vendredi 23 octobre 2020
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Avis de recherche de la SR d'Orléans
Avis de recherche de la SR d'Orléans

Info L’Essor : martyre de l’A10 : les premiers enquêteurs témoignent

Lorsqu’il a pris sa retraite en 2001, l’adjudant Alain Petat a ouvert son portefeuille, en a retiré une photographie. Après un dernier coup d’oeil sur le visage de la petite fille qui y figurait, il a jeté ce cliché qu’il portait sur lui depuis 1987. Désormais, la quête du sous-officier était finie. Ce n’est pas lui qui donnerait un nom à celle qu’il appelait simplement, comme ses collègues de la section de recherches (SR) d’Orléans, « la petite fille de l’A10 ».

Découverte du corps d’une enfant

Cette enquête a commencé le 11 août 1987 lorsque deux employés de la société Cofiroute découvrent un corps d’enfant enroulé dans une couverture en bordure de l’autoroute A10.

“La personne qui a découvert le corps a appelé les gendarmes de l’autoroute”, se souvient le lieutenant-colonel (ER) Rémy Maunier, qui commandait à l’époque la  section de recherches. “Ils se sont rendus sur place et ont appelé le substitut du procureur qui a fait transporter le corps à la morgue”. C’est donc à l’institut médico légal que Rémy Maunier découvre la fillette.

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“J’ai entendu ces jours ci dans le médias des gens décrire son corps dans état abominable mais ce n’est pas vrai, même si les traces de brûlures et de morsures ne laissait pas de doute sur le fait qu’elle avait été martyrisée”, corrige-t-il.  

“Tout préserver, au cas ou”

Les militaires récupèrent alors les vêtements et la couverture dans laquelle la petite fille était emmaillotée. “Nous ne sommes pas posés la question de l’ADN puisqu’à l’époque, cela n’existait pas, poursuit l’officier en retraite. En revanche nous avons essayé de préserver tout ce que l’on pouvait, au cas ou”.

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A l’époque, les gendarmes de la section de recherches d’Orléans ont en effet l’habitude de travailler avec un laboratoire bordelais, dont les méthodes avant-gardistes, notamment l’étude des grains de sable prélevés sur les scènes de crime,  ont permis de résoudre des enquêtes criminelles.

“Nous avons donc placé sous scellés sans imaginer, à l’époque, que cela servirait trente ans après”.

Un véhicule expérimental

Pendant ce temps, un autre groupe d’enquêteurs se trouve sur les lieux de la découverte du corps. Ils ratissent la zone à la recherche du moindre élément matériel. Chaque indice qui pouvait être prélevé l’a été dans les règles de l’art puisque la SR d’Orléans était dotée d’un véhicule avant gardiste. 

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“A l’époque, on créait la police scientifique au sein de la Gendarmerie”, rappelle Rémy Maunier. “Il avait été demandé aux sections de recherches de concevoir un  véhicule adapté pour les prélèvements sur les scènes de crime. C’est notre projet qui avait été retenu et nous étions donc doté du premier véhicule aménagé pour effectuer rapidement les prélèvements, les conserver dans de bonnes conditions et les envoyer dans des laboratoires”. 

Tout commence par du porte à porte

Malgré ces bonnes dispositions pour la police scientifique, les enquêteurs ont débuté de manière traditionnelle. “Notre travail, dans un premier temps, a consisté à faire du porte à porte, au cas ou la petite fille habitait dans le coin”, explique Rémy Maunier. 

Constatant que ce n’est pas le cas, les gendarmes se trouvent confrontés à une difficulté majeure. En pleines vacances, sur une autoroute si passante, il est impossible de déterminer la zone de provenance de la personne qui a déposé le corps. Les conducteurs roulent vite et il est donc peu probable que des témoins se manifestent, ce qui ne sera d’ailleurs pas le cas. 

Enquête hors norme

Commence alors une enquête hors norme. En vacances au moment de la découvert du corps, Alain Petat n’a pas participé aux constatations initiales. Il se rappelle que, “dans un premier temps, l’ensemble des militaires de la section de recherches était engagé, appuyé par les gendarmes des brigades territoriales locales”. 

