vendredi 5 juin 2020
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Lors de la manifestation des Gilets jaunes du samedi 20 avril (Ph: GT/L'Essor).
Lors de la manifestation des Gilets jaunes du samedi 20 avril (Ph: GT/L'Essor).

“Tout a changé” : le témoignage d’un gendarme mobile après un an de Gilets jaunes

Le 17 novembre 2018, une crise sociale d’une ampleur inédite débute en France. Un gendarme mobile nous livre son bilan d’un an de mobilisation face aux Gilets jaunes. Même s’ils sont moins nombreux, ces derniers poursuivent toujours leur mouvement social.

Engagés en permanence

Cocktails molotov et bouteilles d'acide trouvés à Sivens (DR)
Cocktails molotov et bouteilles d’acide trouvés à Sivens (DR)

“Je suis gendarme mobile depuis plusieurs années quand la crise des Gilets jaunes débute. J’avais déjà connu de nombreuses missions où cela avait été aussi assez chaud. Mais avec les Gilets jaunes, nous avons été engagés tout le temps ! Avec de nombreux week-ends d’affilée. Et là ça continue, cela devient difficile. J’ai un collègue qui vient de craquer, alors que c’est un mec costaud, rompu à des maintiens de l’ordre durs. Mais il est cassé moralement. Ce qui est le plus dur pour nous c’est l’engagement dans la durée. Il faut toujours du monde car potentiellement il y a un trouble à l’ordre public. Et l’État se cache derrière nous car nous sommes le dernier rempart. Il faut dire merci à notre cher président Nicolas Sarkozy qui avait supprimé quinze escadrons il y a quelques années.”

Lire aussi sur L’Essor: Comment les escadrons de gendarmes mobiles s’adaptent à la surchauffe de la crise des Gilets jaunes

La perte des repos

Un képi de gendarmerie mobile (Photo DC)

“Tout a changé d’un coup dans l’emploi dans mon escadron. Nous avons perdu la notion de repos. Même quand nous sommes censés les avoir, ils dégagent. On nous dit: on part là-bas. Puis finalement nous n’y allons pas et nous partons nous reposer trois heures à l’hôtel avant de repartir. Physiquement, c’est dur, c’est usant. Mais j’aime toujours mon métier, je suis heureux de partir le matin en maintien de l’ordre et de connaître l’adrénaline. La mission avant tout. On reste gendarmes, militaires. Les repos sautent, on dit garde à vous, repos, et voilà.

Mais je suis père de famille. Ma femme me demande pourquoi nous partons, pourquoi nous n’avons plus nos repos. Hier soir, mon enfant n’a pas voulu se coucher car son papa n’était pas à la maison. Cela fait réfléchir. Pour moi, l’année prochaine, la mobile c’est terminé. C’est acté. J’attends un appel à candidatures pour partir. Dans mon escadron, il y a des gendarmes plus jeunes que moi qui font aussi des candidatures pour partir. La mobile m’a apporté beaucoup de choses mais là elle est en train de m’enfoncer.”

 

Erreurs tactiques

Affrontement entre des gilets jaunes et les forces de l'ordre le 1er décembre à l'Arc de Triomphe (Ph: Olivier Ortelpa/Creative Commons)
Affrontement entre des Gilets jaunes et les forces de l’ordre le 1er décembre à l’Arc de Triomphe (Ph: Olivier Ortelpa/Creative Commons)

“L’État n’a pas vu le vent venir. En décembre, quand vous voyez les unités qui se font prendre à partie place de l’Etoile à Paris, c’était une erreur tactique claire. Tenir une place avec autant d’accès, ce n’est pas possible. Même chose pour la passerelle où Christophe Dettinger frappe des gendarmes mobiles. On ne tient pas une passerelle à deux bonhommes. C’est une erreur. Il fallait avoir le courage de dire à la salle de commandement que ce n’était pas possible d’assumer cette mission.

Lire aussi sur L’Essor: Davantage de gendarmes blessés face aux Gilets jaunes qu’à Paris lors de Mai 68

En province, nous avons aussi vu des manœuvres médiocres. Des escadrons se sont fait tagger Acab (All cops are bastards) sur le camion, des camarades se prennent des boules de peinture, des pétards aux pieds. Or ce qui nous fait du mal, c’est que nous sommes plus militaires, plus carrés. En fonction des patrons, des commandements de peloton, nous allons parfois plus subir que les CRS qui vont employer la force ou partir. C’est ce qui fait d’ailleurs que le gendarme mobile est encore apprécié par les Gilets jaunes: “Ah c’est des gendarmes ? Ils vont pas nous taper alors”. En fait, nous ne faisons plus de maintien de l’ordre offensif, aujourd’hui on nous laisse subir pour défendre des institutions.”

Les Gilets jaunes

Un blindé de la Gendarmerie, à l'Arc de Triomphe, lors de l'acte 23 des Gilets jaunes (crédit photo: GT/L'Essor).
Un blindé de la Gendarmerie, à l’Arc de Triomphe, lors de l’acte 23 des Gilets jaunes (crédit photo: GT/L’Essor).

