dimanche 18 avril 2021
Accueil / Articles abonnés / Uranium appauvri : le long combat de la veuve d’un gendarme envoyé en Opex
Le 18 octobre 2014, le capitaine Henri Friconneau est fait chevalier de l’ordre national du Mérite par le général Hervé Renaud, commandant de la région Bretagne. Quelques mois plus tôt, un cancer rare et foudroyant a été diagnostiqué à cet officier spécialiste de la police judiciaire (Photo : coll. privée).
Le 18 octobre 2014, le capitaine Henri Friconneau est fait chevalier de l’ordre national du Mérite par le général Hervé Renaud, commandant de la région Bretagne. Quelques mois plus tôt, un cancer rare et foudroyant a été diagnostiqué à cet officier spécialiste de la police judiciaire (Photo : coll. privée).

Uranium appauvri : le long combat de la veuve d’un gendarme envoyé en Opex

Après quatre ans de procédure, la justice a enfin octroyé une pension à la veuve d’un gendarme déployé au Kosovo en 2000. Les juges ont estimé que le cancer rare développé par le militaire quatorze ans plus tard avait été causé par son exposition à l’uranium appauvri utilisé dans certaines munitions.

Six mois au Kosovo

En 2000, Henri Friconneau est parti au Kosovo pour une mission de six mois. Ce sous-officier de Gendarmerie est alors affecté au peloton de surveillance et d’investigation de la KFor. La Kfor fut la force armée déployée par l’Otan au lendemain de la guerre du Kosovo.

Comme tous les militaires, Henri Friconneau savait sans doute qu’il prenait des risques en partant en opération extérieure. Ce qu’il ne pouvait imaginer, c’est que ceux-ci se concrétiseraient brutalement, quatorze ans plus tard.

Il est alors officier et sert à Vannes, comme adjoint au commandant de groupement du Morbihan, chargé de la police judiciaire. Promu au grade de capitaine en 2011, Henri Friconneau est en effet un spécialiste de ce domaine.

Enquêteur chevronné, il a servi à la prestigieuse section de recherches de Paris, ainsi qu’à l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp).

Un scanner révèle des lésions suspectes

En 2014, il éprouve des douleurs à la fesse et à la cuisse gauches. Dès les premiers examens, l’officier soupçonne une maladie liée à sa mission au Kosovo. Le 22 mai, un scanner révèle de nombreuses lésions suspectes…

Une biopsie confirme les premiers diagnostics  : il est atteint d’un angiosarcome métastasé. Le centre de lutte contre le cancer Gustave-Roussy de Villejuif l’identifiera comme étant d’origine cardiaque.

Dès lors, tout ira très vite. L’angiosarcome est un cancer très agressif, au pronostic sombre. Le 18 octobre 2014, Henri Friconneau est pourtant sur les rangs pour être fait chevalier de l’ordre national du Mérite par le général Hervé Renaud, futur directeur des personnels militaires de la Gendarmerie et, à l’époque, commandant de la région Bretagne.

Mais la maladie gagne du terrain et Henri Friconneau décède le 17  juin 2015. La progression a été foudroyante. Malgré ses soupçons initiaux, il n’a pas eu le temps de faire de démarches pour faire imputer sa maladie au service.

Des poussières d’uranium appauvri à l’origine de la maladie

Son épouse sollicite alors la Sous-Direction des pensions pour se voir attribuer une pension de conjointe survivante. Elle explique que c’est l’exposition de son mari à des poussières d’uranium appauvri au Kosovo qui a provoqué sa maladie.

L’Otan avait en effet tiré des munitions contenant ce matériau sur les territoires où Henri Friconneau avait été envoyé en mission. Toxique et radioactif, l’uranium appauvri est utilisé, en raison de sa densité très importante, dans la fabrication de munitions visant à perforer les blindages.

Lire aussi: Dix gendarmes sur le monument aux morts en Opex inauguré le 11 Novembre

Le ministère de la Défense refuse la demande de l’épouse. C’est le début d’un marathon judiciaire pour Laurette Friconneau. Elle attaque cette décision, le 18 février 2016, devant le tribunal des pensions militaires de Rennes. Celui-ci mettra deux ans pour rejeter la requête, dans un jugement du 9 janvier 2018.

Elle fait alors appel, sur les conseils de son avocate. Me Véronique Rachet-Darfeuille, du barreau de Nantes, soutenait que “le travail de conviction et de preuves était très fourni”. Elle avait toutefois mis en garde sa cliente sur le “risque élevé d’avoir une confirmation de la première instance”. En effet, explique-t-elle, “nous ne sommes pas, dans ce domaine, dans un régime de présomption d’imputabilité. Celle-ci relève du pouvoir d’appréciation souverain du magistrat, qui va devoir se faire sa propre conviction en fonction des éléments que nous lui apportons“.

Un faisceau d’indices accablant

L’affaire est audiencée un an plus tard, le 5 avril 2019, devant la cour régionale des pensions de la cour d’appel de Rennes. Dans un arrêt rendu le 21 juin 2019, la cour d’appel a infirmé la décision de première instance et estimé que le décès d’Henri Friconneau était bien imputable au service.

Pour emporter la décision des magistrats, le cabinet de Me Rachet-Darfeuille avait mené un travail d’enquête très dense, afin d’élaborer “un faisceau d’indices”.

Les travaux d’une géographe ont ainsi montré que les bombardements de l’Otan avaient principalement visé la caserne yougoslave où Henri Friconneau avait logé quatre mois.

Des rapports d’instances internationales ont par ailleurs établi l’usage massif de munitions à l’uranium appauvri l’année précédant sa venue. Enfin, exceptée l’irradiation, Henri Friconneau n’avait été soumis à aucun des facteurs de risques d’angiosarcome primaire du cœur.

Du “soulagement” et “de la colère”

Les juges ont donc décidé de faire droit à la demande de Laurette Friconneau. Une décision qui pourrait susciter d’autres recours parmi les militaires envoyés au Kosovo en 2000. Me Rachet-Darfeuille ignore si le cas d’Henri Friconneau est isolé ou non. Elle reconnaît néanmoins que l’arrêt “suscite de l’intérêt“.

Reste qu’au-delà du “soulagement” ressenti lors de l’annonce de la décision, la famille d’Henri Friconneau a également éprouvé “de la colère“. “Durant toutes ces années de procédure, ils ont eu l’impression de pas être entendus, note Me Rachet Darfeuille. La mémoire du militaire n’a pas été honorée à sa juste valeur. Le sacrifice qui a été le sien n’a pas été reconnu par sa hiérarchie“, ajoute-t-elle.

Aujourd’hui, pour tourner la page, Laurette Friconneau attend que le ministère des Armées exécute la décision de justice. “Elle est pourtant définitive depuis trois mois , s’agace Me Rachet-Darfeuille, il n’y a dès lors plus de raison d’attendre”.  

Crowdfunding campaign banner

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Gratuit : la newsletter de "l'Essor"!

Recevez chaque semaine notre newsletter " Rue Bleue " :  articles inédits, veille sur la presse et infos pratiques

Votre inscription est réussie ! Pensez à confirmer cette inscription dans le mail que vous allez recevoir. Merci.