Ensuite, détaille Rémy Maunier “on fait le point et on désigne une ou deux  équipes  parmi les 25 gendarmes de la SR qui travaillent en liaison avec les unités de terrain, Interpol ou autre…”

Les enquêteurs d’Orléans doivent alors coordonner la plus grande diffusion judiciaire jamais entreprise en France. Des gendarmes visitent près de 65.000 écoles à la rentrée scolaire, et rencontrent 6.000 médecins ou assistantes maternelles. Le signalement de la fillette est diffusé dans plus de 30 pays, mais en vain. 

L’ADN, clé de l’affaire

Sans les avancées scientifiques dans le domaine de l’ADN, le mystère serait resté complet. Les nouvelles analyses ont été rendues possibles par la qualité des saisies initiales, notamment des vêtements, qu’Alain Petat se remémore avoir vu “emballés proprement dans les locaux de la SR”.

Maréchal des logis-chef à l’époque des faits, Alain Petat était arrivé en 1975 dans cette unité où il a passé l’essentiel de sa carrière. Ce pilier de la SR d’Orléans explique qu’il y avait “toujours deux ou trois gars qui suivaient ce dossier. En plus des autres enquêtes des demandes étaient envoyées. Lorsque les réponses arrivaient, elles étaient épluchées et génèraient parfois d’autres investigations”. 

Les gendarmes ont toujours persévéré, aiguillonnés par cette photo qu’Alain Petat n’était pas le seul à conserver dans son portefeuille. L’affaire se rappelle d’ailleurs régulièrement à ces militaires, souvent sur les routes. “La gamine a été trouvée le long de l’autoroute, à 30 ou 40 km d’Orléans et on passait fréquemment devant cet endroit”, précise l’adjudant à la retraite. 

Elle s’appelait Inass Touloub

Lorsqu’il a jeté la photo en partant en retraite, Alain Petat n’avait pas abandonné tout espoir car “nous savions que nous avions de l’ADN sous le coude”. 

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La police judiciaire est affaire de patience et celle ci a finalement été récompensée cette semaine. Alain Petat était au jardin lorsque sa femme l’a appelé pour qu’il vienne, séance tenante, la rejoindre devant la télévision. 

Le visage de la petite fille qu’il avait conservé si longtemps dans son portefeuille s’affichait en grand sur l’écran, tandis qu’était annoncée l’identification et l’interpellation de ses parents. Le lendemain, Alain Petat fêtait ses 72 ans et découvrait son nom, Inass Touloub. Et ce footballeur use d’une analogie sportive pour décrire le sentiment qui l’a envahit: “c’est comme si j’avais marqué un but”! 

Matthieu Guyot

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2 Commentaires

  1. Renée SISCO

    Je me souviens très bien de cette affaire si triste pour cette enfant qui avait été retrouvée morte sur la A10. J’habitais Paris à l’époque et j’ajoute également, qu’en me rendant avec un ami un WE dans le coin, nous avions vu cette petite tombe sur laquelle était inscrit petite inconnue de la A10, elle repose dans ce petit cimetière. Cette histoire m’a bouleversé et des photos de la petite avaient été publiées dans les stations service de cette autoroute.

  2. Irène

    Le travail de la Gendarmerie a été exemplaire, opiniâtre, des magistrats ont également bien travaillé, prenant les bonnes décisions afin d’éviter que l’affaire de la petite fille de l’A10 soit classée, mais ce sont les gendarmes qui ont fourni un travail formidable durant plus de 30 ans. Cette affaire m’a préoccupée, que cette fillette ait été jetée comme un emballage sur une autoroute des vacances me déconcertait, que personne ne l’ait réclamée.
    Je voudrais quand même rappeler que les légistes et médecins experts ont souligné le fait que la petite fille était décédée de l’accumulation des blessures non soignées, des tortures sur une longue durée, et je m’étonne qu’un officier / ER dise qu’elle n’était pas dans un état abominable. Déjà son visage tuméfié n’était pas montrable,donc un portait robot avait été établi et les plaies mentionnées étaient si profondes qu’un magistrat a même paré de choses abominables. La petite Inass a dû souffrir le martyre pendant sa courte vie, depuis ses 18 mois. Avec des fractures non réduites, elle ne pouvait guère courir ni jouer, personne ne la voyait dehors. Tous ceux qui s’en souviennent vous remercient pour ce travail colossal. Je pense que les associations de défense des enfants n’omettront pas la gravité de la torture d’un si petit enfant.

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