Francis Heaulme a dit avoir vue au pied du talus, et qui se trouvait effectivement là. Ca, c’est réel, c’est factuel. Ces probabilités, elles deviennent de quasi-certitudes“, répond le gendarme.

L’audience durant l’après-midi était consacrée aux témoignages de deux anciens codétenus de Francis Heaulme, qui affirment qu’il leur aurait fait des aveux. Les jurés de la cour d’assises de la Moselle ont jusqu’au 18 mai pour se forger une conviction.

Heaulme ne craque pas devant ses co-détenus

Francis, je suis ton ami“. Pascal M., qui a partagé par trois fois la même prison que Francis Heaulme, vient d’expliquer que “le routard du crime” avait à mi-mot avoué avoir tué Cyril et Alexandre, 8 ans, le 28 septembre 1986 sur un talus SNCF à Montigny-lès-Metz. Pour appuyer son propos, une lettre que Heaulme a écrite le 10 mars 2005. “Je suis tranquille pour Montigny-lès-Metz, ils peuvent pas dire que c’est moi parce que personne m’a vu faire ça”, y dit-il, de son écriture enfantine et mal orthographiée. “Oui j’ai marqué ça”, reconnaît Heaulme interrogé par le président Gabriel Steffanus. Mais “il m’a fait rédiger la lettre”.

A l’époque, les deux hommes ne sont pas dans la même prison, souligne M. Steffanus. “Y a rien contre moi, y a rien”, lâche depuis son box l’accusé. “Montigny c’est pas moi, je vous dit”. Une phrase que Heaulme répète en boucle depuis l’ouverture du procès le 25 avril, muré dans ses dénégations.

Il a bien failli s’ouvrir un peu, jeudi, face à son ex-codétenu. M. venait de décrire leur amitié de maison d’arrêt, les mots qu’ils se passaient par la fenêtre sur de petits papiers, pour que les autres ne sachent pas qu’ils échangeaient.

“Francis c’était … je lui ai dit, t’es mon ami. J’aime l’homme que tu es, t’as fait des conneries, c’est pas à moi de te juger Francis. Mais y a un truc que je comprends pas. T’es connu pour avoir tué plein de gens, là tu donnes des éléments laissant à penser que peut être c’est toi. Pourquoi tu leur dit pas ? T’as plus rien à perdre”.

Dans le box, vêtu de son immuable chemise rayée bleue et grise, Heaulme est debout. La salle se tend, espère qu’il va répondre, dire quelque chose. Pascal M. est le seul qu’il n’a pas accusé de mentir. Mais la défense s’agite, le président coupe court au microscopique échange. “La justice est aussi là pour réparer”, plaide le détenu à l’accusé.

Un excellent joueur d’échec

Plus tôt, un autre codétenu venu témoigner, en fauteuil roulant, a dessiné un Heaulme excellent aux échecs, “avec toujours 7 à 10 coups d’avance”, qui offrait café et bonbons à mâcher dans sa cellule d’Ensisheim (Alsace). Un jour, sur un petit papier Heaulme lui conseille de regarder un reportage de France 3, sur Patrick Dils, le jeune homme condamné en 1989, acquitté en 2002.

Des discussions s’en suivent. Un jour, Heaulme se montre agité, angoissé : il doit être entendu par un juge. “Je lui ai expliqué qu’il n’avait rien à craindre, et c’est là qu’il me détailla ce qu’il s’était passé exactement, et que Patrick Dils a été condamné à sa place.” Puis vient la description du talus, des enfants qui jettent des cailloux, de Heaulme qui monte et les attrape. Le matin même, un gendarme chargé de reprendre l’enquête entre 2002 et 2006, avait, lui aussi, raconté ce que Heaulme lui avait confié.

Heure par heure, il est revenu sur la garde-à-vue de Heaulme en mai 2006. “A H -9 avant la fin de l’audition, il dit qu’il est allé à Metz. A H -8, qu’il a passé l’après-midi au square du Luxembourg et s’est rendu sur la tombe de sa mère au cimetière de l’est; à H -6, H -5, il me dit qu’il est monté sur le talus, voit un homme lui faire des singeries, le suit, chute sur les rails. Il dit qu’il saigne de l’arcade, puis voit les corps de deux enfants, les appelle en disant +petits, petits+, s’en approche, en retourne un, +celui qui n’a pas le pantalon baissé+. Puis il ne me dit plus rien.”

Le président confronte l’ex-codétenu. “Vous vous êtes confié à un procureur à l’automne 2002, vous confirmez aujourd’hui ? – Oui, oui. Je confirme tout, ça me touche très profondément, quand j’y pense j’en ai les larmes aux yeux. J’aurais préféré qu’il me dise rien, qu’il m’en parle pas, qu’il me dise pas tout ça”. Depuis deux semaines, Heaulme ne dit rien. Sauf, en boucle, “Montigny, c’est pas moi”.

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