samedi 28 novembre 2020
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La caserne Pasquier de Satory où est implantée le GIGN (Capture d'écran du Géoportail de l'IGN)
La caserne Pasquier de Satory où est implantée le GIGN (Capture d'écran du Géoportail de l'IGN)

Les vues aériennes des sites sensibles de la Gendarmerie en libre accès sur le net

Obtenir une photo aérienne des sites les plus sensibles de la Gendarmerie? C’est simple comme bonjour avec Google Maps! Un arrêté liste pourtant, depuis le 27 octobre 2017, quatre sites de l’Institution dont “la prise de vue aérienne”, photo, vidéo ou autre, est interdite. 

Il s’agit du siège de la direction générale à Issy-les-Moulineaux (92), du Pôle judiciaire à Pontoise (95), ainsi que du GIGN et du groupement blindé de gendarmerie mobile, tous deux dans le quartier de Satory à Versailles (78). L’option Street view de Google maps semble bien avoir pris en compte la sensibilité de ces implantations dont les façades extérieures sont floutées. Ils sont, en revanche, complètement à découvert vus du ciel. 

Important pour préparer une attaque 

Une attaque du GIGN est certes peu probable mais, comme l’explique un gendarme spécialiste du renseignement, “il n’est pas inepte de protéger un site sensible, même s’il est très bien défendu. Si je devais attaquer le GIGN, la première chose que je ferai, c’est d’avoir des plans ou des vues aériennes. Ils ne suffiront pas, ce n’est qu’un élément, mais un élément important”.

On n’élude pas le problème du côté du GIGN mais “sur les photos aériennes, on ne voit que les bâtiments et pas ce qu’il y a dedans”, tempère toutefois le général de brigade Laurent Phelip, commandant l’unité. Le vrai risque, selon lui, ne réside pas dans la prise de vue mais dans “le survol” de la caserne Pasquier de Satory par des drones qui pourraient être utilisés pour mener une attaque même si “ce qui est sensible au titre de la sécurité, à part les hommes, est protégé”. La règlementation interdit aujourd’hui l’usage de drones de loisirs sur une bonne partie de l’Ile-de-France, dont une large zone autour du plateau de Satory. 

Les prisons également concernées

Trois autres sites du ministère de l’Intérieur sont cités dans l’arrêté interdisant les prises de vue aérienne: la direction générale de la Sécurité civile à Asnières (92), la direction générale de la sécurité intérieure à Levallois-Perret (92) et les grandes oreilles de celle-ci, à Boullay-les-Troux (91). 

Voir en plein écran

Le ministère de l’Intérieur n’est pas le seul à être logé à cette enseigne puisque les prisons françaises sont également visibles sur Google maps.  L’évasion spectaculaire, le 1er juillet, de Rédoine Faïd de la prison de Réau (Seine-et-Marne) a mis en avant le fait que les établissements pénitentiaires français pouvaient être étudiés à volonté sur des sites grands public. La ministre de la Justice Nicole Belloubet  avait alors demandé à Google France, dans un courrier du 31 juillet, de flouter ces images . 

L’entreprise s’était défendue dans un premier temps en expliquant qu’elle n’était que diffuseur d’images achetées à des prestataires extérieurs. Face à la pression de la Garde des Sceaux, Google France a finalement cédé et annoncé que le floutage des prisons était en cours et serait effectué d’ici la fin de l’année, selon les déclarations du porte-parole du ministère de la Justice au Figaro, le 9 octobre.

En clair sur des sites de l’Etat

Le problème sera-t-il résolu? Loin de là. Tout d’abord parce que, à notre connaissance, seule la ministre de la Justice a effectué ces démarches et rien ne dit que Google France ira au delà de cette demande en floutant les sites d’autres ministères. Ensuite, parce que, si étrange que cela puisse paraître, les images litigieuses apparaissent également en clair sur un autre site, gouvernemental celui là, l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN). Sur Géoportail figurent en effet, en clair, les fameuses prisons ainsi que les sites du ministère de l’Intérieur évoqués plus haut. 

Le directeur général adjoint de l’IGN, Sylvain Latarget explique que ses services ont, “techniquement, la possibilité de flouter les sites concernés”, mais qu’il ne peut “prendre la liberté de le faire sans cadrage règlementaire ou demande de (sa) tutelle”. En effet, si l’arrêté interdit les prises de vue – l’IGN bénéficie d’une dérogation, mais doit flouter les images qu’elle prend-, il ne dit rien concernant leur diffusion. En attendant une évolution des textes, l’institut doit donc diffuser les photos qu’il a déjà prises. Il faut environ trois ans pour que les quatre avions de l’IGN prennent en photo l’ensemble du territoire national et que ses cartes soient réinitialisées.

Un problème connu de longue date

Pensé pour répondre à la généralisation de l’usage des drones, l’arrêté qui interdit les prises de vues aériennes n’a été justement rédigé que pour cela. Sa première mouture remonte au 27 janvier 2017, date à laquelle il ne recensait que 157 sites interdits de prises de vue aérienne, un chiffre porté à 247 le 27 octobre 2017, puis à 289 le 12 octobre 2018.

L’idée était de répondre aux nouvelles capacités des drones de loisirs qui les mettaient au niveau des appareils utilisés par les professionnels qui, eux, connaissaient la législation. “La connaissance du problème est ancienne, mais il est complexe”, reconnaît Sylvain Latarget qui assure qu’une réflexion est en cours pour une “une réglementation qui s’appliquerait aussi à la diffusion des images antérieures à la date d’interdiction de prise de vue”. 

Un groupe  de travail très discret

Pour plancher sur ces questions, un groupe de travail a été monté fin 2016 sous l’égide du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) qui a expliqué à L’Essor “ne pas communiquer sur ce sujet”. Animé par la direction de la protection des installations, moyens et activités de la Défense (DPID), il rassemble tous les trois ou quatre mois des acteurs publics et privés.

Parmi les premiers on retrouve  les ministères concernés (Intérieur, Justice, Armées, Economie, Enseignement supérieur, Outre-mer et Transition écologique et solidaire), l’IGN et des représentants des collectivités territoriales. Côté privé, on retrouve Apple, Michelin, Google et la fédération professionnelle du drone civil. Si le groupe de travail a permis de dresser un panorama complet du sujet, il avance prudemment pour proposer des solutions tant les intérêts économiques sont importants. 

Spatial v/s aérien

Un combat qui est peut-être déjà dépassé. “Il y a un décalage entre la règlementation et la réalité”, explique Francis Duruflé, délégué constructeurs à la fédération professionnelle du drone civil. “On peut voir clairement sur Google earth des zones interdites de survol et, surtout, il  y a des informations disponibles partout dans le monde que l’on n’arrive pas à contrôler”. 

La question se pose en effet de l’intérêt de contrôler des images au niveau national quand des satellites mitraillent la France en permanence. La réglementation du spatial n’est pas la même que celle de l’aérien et un opérateur étranger n’a pas d’obligation de flouter les images qu’il distribue sur la France”, note Sylvain Latarget. 

Au delà de l’évolution de la règlementation, une autre recommandation du groupe de travail réside dans la “la protection passive, comme le camouflage”, ajoute Sylvain Latarget. “Si l’on ne veut pas que certaines choses soient vues il ne faut pas qu’elles soient visibles”. 

Matthieu Guyot

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Un commentaire

  1. Désiré Brémont

    Je suis surpris de voir tous ces détails sur les sites sensibles…

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