dimanche 9 mai 2021
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Des gendarmes passent devant Assa Traoré et ses soutiens pendant un rassemblement organisé devant le tribunal judiciaire de Paris, le 12 avril 2021. (M. GUYOT/ESSOR)
Des gendarmes passent devant Assa Traoré et ses soutiens pendant un rassemblement organisé devant le tribunal judiciaire de Paris, le 12 avril 2021. (M. GUYOT/ESSOR)

Val-d’Oise: comment l’affaire Adama Traoré a impacté le travail des gendarmes

Cinq ans après la mort d’Adama Traoré, le Val-d’Oise reste marqué par l’affaire. Avec une conclusion judiciaire qui continue de se faire attendre, le dossier pèse également sur le travail des gendarmes. Nous avons contacté des militaires du département pour en savoir plus.

Chaque année, c’est le même rappel. Dans le Val-d’Oise, le mois de juillet est à hauts risques. Depuis la mort d’Adama Traoré, 24 ans, dans l’enceinte de la caserne de Persan, à la suite de son interpellation par des gendarmes du Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (Psig) de L’Isle-Adam, la majorité des repos des militaires du département sont en effet supprimés à l’approche de la date anniversaire de ce tragique événement. Le but? Qu’un maximum de gendarmes puissent être disponibles en cas de besoin.

De violentes émeutes en juillet 2016

En juillet 2016, de violentes émeutes avaient suivi, à Beaumont-sur-Oise, le décès d’Adama Traoré. Treize gendarmes et policiers avaient été blessés dans des incidents allant de la voiture brûlée aux coups de feu. Quelques mois plus tard, en novembre, un bus avait été incendié dans le quartier de Boyenval, une petite cité de la ville, après le placement sous mandat de dépôt de deux frères d’Adama pour des violences survenues devant la mairie.

Les marches organisées à l’appel du comité de soutien de la famille du défunt se sont depuis déroulées dans le calme. Mais elles sont toujours surveillées de près. “L’année dernière, la manifestation, qui rassemblait principalement des personnes extérieures à la ville, s’est terminée comme une grande fête populaire, au bord de l’Oise”, note un journaliste bénévole local, Jean-Luc Gatellier.

Une hémorragie de personnels

Cinq ans après, l’affaire Adama Traoré a en effet pris une envergure internationale. Actuellement, l’information judiciaire sur les causes de la mort du jeune homme est toujours en cours. Les trois gendarmes qui l’avaient arrêté ont été placés sous le statut de témoin assisté. Leurs avocats estiment que “les gestes réglementaires l’ont été au regard de la rébellion d’Adama Traoré”. La famille de la victime, quant à elle, soutient que le décès du jeune homme est dû à un plaquage ventral. Lequel aurait provoqué une asphyxie. “J’ai toujours cru à la version des gendarmes. Je suis certain qu’ils n’ont pas maquillé quoi que ce soit”, se souvient le directeur général de l’époque, le général (2S) Denis Favier.

Lire aussi: Affaire Adama Traoré, le difficile quotidien des gendarmes du Val-d’Oise

Quelle que soit l’issue judiciaire de l’affaire, nous avons voulu en savoir plus sur ses conséquences sur le travail des gendarmes dans le Val-d’Oise. Deux militaires nous ont en effet signalé l’existence d’un malaise latent.

“Je sais que des gendarmes le vivent mal, nous confie ainsi un gendarme du département. Entendre dire que la Gendarmerie et la Police assassinent, c’est dur. On a l’impression qu’aujourd’hui, les policiers et les gendarmes ne seraient que des gros fachos. Qu’on tabasse des gens et qu’on les tue. C’est un truc de dingue ! L’autre jour, j’ai été surpris. Une dame n’a pas voulu me laisser entrer pour faire une vérification de boîte aux lettres. Sous prétexte qu’elle avait peur, alors qu’on s’était présentés poliment. Je me suis senti bête.” Et de rappeler : “Je n’ai jamais vu un gendarme maltraiter un gardé à vue. Mais nous sommes obligés de redoubler d’attention. Quand vous avez un individu qui simule malaise sur malaise, vous ne pouvez plus faire votre travail correctement.

Les conséquences très concrètes de l’affaire Adama Traoré

Si on ignore dans quelle mesure ce sentiment est partagé par d’autres militaires, nous avions déjà entendu un écho similaire. Un ancien militaire en poste dans le département nous avait ainsi expliqué, il y a quelques années, que faute de caméras-piétons disponibles, des collègues s’étaient équipés à leur frais de caméras Go-Pro pour pouvoir filmer leurs interventions. Et se protéger ainsi d’une mise en cause ultérieure.