“Le début de la crise des Gilets jaunes, je la comprends très bien. Ils se battaient pour le prix de l’essence. Après on vit dans un pays où l’on vit relativement bien. Il faut arrêter de faire la pleureuse et de descendre tout le temps dans la rue. Vous avez des black blocs que nous connaissons bien, rompus à nos techniques. Et vous avez des Gilets jaunes radicalisés qui veulent casser. Ce sont eux qui ramassent, pas les black blocs, qui se changent, se cachent derrière des banderoles.

Pour la GLI-F4: les manifestants sont inconscients d’aller chercher une grenade au sol. Regardez ce qu’il s’est passé devant l’Assemblée nationale. Les gendarmes mobiles font une défense ferme, ils gazent face à des manifestants parfois mieux équipés que nous en termes de masque à gaz. Or si le gaz ne fait plus d’effet, il faut utiliser un spectre plus haut, et c’est ce qu’il s’est passé.

Quant aux violences policières, il faut relativiser. Nous utilisons la distanciation, l’effet de masse, de bloc… Quand vous regardez le maintien de l’ordre dans d’autres pays, ils sortent du rang pour matraquer comme c’est pas permis. Le problème, c’est qu’on a injecté des personnels rompus aux violences urbaines de courte intensité comme les brigades anti-criminalité. Quand ils arrivent avec leurs lanceurs de balle de défense, cagoulés comme des unités d’intervention, cela fait halluciner quand même. Le lanceur de balle de défense, c’est une arme précise, mais si vous bougez un tout petit peu, forcément il y a des dégâts.”

Propos recueillis par GT.

13 Commentaires

  1. Chiner

    Les gendarmes ont le statut de militaire, ils sont donc corvéables à merci. le gouvernement les utilisent comme il ne le ferait avec aucune force civile, et pour cause. La grande muette est constituée d’hommes et de femmes, non syndiqués ,qui ont choisi de servir la France. Leur abnégation, leur disponibilité qui font leur honneur, sont exploités, tel un usurier vorace, par des politiques indifférents et souvent incompétents. Ces derniers doivent prendre garde que le dernier rempart face à une société malade d’égoïsme et de violence ne s’effondre pas. Le moral est atteint et les signaux lancés par la base préjugent un avenir incertain, donc dangereux pour la paix républicaine. les décideurs, à l’évidence, n’ont toujours pas pris la mesure de la situation explosive latente. Les moyens sont très insuffisants pour ne pas dire ridicules. La hiérarchie, petit doigt sur la couture du pantalon, est complice. Réveillez-vous, il est presque trop tard !

    • C’est vrais et les policiers en profitent que le gendarme soit militaire ils nous prennent pour des ” ‘ainsi que les politiques qu’on rentre de retour dans le ministere DES armées mais avec un budget bien spécifique. Nos chers étoiles qu’attendent t ils ils sont là pour ça,

      • Guézennec

        Mises à part quelques individualités, n’attendez rien de la hiérarchie. Ces officiers n’ont qu’un souci : consulter l’annuaire pour voir où ils en sont au niveau avancement, et se comparer aux collègues en fonction de leurs origines d’accès dans le corps. Partant de là, toutes leurs actions seront orientées dans le seul but de “gratter” un galon ou une étoile par rapport au “copain”. Alors “pas de vagues” dans les interventions et surtout pas de remontées négatives de la part du personnel. Effet immédiat, on rend compte au gouvernement ou à ses représentants que tout ve bien et qu’on va assurer les missions sans réfléchir. Seuls quelques officiers généraux ont eu les “cojones” pour y faire face et chaque gendarme les connaît. Puissent les cadres en prendre vraiment conscience et agir en conscience et avec honneur ; ils en seront remerciés. Et qu’ils pensent aux familles !

      • Mais non il faut rester au ministère de l’intérieur car l’état major des armées va récupérer le budget et distribuer les miettes aux gendarmes comme avant. Les gendarmes ne sont pas aimés au mindef.

      • Vous pouvez rêver, jamais vous ne retournez au ministère des armées, pour contourner la loi européenne de 1995, toujours en vigueur, interdisant aux militaires d’exercer des fonctions de police, vous avez été rattachés au ministère de l’intérieur. Sinon, la gendarmerie aurait été dissoute comme l’ont fait la Belgique et l’Autriche. Les autres pays européens sont comme la France en infraction avec cette loi.

        • Chiron

          Aucune directive européenne n’a été prise sur le sujet. En réponse à la question écrite n° 11977 de M. Hubert Haenel portant sur cette question, il a été répondu : “En tout état de cause, l’organisation des forces de police des Etats membres de l’Union européenne n’entre pas dans le champ des compétences de la Communauté. Ainsi, un tel projet, s’il existait, ne trouverait dans les traités actuels, y compris dans le traité d’Amsterdam, aucune base juridique pour le fonder.”
          A contrario, il suffit de rappeler la création en 2004 de la FGE dont les sept pays membres : France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Portugal, Roumanie et Pologne, le sont au titre d’États membres de l’Union européenne possédant des forces de police à statut militaire et qui a vocation à servir prioritairement la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’UE.

