mercredi 26 février 2020
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La brigade de Trèbes (Photo/UNPRG).

La prise d’otages de Trèbes racontée par les gendarmes locaux

Le 23 mars 2018, les gendarmes de l’Aude font face à une attaque terroriste sans précédent dans ce département. Radouane Lakdim entame un périple meurtrier à Carcassonne qui se soldera par quatre morts.

Basket aux pieds, treillis militaire sur les jambes et doudoune sur le dos, ce jeune homme radicalisé de 25 ans fait irruption dans un supermarché de Trèbes à 10h39. Un quart d’heure plus tard, les gendarmes, avec à leur tête le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, le n°3 de la Gendarmerie dans l’Aude, sont sur les lieux pour contrer l’assaillant. Voici leur récit des événements détaillés par des gendarmes devant les enquêteurs.

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L’ARRIVEE

Ce jour-là, le peloton de surveillance et d’intervention de la Gendarmerie (Psig) de Carcassonne, fort de 13 personnels, a prévu une opération d’instruction à la brigade de Peyriac-Minervois. C’est dans cette commune, distante d’une quinzaine de kilomètres de Trèbes, que l’unité apprend qu’une tuerie est en cours dans un supermarché de Trèbes.

Les gendarmes de l’unité, dispersés sur plusieurs sites, prennent aussitôt la route pour se rendre sur place. Arnaud Beltrame confirme par téléphone qu’il ne s’agit pas d’un exercice. La situation est grave, et le centre d’opération et de renseignement de l’Aude (Corg) lance un appel général à toutes les unités se trouvant à proximité.

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Le fusil d'assaut HK G36 qui équipe les Psig Sabre de la Gendarmerie et les BAC de la Police. (Crédit photo MG/L'Essor)
Le fusil d’assaut HK G36 (Crédit photo MG/L’Essor)

Grâce au matériel acheminé sur place, le Psig dispose de tout son matériel d’intervention, de protection et de radio (gilets pare-balles, casques lourds ou fusil d’assaut). Les gendarmes de la brigade de Trèbes ont déjà pris position sur place face à l’entrée du supermarché. Le Psig demande et obtient l’autorisation de se rendre dans le bureau du P-DG où sont situés des terminaux des caméras de vidéosurveillance, sur le côté avant gauche du magasin, au premier étage. Cette salle, stratégique, a été localisée par des gendarmes de la brigade de Capendu.

L’unité d’intervention se scinde en deux : cinq gendarmes pénètrent dans le commerce par une entrée secondaire, les trois autres restant sur le parking pour sécuriser le matériel et la façade.

LA PROGRESSION

Positionnés en arc de cercle, les militaires se déplacent vers l’entrée sud du magasin. A l’étage, les caméras de vidéosurveillance permettent à l’unité de localiser le terroriste. Des gendarmes sont d’ailleurs déjà présents dans cette pièce, rejoints ensuite par Arnaud Beltrame. L’unité, appuyée par le lieutenant-colonel, suggère une évacuation rapide du magasin pour “éviter un carnage” – des clients sont encore en train de faire leurs courses dans le supermarché ! Six gendarmes, dont Arnaud Beltrame, s’engouffrent dans le supermarché en descendant un escalier. Ils seront rejoints ensuite par deux gendarmes de la brigade de Capendu, puis par un gendarme motocycliste.

Au cours de notre progression, j’ai senti la présence derrière mon dos de quelqu’un qui nous rejoignait, raconte l’un des gendarmes du Psig de Carcassonne aux enquêteurs. C’est Arnaud Beltrame. Il était équipé de son gilet pare-balles à port discret et de son arme de service. Il a voulu me passer dans la colonne mais n’étant pas équipé d’un gilet pare-balles lourd comme le veut la consigne, je lui ai demandé de rester derrière moi.”

Les militaires aperçoivent Radouane Lakdim, un jeune homme barbu vêtu de noir, tenant une femme en otage. Ils prennent position le long des caisses enregistreuses et dans les rayons. Le chef de l’unité demande à Arnaud Beltrame de rester en retrait durant cette progression pour éviter d’apparaître à découvert. L’intervention du Psig permet l’évacuation de nombreux clients, qui rampent au sol pour s’éloigner du terroriste. Il est désormais à une quinzaine de mètres des gendarmes.

Photo d’illustration (M.G L’Essor).

LA SUBSTITUTION

Un gendarme tient en joue le terroriste, tandis qu’un autre militaire fait évacuer deux clients, cachés sous les caisses. Une caissière, terrorisée, est tétanisée. Les militaires l’évacuent en la tirant pour qu’elle puisse s’échapper.

