jeudi 15 avril 2021
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L’affaire Adama Traoré est devenue le symbole des violences policières. Une victoire médiatique pour la partie civile, en peine sur le plan judiciaire (Photo : Filckr).
L’affaire Adama Traoré est devenue le symbole des violences policières. Une victoire médiatique pour la partie civile, en peine sur le plan judiciaire (Photo : Filckr).

L’affaire Adama Traoré, un mauvais exemple des violences policières

Symboles et justice font rarement bon ménage. Les derniers rebondissements de l’affaire Adama Traoré, ce jeune homme mort en 2016 dans le Val-d’Oise après son interpellation par des gendarmes, en sont un bon exemple. Ils devraient en effet rester en travers de la gorge de nombreux gendarmes. En l’espace de quelques jours, ce dossier est devenu synonyme, dans l’opinion, d’une affaire de violences policières.

Une information judiciaire est pourtant toujours ouverte et, à ce jour, les trois gendarmes mis en cause n’ont pas été mis en examen. Ils ont le statut de témoin assisté pour non-assistance à personne en danger.

La thèse de la famille Traoré pas retenue par les juges

Si la partie civile estime qu’Adama Traoré est mort des suites d’un plaquage ventral, cette thèse n’a pour le moment pas été retenue par les trois juges d’instruction indépendants qui enquêtent sur ce dossier.

Mais un événement va changer la donne. Début juin, les proches d’Adama Traoré organisent une nouvelle manifestation devant le tribunal de Paris. L’objectif est double. D’une part, il s’agit de protester contre les résultats d’une nouvelle expertise judiciaire – la dixième en quatre ans – demandée par les juges d’instruction, dont les résultats sont contestés par la partie civile. D’autre part, la famille de la victime veut faire rebondir en France l’émotion légitime suscitée aux Etats-Unis à la mort d’un Afro-Américain de 46 ans, asphyxié par un policier. “Quand on se bat pour George Floyd, on se bat pour Adama Traoré”, a déclaré sa sœur Assa.

Traoré-Floyd : deux drames bien différents

Ces deux drames semblent pourtant bien différents. Interrogé par Marianne, le chercheur associé au Cesdip, Mathieu Zagrodzki, relève tout d’abord les différences entre les polices américaines et françaises. “Il y a de bonnes raisons de mettre [ces deux pays] en parallèle, explique-t-il. Cependant, les chiffres rendent la comparaison… incomparable. Les polices américaines tuent plus d’un millier de personnes par an, pour 320 millions d’habitants. La Police et la Gendarmerie en France, une vingtaine, peu ou prou. Les proportions sont sans commune mesure.

En tout, le 2 juin, 20.000 personnes ont battu le pavé parisien, dont des star, comme Harry Roselmack, qui s’est expliqué sur Facebook sur sa participation à la manifestation. “En tant que fils de CRS, j’ai un attachement affectif pour la Police, explique-t-il. J’ai toujours été fier de mon père. Et pour moi, tous les policiers devraient être comme lui. Pour moi, tous les gendarmes devraient être comme Arnaud Beltrame. J’ai une haute idée de nos forces de l’ordre. C’est pour cela que, malgré l’interdiction, je suis allé manifester, ce 2 juin à Paris, contre les violences policières.”

Plus de mis en cause chez les policiers

Pourtant, si des interventions ont tourné au drame de manière incompréhensible ces derniers mois, c’est avant tout des affaires mettant en cause des policiers. C’est le cas pour le livreur Cédric Chouviat, décédé à la suite d’un contrôle de police qui a mal tourné.

Autre exemple  : après un an de manifestations des Gilets jaunes, l’Inspection générale de la Gendarmerie n’a pas noté d’augmentations de saisines des magistrats sur le maintien de l’ordre des gendarmes mobiles.

S’il peut, enfin, exister des militaires racistes, rien n’indique qu’il y a, en la matière, une politique systémique dans l’Arme. Au contraire. Le comportement d’un chef d’escadron qui tenait des propos misogynes, sexistes, obscènes, racistes et discriminatoires, a ainsi été dénoncé récemment par cinquante-cinq témoignages de gendarmes dans une enquête de commandement.

Christian Rodriguez monte au créneau

Inquiet des amalgames entre l’affaire Traoré et l’affaire Floyd, le DG Christian Rodriguez monte logiquement en ligne en publiant un article de soutien : “ Jamais je ne laisserai passer ni s’imposer l’idée selon laquelle la Gendarmerie serait un collectif violent et s’en prendrait à la population ; pire, à une partie de la population“. Et de rappeler que l’intervention des militaires dans cette affaire “s’est faite dans un cadre légitime”. “Cette intervention fut suivie de plusieurs nuits d’émeutes, de dizaines de coups de feu contre les forces de l’ordre, au cours desquelles les gendarmes ne cédèrent à aucune provocation, signale-t-il. Cela constitue la meilleure réponse à nos détracteurs.” Le procès de ces émeutes, ajourné à la suite de la crise sanitaire, devait d’ailleurs se tenir courant juin aux assises du Val-d’Oise.

Le message de soutien du DG est aussitôt attaqué par la partie civile.

“En  exerçant  des  pressions  sur  une enquête judiciaire en cours, le directeur général bafoue la Constitution française et le principe de la séparation des pouvoirs”, précise Me  Yassine Bouzrou, l’avocat de la famille Traoré.

Une drôle de conception de la séparation des pouvoirs

La pression du directeur général reste à prouver. Mais celle du chef de l’Etat lui-même ? Quelques jours plus tard, selon une dépêche de l’AFP, Emmanuel Macron demande à la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, de “se pencher sur le dossier“. Une atteinte claire, cette fois, à l’indépendance des magistrats. Nicole Belloubet et Emmanuel Macron tenteront bien de rétropédaler, la première en assurant qu’il n’est heureusement pas question d’intervenir dans une affaire judiciaire en cours, le second en faisant savoir que sa demande initiale – le délai pour juger l’affaire – avait été mal comprise.

Lire aussi: L’ancien codétenu d’Adama Traoré indemnisé par la Civi

La famille d’Adama Traoré refusera le principe d’une rencontre avec la garde des Sceaux. Avant d’ajouter : La ministre de la Justice ne doit pas rencontrer la famille Traoré. Elle doit convoquer le procureur et demander la mise en examen des gendarmes.” Drôle de conception de la procédure pénale et de la séparation des pouvoirs !

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