  2. L’épisode dit des “gilets jaunes” qui a débuté fin novembre 2018 et qui se poursuit toujours a non seulement été mal géré par les autorités mais pas géré du tout. Les autorités en responsabilité se sont révélées n’être que des “amateurs” (pour ne pas être plus grossier). Les ordres contradictoires et les consignes incompréhensibles la plupart du temps donnés par un ministre de l’Intérieur totalement “à l’ouest” (toujours pour rester poli).
    Heureusement le professionnalisme des gendarmes engagés dans ce rude combat a pu souvent éviter des situations plus que périlleuse

  3. Juste un rappel, nous les policiers subissont autant que les mobiles! On a autant de blessés que vous et on ne part jamais d’un maintien de l’ordre sans autorisation, contrairement à ce qui est dit! Arrêtez de casser du flic, on est dans le même bateau. La passerelle existe. Profitez en!
    Et surtout, n’oubliez pas que des policiers ont été militaires avant d’être flic…

  4. Philibert

    Chers amis gendarmes,
    J’ai envie de vous dire “bienvenue dans la vraie vie policière”. Oui, le maintien de l’ordre est dur avec les gilets jaunes, mais oui aussi le respect de l’ordre est dur au fur et à mesure que la conurbation avance et grignote les zones jadis considérées comme campagnardes. La France péri-urbaine se propage dans les ZGN et c’est fini le temps où la police s’occupait des grandes métropoles, alors que la gendarmerie se contentait des campagnes. La voyoucratie vient à vous! Vous ne pouviez pas indéfiniment faire de la “police en gants blancs”. Alors, oui, avec cette crise des gilets jaunes, vous êtes mobilisés à temps pleins, comme les CRS, comme les compagnies d’intervention de la PP. Du reste, les manifestants font ils vraiment la différence entre les uniformes ?

  5. MALFIONE James

    J’ai lu avec grand intérêt les “états d’âme” (parfaitement justifiés) de mes camarades d’active.
    J’ai été “moblot” pendant 18 ans et j’ai connu Mai 68 à Paris comme en province, surtout à Lyon où l’ EGM de Bourgoin avait eu des dizaines de blessés.
    J’étais à cette époque au 7/15 de Pontcharra.
    Je faisais partie de l’équipe Légion de Pentathlon Militaire et j’étais resté à la résidence pour les entrainements, mais vu les évènements, comme beaucoup de camarades restés au “dépôt”, nous avons renforcé l’ EGM de Bourgoin pour ces “manifs” pures et dures !!!C’est du reste au cours d’une de ces manifs que le Commissaire de Lyon, René LACROIX, avait été tué, écrasé par un camion fou lancé à vide par les émeutiers, sur le Pont Alexandre III.
    Son geste héroïque avait permis d’éviter le pire, puisque le « camion fou” devait normalement percuter les cordons de GM et de CRS placés à l’autre extrémité du pont.En 1968, nous n’avions pas le matériel de protection comme l’ont actuellement les EGM et cela nous avait été néfaste car la tenue inadéquate et l’absence de boucliers, nous rendaient vulnérables.Aujourd’hui retraité après 22 ans de service (Marine et Gie), lorsque je fais le bilan de ma vie de « moblot”, je me dis que nous avions été malgré tout bien moins “maltraités” que ne le sont nos jeunes G.M actuellement H24 sur le terrain et pour lesquels, la vie de famille est inquiétante; pour cela, je leur tire mon chapeau !!
    Jimmy (ancien du 9/15)

  6. Boiron

    Même si nos gendarmes ont le statut militaire ils sont avant tout des humains, avec des émotions,des sentiments , etc , comme tout autre individu . Ce qui n est pas le cas pour une majorité des gilets jaunes , black blocs agressifs, virulents , lâches, voir la limite des meurtriers.
    Quant à nos chers res ministres et président, d ailleurs ce dernier , si je peux me permettre n a pas effectué son service militaire ( étrange pour un chef des armées … condition remplie pour le prochain président…) ne semblent pas être tourmentés des souffrances physique, psychologique ressenties par nos gendarmes ,dont leurs 2 principales missions sont protéger , défendre le peuple. Avec toute ma considération à leur égard .

  7. Swol andre

    Ancien major en Crs,nous avons tous connus un moment ou l,autre des années particulièrements mouvementées. Nous avons fait un choix dans notre vie,notre carrière ou notre boulot passe avant notre famille,nos amis aussi qui s eloignent.J,ai élevé avec mon épouse 4 enfants et les deux derniers, c,est mon épouse qui les a élevés. J,ai connu beaucoup de mes collègues qui ne pouvaient plus supporter cette vie.Mon rôle était de les conseillers pour une mutation dans un autre services.Il faut éviter l,effet de contagion pour la cohésion de la section .Pour conclure,j,ai honte du comportement de nos bacs et compagnie d,interventions de la Pp qui se sont une honte pour nous anciens CRS.Il n,y plus l,honneur de servir.Le Ministère de l,Interieur a sa grosse part de responsabilités.

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