lundi 30 novembre 2020
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Manifestant équipé de bouclier artisanal pour s'opposer au projet de retenue d'eau de Sivens (DR)
Opposants au projet de retenue d'eau de Sivens (DR)

Notre-Dame-des-Landes : ce que nous apprend le précédent de Sivens

“Un siège” en règle, une mission avec une “intensité de violence” inédite, voire une scène d’“apocalypse”… A la lecture des témoignages de leurs collègues intervenus à Sivens en 2014, les gendarmes peuvent être soulagés de la stratégie d’apaisement adoptée par le gouvernement dans le dossier de Notre-Dame-des-Landes. Une évacuation rapide et brutale de la ZAD aurait en effet été périlleuse, comme le montre le déroulé de la nuit où le jeune militant écologiste Rémi Fraisse a trouvé la mort, tué par l’explosion d’une grenade offensive lancée par un gendarme mobile.

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Les 62 pages de l’ordonnance de non-lieu rendue le 8 janvier 2018 par les juges d’instruction toulousaines Anissa Oumohand et Elodie Billot (et révélée le lendemain par Mediapart), détaillent la violence et la détermination du groupe organisé de manifestants qui a harcelé les gendarmes une bonne partie de la nuit du 25 au 26 octobre 2014.

“Spécialement équipés”

Zadiste caillassant les forces de l'ordre (DR)
Zadiste caillassant les forces de l’ordre (DR)

Peu avant minuit, la situation était pourtant calme à l’arrivée des 68 gendarmes mobiles de l’escadron 28/2 de La Réole venus relever leurs homologues de l’EGM 47/3 de Châteauroux et une compagnie de CRS. Plus tôt dans la journée, la “zone de vie” que les gendarmes sont chargés de protéger avait pourtant fait l’objet d’affrontements violents menés par un groupe d’une “centaine d’opposants violents”, “spécialement équipés pour en découdre”, écrivent les magistrats.

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De 21 heures à minuit, la situation s’est calmée, bien que soient observés des mouvements d’opposants “allumant tout autour des feux”, faisant “fortement ressentir” une “montée en pression” selon le capitaine G., commandant l’escadron 47/3.

“Un terrain très défavorable”

En arrivant sur le secteur, les gendarmes réalisent tout de suite la situation délicate dans laquelle ils se trouvent, d’autant que les manifestants ont gagné du terrain par rapport à la veille. Le lieutenant-colonel L., commandant le groupement tactique de Gendarmerie (GTG) chargé de coordonner l’emploi des forces mobiles, estime que le terrain est “très favorable à l’adversaire”.

Le gendarme L. décrit une “impression oppressante”, avec des feux allumés de plus en plus proches de la zone de vie. Autour de ces brasiers, de nombreux individus postés donnent au commandant de l’escadron de La Réole, le capitaine J., l’impression d’une “veillée d’armes avant l’assaut”.

“Catapultes artisanales”

Cocktails molotov et bouteilles d'acide trouvés à Sivens (DR)
Cocktails molotov et bouteilles d’acide trouvés à Sivens (DR)

“Le mode opératoire consistait à ce que des manifestants non agressifs installaient les brasiers au plus près et y déposaient des sacs remplis de projectiles. Ensuite ils laissaient place aux plus violents qui jetaient les projectiles”, écrivent les juges d’instruction, résumant les propos du lieutenant F., commandant le peloton d’intervention de l’escadron de La Réole.

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Le même officier décrit “deux fronts” , le premier constitué de près de 150 personnes, face aux gendarmes, et le second rassemblant une soixantaine d’individus sur leur flanc gauche. Ces derniers se sont livrés à un “harcèlement organisé au moyen de jets de pierre – dont certains à l’aide de catapultes artisanales, de tirs tendus de fusées éclairantes et explosives, de feux d’artifice et de cocktails Molotov”.

Pour lui, “cette nuit là, l’EGM avait fait face à un état de siège sans aucune revendication, le but affiché étant de s’en prendre aux forces de l’ordre. Il n’avait jamais assisté à un tel degré de violence et de détermination de la part des opposants”.

