dimanche 18 avril 2021
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Détail d'une fiche de constatation d'un phénomène paranormal dans une maison des Deux-Sèvres en 1943 rédigée par le gendarme Emile Tizané. (Archives E. Tizané / Collection privée Guy Tizané)
Détail d'une fiche de constatation d'un phénomène paranormal dans une maison des Deux-Sèvres en 1943 rédigée par le gendarme Emile Tizané. (Archives E. Tizané / Collection privée Guy Tizané)

“Emile Tizané ne croyait pas aux fantômes”

Philosophe et historien des techniques, Philippe Baudouin a épluché les montagnes d’archives que le gendarme Emile Tizané a consacrées à ses enquêtes sur les maisons hantées. Il en a retiré une exposition en 2015 et un livre aux éditions du Murmure en 2016.

Lire aussi: Les enquêtes paranormales du gendarme Emile Tizané

Comment avez-vous découvert l’existence d’Emile Tizané et de ses recherches autour des phénomènes paranormaux?

Philippe Baudouin. –Depuis quelques années, je travaille sur les liens entre l’histoire de la radio et celle des sciences occultes.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai découvert les livres de Tizané dans la bibliothèque de l’Institut métapsychique international (IMI) qui dispose de très nombreux ouvrages consacrés à la parapsychologie.

Il y avait également un CD-Rom déposé par son fils quelques années auparavant. 

Je l’ai contacté et, de fil en aiguille, il m’a confié ses archives pour l’exposition «Dessiner l’invisible». Pendant près d’un an, j’ai enquêté et essayé de retracer le parcours de ce gendarme qui, pendant cinquante ans de sa vie, a consacré la majeure partie de son temps personnel à la question de maison hantée. 

Les explications d’Emile Tizané aux phénomènes paranormaux

Emile Tizané croyait-il aux fantômes?

Non, c’est d’ailleurs quelque chose qu’il ne cesse de répéter. Il ne croit pas à ce qu’il appelle la grande hantise, qui recouvre selon la tradition du manoir hanté, le folklore ésotérique des manoirs écossais. En revanche, il s’intéresse véritablement à “la petite hantise”, qui est l’un des rares concepts qu’il s’est forgé et auquel il tenait énormément. Il parle de Poltergeist, c’est-à-dire en allemand d’esprits frappeurs, qu’il distingue du fantôme. Il s’agit d’une forme d’extériorisation d’énergie d’une personne qui, la plupart du temps, est un adolescent.

Emile Tizané a étudié près de deux cents cas de maisons hantées, et, très souvent, il y a un adolescent qui, selon lui, dégage dans la maison une énergie, quelque chose d’assez sauvage, et, inconsciemment, provoque ces phénomènes. 

Il ne cherche donc pas à expliquer rationnellement des phénomènes irrationnels. Quel est son raisonnement?

Il est en grande partie religieux. Mon interprétation, c’est qu’il est bloqué dans ses recherches par une barrière qui est chez lui la question de la religion.

C’est un fervent catholique qui a pratiqué le spiritisme dans sa jeunesse. Ces questions le rattrapent ensuite et, pour lui, les esprits frappeurs, que l’on pourrait considérer comme des esprits malins, sont toujours des créatures de Dieu.

Il y a donc une forme d’entre-deux chez lui, de grille d’analyse extrêmement précaire et instable, qui se situe entre la parapsychologie et le discours religieux. Il a d’ailleurs écrit un livre sur les apparitions de la Vierge. 

Bien que le revenant soit une figure païenne, il fait tout un travail pour englober cela dans la grille de lecture chrétienne et catholique.

Une carrière de gendarme banale et consacrée à sa passion

Comment décririez-vous sa carrière? 

Le chef d'escadron Emile Tizané, gendarme passionné de phénomènes paranormaux. (Archives E. Tizané / Collection privée Guy Tizané)
Le chef d’escadron Emile Tizané, gendarme passionné de phénomènes paranormaux. (Archives E. Tizané / Collection privée Guy Tizané)

J’ai posé la question à des historiens qui m’ont expliqué que, pour l’époque, elle était relativement banale. C’est quelqu’un qui n’a pas véritablement voulu percer dans la Gendarmerie. Il avait tendance à s’échapper pour sillonner les routes de campagne et enquêter officieusement sur des phénomènes divers.

Ces enquêtes ont commencé dès qu’il est entré en Gendarmerie?

Auparavant, il se contentait de se documenter dans les archives des quotidiens de l’époque. Il rappelle dans un de ses livres qu’il était monté à Paris (c’était un officier de province) pour consulter les archives des journaux, rassembler tous les faits divers liés à la question de la hantise. C’était le préalable nécessaire de l’enquête sur le terrain.

En 1931, il franchit le pas alors qu’il est jeune gendarme dans la région de Vienne, en Isère. Il se rend sur des lieux où des phénomènes de déplacements d’objets se sont produits quelques jours auparavant. Emile Tizané va rencontrer les habitants et réaliser sa première enquête.