Pour les gendarmes locaux, l’affaire Adama Traoré a eu des conséquences très concrètes. Ainsi, les effectifs de l’unité de Persan ont connu une véritable hémorragie. “Tous les gendarmes de Persan-Beaumont qui ont demandé leur mutation l’ont obtenue“, nous avait expliqué l’ancien gendarme en poste dans le département. Cette ville d’un peu plus de 13.000 habitants est tombée sur le tard dans l’escarcelle des gendarmes, suite à une décision, en 2013, de l’ancien ministre de l’Intérieur Manuel Valls.

Lire aussi: L’affaire Adama Traoré empoisonne Beaumont-sur-Oise et inquiète le gouvernement (papier d’angle AFP)

Ce redécoupage avait été mal vécu par les élus. « La Police est plus adaptée à la délinquance urbaine : Persan n’est pas un territoire rural. Ceci dit, on fera un bon accueil aux gendarmes », regrettait, dans les colonnes de 20 Minutes, Arnaud Bazin, alors président Divers droite du département du Val-d’Oise et ancien maire de Persan.

Le groupement met alors en place son organisation actuelle. A savoir une compagnie (L’Isle-Adam) qui chapeaute les communautés de brigades de Persan-Beaumont et de Viarmes-Luzarches. Ainsi que les deux brigades territoriales autonomes de L’Isle-Adam et de Montsoult.

Après l’affaire Adama Traoré, une désaffection pour le Val-d’Oise

Il a fallu compenser les multiples départs des personnels de l’Arme, alors que Persan-Beaumont et le Val-d’Oise n’attirent guère les gendarmes. Une désaffection compréhensible. Il y a trois ans, l’ancien préfet du département, Jean-Yves Latournerie, soulignait lui-même dans Le Parisien que les locaux des gendarmes étaient “les premières cibles d’actes de vandalisme et d’intimidation particulièrement violente.

“Les brigades d’Ile-de-France n’attirent pas, et encore moins celles du Val-d’Oise : elles sont pour l’essentiel peuplées de jeunes sortis d’école”, note le gendarme du département que nous avons contacté. “La très grande majorité des personnels veulent partir, poursuit ce gendarme. Pourtant, un sous-officier qui souhaite rester va passer plus vite les grades. Est-ce lié à ce qui s’est passé ? Peut-être. Quel gendarme n’a pas entendu parler de Persan?” Un autre militaire en service depuis quelques années dans le Val-d’Oise nuance l’impact du drame. “Le 95 a toujours été un département assez sensible, rappelle-t-il. Nous y avons plusieurs quartiers compliqués.

“Nous nous sommes sentis lâchés”

Les effectifs de gendarmes sur place ont cependant été revus à la hausse dans les années qui ont suivi, avec de meilleures conditions de vie. En octobre 2018, trente-huit nouveaux logements ont ainsi été inaugurés à 200 mètres de la caserne de l’avenue Jean-Jaurès. La Ville de Beaumont-sur-Oise prépare de son côté la construction de trente nouveaux logements. “Les gendarmes sont très appréciés par la population, ils ont l’air contents d’être ici et d’être utiles aux habitants”, note le maire Divers gauche Jean-Michel Aparicio, un connaisseur des questions de sécurité. Ce fonctionnaire est affecté à la Police de l’air et des frontières. “Beaumont, c’est une ville tranquille entre l’Oise et la forêt“, ajoute-t-il, soucieux de pouvoir tourner la page de ce drame. “Les habitants veulent oublier”, complète le blogueur Jean-Luc Gatellier.

Si le temps a fait son oeuvre, la question du soutien de l’Institution fait toujours débat. “Il y a eu un moment où nous nous sommes sentis lâchés, confie le gendarme du Val-d’Oise. Cela n’a pas été simple à vivre, et déjà que, pour nous, c’est dur, alors… pour les collègues qui sont intervenus…

Lire aussi: Lettre d’une “moitié” de gendarme à la soeur d’Adama Traoré

Un constat partagé par un autre militaire, qui regrette le manque de soutien officiel de la Gendarmerie, malgré la protection fonctionnelle dont bénéficient les gendarmes qui sont intervenus. “Nous aurions aimé un soutien politique des autorités”, souligne à ce sujet le général Richard Lizurey, numéro 2 de l’Arme au moment des faits, puis numéro 1 quelques mois plus tard.

Un silence qui s’explique aussi par le souci de l’Institution de ne pas porter préjudice à la défense des gendarmes en donnant l’impression de marcher sur les plates-bandes de la justice. Mais, dans le coeur des gendarmes, l’absence de parole pèse lourd.

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Un commentaire

  1. Desbois

    Bon courage à tous ces Gendarmes qui œuvrent quotidiennement et donc plus particulièrement dans ces unités citées ; ça ne doit pas être facile effectivement. Le temps estompe petit à petit cette malheureuse affaire.
    Nouveau soutien aux militaires concernés et bien sûr à leur famille.
    En espérant que cette affaire ne perdure pas encore durant 5 années !!!

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