“Postes de combat”

Le lieutenant R., commandant le peloton “alpha” de l’escadron a, lui, été “marqué par l’organisation des opposants qui, comme s’ils étaient dirigés, conduisaient des opérations de guérilla avec des postes de combats avancés et harcelaient l’escadron sur toutes ses positions”. Un témoignage confirmé par le lieutenant F. qui a repéré un meneur qui “dirigeait la manœuvre des opposants en adressant des ordres depuis un point plus reculé”.

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L’équipement des manifestants, notamment en matériel de protection, a également donné du fil à retordre aux gendarmes. Les masques à gaz, alliés à un vent contraire, ont notamment rendus inefficace l’emploi de gaz lacrymogènes. Des lasers et autres “grosses lampes” étaient par ailleurs pointés sur les visières des casques pour éblouir les militaires.

“Organisateurs dépassés”

Avertissement menaçant à Sivens (DR)
Avertissement menaçant à Sivens (DR)

Si ces témoignages provenant de gendarmes seront probablement mis en doute, ils sont pourtant corroborés par ceux de personnes peu suspectes de connivence à leur égard. Ainsi, Clément Q., l’un des organisateurs de la manifestation et qui a par ailleurs porté plainte contre les forces de l’ordre pour un tir de lanceur de balle de défense l’après-midi du 25 octobre 2014 a vu une centaine d’individus encagoulés et armés notamment de cocktails Molotov et de bombes à l’acide chlorhydrique “lancer tout ça sur les gendarmes pendant longtemps”.

Alors qu’un militant écologiste, Pierre G. décrit des organisateurs “dépassés par les événements”, Dominique M., qui se présente comme un “intermédiaire entre les zadistes et les gendarmes” a, lui, “assisté à la constitution d’un groupe de soixante opposants, dont certains casqués venus pour en découdre avec les forces de l’ordre”, écrivent les juges.

“Apocalypse” et “scènes de guerre”

Les pompiers appelés pour secourir Rémi Fraisse décrivent pour leur part une “situation de guérilla” pour l’un tandis qu’un autre estime avoir assisté à des “scènes de guerre qu’il n’avait pas vues depuis l’armée”. 

La prise en charge du militant écologiste, que les gendarmes sont allés chercher sous un déluge de projectiles, a d’ailleurs été particulièrement compliquée. L’adjudant D., officier de police judiciaire (OPJ) territorialement compétent, a décrit “les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles ce manifestant avait été évacué de la zone” en employant le terme d’“apocalypse”.

Le chef groupe 1 du peloton Alpha, l’adjudant F. assure que lui et ses hommes ont “entendu des manifestants, s’étant probablement mépris sur la qualité de la victime, crier on en a eu un” ” à l’arrivée des pompiers pour la prise en compte du corps.

“Soif de violence”

Zadiste à Sivens (DR)
Zadiste à Sivens (DR)

Alors que les renseignements territoriaux avaient mis en garde contre le “possible déplacement (…) de 150 “black blocks” depuis Notre-Dames-des-Landes” , deux témoignages montrent bien la présence, parmi des manifestants pacifiques, de personnes “particulièrement bien équipées (cagoules, treillis, gants, palettes, panneaux de signalisation en guise de boucliers) animées par l’intention d’en découdre avec les forces de l’ordre”.

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Olivier T., médiateur parmi les manifestants, a bien tenté de les dissuader alors qu’ils se regroupaient mais en vain. “Selon lui, les membres de ce groupe profitaient de la cause de Sivens pour assouvir leur soif de violence vis-à-vis des forces de l’ordre”, précisent les juges.

De son côté, un journaliste, Anthony F. a vu arriver sur le site un “groupe organisé et déterminé de 80 individus casqués, encagoulés et porteurs de boucliers, manifestement constitué pour en découdre avec les forces de l’ordre. Ce groupe manoeuvrait de façon rodée notamment à l’aide de liaisons radio et avec des codes pour le déplacement”. 

“Calme, réfléchi et non-violent”, tous les témoignages concernant Rémi Fraisse le décrivent comme une personne à mille lieues des groupes violents qui ont harcelé les gendarmes tout au long de cette nuit. Le militant écologiste s’est probablement retrouvé “au mauvais endroit au mauvais moment”, comme l’explique l’un de ses amis.

Matthieu Guyot 

@EssorMG

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