Il milite en faveur d’une formation sur ce sujet: refusée

Plus tard, il franchira un nouveau cap en proposant un rapport à sa hiérarchie sur le sujet!

En 1937, il écrit en effet un rapport à sa hiérarchie, expliquant que, pendant ses six premières années d’enquête privée et près de dix ans de lecture, il a vu des phénomènes que la Gendarmerie refuse de considérer comme sérieux et qu’elle devrait prendre en considération. Il résume ses travaux en disant qu’il enquêtait à titre privé, et a constaté tel phénomène, à telle date, sur tel territoire. 

Dans ce rapport, il ne parle pas de fantômes. Ce terme n’apparaît absolument jamais. Mais dans cette sorte de manifeste, il milite en faveur de la prise en compte de la réalité de ces phénomènes, pour éviter que ces affaires se retrouvent classées et que des personnes non responsables soient emprisonnées. Emile Tizané propose une formation pour ses collègues. Il subira quelques remontrances. On lui demande gentiment de se calmer, mais c’est tout.

La Gendarmerie autorise Emile Tizané à enquêter sur ces phénomènes

Pendant la période troublée de l’Occupation, il obtiendra même l’autorisation officielle d’enquêter à titre privé sur ces phénomènes. Comment est-ce possible?

C’est très particulier. C’était en 1943, et c’est la seule fois de sa carrière où son action aura été légitimée par sa hiérarchie, qui tolère qu’il se rende sur les lieux.

C’est l’occasion rêvée pour lui de mettre à profit tout le savoir-faire acquis grâce à ses lectures et ses expériences de spiritisme. Il va donc passer la nuit dans une maison hantée, où il assiste, avec les grands-
parents et leur petite-fille de 14 ans, à un véritable festival de phénomènes qui vont de la lévitation de son képi à la disparition de ses gants, en passant par le déplacement du moulin à café. 

Tout cela a donné lieu à une douzaine de croquis et autant de procès-verbaux. Mais, pour profiter de cette chance inespérée, il va proposer à la jeune fille une séance d’écriture automatique à laquelle il se soumettra lui-même, et dont ressortiront des phrases assez énigmatiques et troublantes, dans lesquelles il est question de meurtre. 

Quel est son objectif? 

Selon lui, c’est un moyen de démasquer l’esprit frappeur, d’avoir des indices sur sa nature et son identité. Il est persuadé que la gamine est innocente, qu’elle fait cela inconsciemment. 

Enquêtes paranormales pendant l’Occupation

Comment traverse-t-il la période de l’Occupation?

Il semble très peu préoccupé par ce qui est en train de se produire. Cela ressort de ses bouquins. Il en est fait une ou deux mentions en notes de bas de page, mais c’est tout. On peut d’ailleurs se demander comment un gendarme a pu être aussi détaché du contexte social et politique de l’époque, du contexte moral et idéologique également. 

Il a peut-être fait preuve d’un peu plus de prudence que d’habitude, pris quelques précautions supplémentaires, mais pas plus que cela. Il a continué dans un seul but, celui de poursuivre sa carrière non pas de gendarmes, mais d’enquêteur!

Son obsession, durant cette période, c’est de publier son travail. Et il va contacter des noms importants de l’époque, notamment Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, l’un des fervent défenseurs de l’eugénisme1 en France depuis ses premiers travaux, et qui s’intéresse également à la télépathie et à la clairvoyance. 

Le lien entre occultisme et idéologie réactionnaire: la psychorigidité

Qu’est ce qui rapproche Emile Tizané de Carrel? 

Il pense comme lui que les frontières de la science devraient être élargies jusqu’à la prise en compte de la vie psychique des individus, et notamment leurs prétendues facultés de clairvoyance et de télépathie. 

Il va correspondre avec Alexis Carrel pendant plusieurs années, et ce dernier dira d’ailleurs de son travail sur les maisons hantées que c’est le plus documenté qu’il ait pu consulter à ce sujet.

A part cette correspondance avec Alexis Carrel, rien ne laisse soupçonner un quelconque intérêt de Tizané à collaborer avec l’occupant. Pourquoi, en 1944, fait-il procéder à l’arrestation d’Ida Grinspan?

Je pense que l’on peut trouver une explication dans sa fascination pour l’autorité et pour l’ordre. Le philosophe allemand Theodor W. Adorno a fait un parallèle intéressant entre l’occultisme et l’idéologie réactionnaire. Selon lui, ce qu’ont de commun les idéologues de doctrines aussi radicales et l’occultisme, c’est la fascination pour l’ordre et l’autorité, que l’on appelle en psychanalyse la psychorigidité. 

Selon la thèse d’Adorno, il y a un ordre prédéterminé, dans l’astrologie par exemple, qui fixe votre destin et votre histoire selon à l’agencement des étoiles et des planètes, et qui permet d’ordonner le monde, en quelque sorte.

Propos recueillis par Matthieu Guyot

(1). Théorie qui préconise d’améliorer le patrimoine génétique de groupes humains en limitant la reproduction des individus porteurs de caractères jugés défavorables.

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