dimanche 21 juillet 2019
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Quand la guerre s’efface derrière l’art

Le musée de Saint-Martin-en-Ré présente, jusqu’au 30 septembre 2016, le travail très original de Catherine Métais, artiste plasticienne d’origine rétaise. Aboutissement d’une oeuvre entamée en 1983, l’exposition montre des photos argentiques en noir et blanc retravaillées à l’encre bleue ou rouge et des dessins à l’encre de Chine de bunkers d’un site d’artillerie lourde allemande construit dans le nord-ouest de l’Ile de Ré sous l’Occupation.

C’est une pièce unique et l’un des bâtiments les plus singuliers du Mur de l’Atlantique en France. Une tour grise de béton massive et austère de vingt mètres de haut qui domine une forêt domaniale de pins, au-dessus d’une belle plage de sable fin de l’Ile de Ré.

Avec sa tête, barrée d’une étroite meurtrière, cette tour de direction de tir baptisée Karola rappelle les Moaï, ces statues monumentales de l’Ile de Pâques, ou les heaumes des Chevaliers teutoniques.

Très connue des spécialistes de l’architecture militaire, la tour Karola est la pièce maitresse d’un site de 35 hectares à Ars-en-Ré. Les Allemands y érigèrent de 1942 à 1944 une série de batteries d’artillerie de longue portée pour protéger les abords de la puissante base sous-marine de La Pallice, près de La Rochelle, qui abritait les U-Boat de la Kriegsmarine.

Sur l’Ile de Ré, occupée de juin 1940 au 8 mai 1945, les Allemands ont aménagé ce site, entre 1942 et 1944, au prix de travaux titanesques de l’organisation Todt. Sur ces 35 hectares, trois lieux différenciés (Karola, Kora et Kathe) portent des prénoms allemands de femmes. Tout comme la batterie Hertha, plantée sur la dune de la plage de la Couarde-sur-mer, à une dizaine de km de Karola.

L’ensemble (Karola, Kora, Kathe) représente près d’une centaine de bunkers et de bâtiments enterrés, dont les emplacements de deux tourelles doubles de canons de 203 mm et ceux de quatre autres canons de 220 mm encuvés d’une portée de 37 km. Ces puissants canons, qui ne tirèrent qu’une seule salve dans la nuit du 14 au 15 août 1944 en direction de navires alliés, étaient coordonnés et guidés par la tour de direction de tir Karola, également poste de commandement.

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La tour Karola en juillet 2008. Crédit : PMG/Essor.
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La tour Karola détournée par Catherine Métais dans l’exposition intitulée “K…Ro429…de 83 à… Crédit : Catherine Métais.

En mai 1945, l’ensemble – le plus important du Mur de l’Atlantique au sud de la Loire – est remis à l’armée française. Progressivement désarmé, transformé en terrain d’entrainement militaire, il est définitivement fermé à la fin des années 1990. Le site reste un terrain militaire, sous l’autorité de la Marine et interdit au public.

Pourtant des passionnés d’histoire militaire ou même des nostalgiques du IIIe Reich qui avaient tagué la tour Karola avec des dessins – effacés depuis – en référence aux Jeunesses hitlériennes, s’introduisent régulièrement sur le site. Les deux accès aux sept niveaux de la tour Karola, protégée par deux mètres d’épaisseur de béton, ont été ensablés il y a une dizaine d’années pour empêcher d’accéder à l’intérieur du bâtiment.

En 1983, Catherine Métais, artiste plasticienne de 35 ans, qui vit alors à Berlin, dépose un projet de « défonctionnalisation » d’un énorme bunker de la défense civile datant de 1943. Le Sénat de Berlin envisage alors de le transformer en abri anti-atomique. Au début des années 80, l’ancienne capitale allemande est le théâtre de la crise des euromissiles, fusées Pershing américaines à l’Ouest contre SS-20 soviétiques à l’Est. Catherine Métais, « militante pacifiste » est de toutes les manifestations.

Au mois de juillet 1983, elle se trouve à Ré, île dont elle est originaire. Un ami lui parle de la tour Karola. Elle explore le terrain militaire à la sauvette, dessinant et photographiant bunkers, abris, lieux de vie, emplacements d’artillerie et bien entendu la tour Karola.

Quelques mois plus tard, munie d’une autorisation en bonne et due forme de l’amirauté, Catherine Métais revient sur le site pour continuer ses recherches, ses photos et ses croquis. Elle se focalise particulièrement sur la tour de direction de tir, « sculpture monumentale et symbole de la brutalité de la guerre ».

Une trentaine d’années plus tard, Catherine Métais expose le résultat de ses travaux au musée Ernest Cognacq de Saint-Martin de Ré, adossé à l’Hôtel de Clerjotte, élégant bâtiment de style gothique flamboyant de la fin du XVème siècle. Depuis 2008, l’enceinte érigée par Vauban autour de Saint-Martin de Ré est classée au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Au fil de ses photos et de ses dessins, l’artiste détourne la fonction guerrière du site, et particulièrement de la tour Karola, en un objet artistique, accentuant le « côté dérisoire de ce système immobile et enterré » plus de 70 ans après sa construction.

« Cette tour est sacrément belle ! », dit Catherine Métais qui se défend pourtant de toute admiration pour le système nazi qui a présidé la construction de Karola.

Les photos argentiques noir et blanc de la tour sont ainsi repeintes à l’encre bleue ou rouge. La meurtrière de la tour, passée à l’encre rouge est transformée en lèvres de femme. Une bande de gazon synthétique vert souligne le gris de la tour sur une autre photo. Un cadre doré enserre une photo de la tour, entourée en partie d’un grillage.

Sur une autre photo, la base de la tour est enveloppée dans un tutu rose peint à l’huile. La préfiguration d’un projet iconoclaste de Catherine Métais intitulé « Danse Karola danse ». L’artiste propose de ceindre la base de la tour (trente mètres de circonférence) d’un tutu en tulle noir et rose de 450 mètres carrés, d’élaguer la végétation environnante et de « nettoyer les souillures fascistes ». Catherine Métais suggère d’inaugurer la tour Karola un 8 mars (fête des Femmes) ou un 8 mai (« changement de propriétaire ») avec la musique d’un ballet classique français !

 

Pierre-Marie GIRAUD

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