Les yeux dans les yeux, le gendarme demande posément au meurtrier de relâcher son otage. C’est à ce moment qu’Arnaud Beltrame s’interpose dans la ligne de mire. Le lieutenant-colonel prend les choses en main. “C’est moi qui négocie”, explique-t-il. Un gendarme du Psig se souvient d’ailleurs que le haut gradé avait prévenu : il voulait être le seul à parler au preneur d’otage.

J’ai été énormément surpris, mais j’ai rapidement compris ce qu’il voulait faire, explique un autre gendarme du Psig. Je l’ai entendu dire au terroriste qu’il allait prendre la place de l’otage sur un ton ferme. C’est comme si c’était un ordre.” Un autre militaire voit Arnaud Beltrame “se diriger vers l’individu d’un pas calme, en écartant les bras”.

Une prise en main pas étonnante pour ce même gendarme. “C’est un ancien membre de l’escadron parachutiste d’intervention de la Gendarmerie nationale, il connaissait les techniques d’intervention dans le cadre de ce genre d’affaire”, expliquera-t-il aux enquêteurs. Le lieutenant-colonel propose au terroriste de se substituer à l’otage. Il enlève son gilet pare-balle et détache son ceinturon.

L’échange des otages n’offre malheureusement pas de fenêtre de tir pour les gendarmes, qui cherchent d’abord à fixer leur adversaire. Le terroriste se réfugie avec Arnaud Beltrame dans le bureau de l’accueil. Les cinq gendarmes du Psig se positionnent à proximité et à l’arrière de rayons. Quelques minutes plus tard, Arnaud Beltrame sort du bureau pour récupérer son pistolet et un chargeur, puis retourne vers le terroriste.

L’ATTENTE

Le téléphone du chef du Psig sonne : c’est Arnaud Beltrame. Il demande aux gendarmes d’évacuer le supermarché. “C’est un ordre, sinon il menace de faire péter des grenades”, indique-t-il. Les militaires reculent, assez pour ne plus être vus, le moins possible pour être au plus près de leur camarade.

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Les militaires du Psig de Carcassonne et ceux des Psig de Castelnaudary et de Limoux sont rejoints par ceux du Psig-Sabre de Narbonne. L’antenne GIGN de Toulouse est également sur place. Le Psig de Carcasonne, l’une des premières unités arrivées sur les lieux, est désormais chargée de sécuriser l’arrière du magasin. En tout, il s’est déroulé environ une quarantaine de minutes durant leur intervention.

L'antenne GIGN d'Orange (Illustration /JPA/L'Essor)
L’antenne GIGN d’Orange (Illustration /JPA/L’Essor)

A 14h16, l’échange téléphonique entre l’un des négociateurs du GIGN et le terroriste s’interrompt brutalement. Des gendarmes de l’antenne GIGN entendent deux coups de feu. Les hélicoptères du GIGN sont alors en approche – une opération est prévue à leur arrivée.

ARNAUD BELTRAME EST MORTELLEMENT BLESSE

Douze minutes plus tard, l’assaut mené par les gendarmes de l’antenne permet de neutraliser le preneur d’otage. Les secours se précipitent pour tenter de sauver Arnaud Beltrame, touché par deux balles et égorgé. Il décédera dans la nuit de ses blessures.

C’était un homme engagé, amoureux de l’institution et de la nation, se souviendra un gendarme de la brigade de Trèbes auprès des enquêteurs. J’ai pensé qu’il était très courageux et qu’il voulait vraiment sauver la vie de cette femme. Tout le monde était dans l’incompréhension avant d’envisager qu’il s’agissait sûrement de la meilleure façon de sauver la vie de l’otage.”

Gabriel Thierry.

Un commentaire

  1. Nous n’oublierons jamais l’engagement et le sacrifice du Colonel Beltram. Je pense à sa famille et à tous ses collègues. Merci à toutes ces forces de sécurité qui s’engagent au quotidien et au péril de leur vie. Ils m’ont inspirée pour veiller sur la Brigade de gendarmerie du lieu où je réside. J’y rajoute aussi la police municipale. Ce métier est souvent difficile et ils ont besoin de reconnaissance, de gentillesse. En cette nouvelle année je vous souhaite ainsi qu’à la famille du Colonel Beltram que la douleur s’apaise et du courage dont vous ne manquez pas pour protéger et servir. Merci et prenez bien soin de vous.

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