mercredi 30 septembre 2020
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Un officier soviétique, Albert Durand, Jean Tulasne et Albert Littolff (de droite à gauche) en juillet 1943 pendant la bataille d'Orel.©"photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)".
Un officier soviétique, Albert Durand, Jean Tulasne et Albert Littolff (de droite à gauche) en juillet 1943 pendant la bataille d'Orel.©"photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)".

Derniers tours d’hélice du Normandie-Niemen

Avec le décès le 10 février à Cannes de Gaël Taburet, 97 ans, dernier pilote survivant du Normandie-Niemen, se tourne l’une des dernières pages de cette unité de chasse sans égale dans la France Libre.

Mercredi, Gaël Taburet sera incinéré à midi à crématorium de Cannes. La cérémonie se déroulera en présence du général de brigade Eric Charpentier, commandant la brigade aérienne de l’aviation de chasse,  du lieutenant-colonel David Pappalardo, commandant le régiment de chasse 2/30 Normandie-Niemen, basé à Mont-de-Marsan et du colonel Anatoly Fetissov, ancien de pilote de chasse et président de l’Association des vétérans russes de Normandie-Niemen.

Désormais, le dernier représentant français en vie du « Neu Neu », surnom du Normandie-Niemen, est un mécanicien, André Peyronie, 96 ans, installé dans une maison de retraite de la région lyonnaise.

Un officier soviétique, Albert Durand, Jean Tulasne et Albert Littolff (de droite à gauche) en juillet 1943 pendant la bataille d'Orel.©"photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)".
Un officier soviétique, Albert Durand, Jean Tulasne et Albert Littolff (de droite à gauche) en juillet 1943 pendant la bataille d’Orel.©”photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)”.

Les conditions de la création du régiment de chasse Normandie-Niemen, la personnalité de ses pilotes et de ses mécaniciens français puis russes, et son bilan militaire ont fait de cette unité, nommée Compagnon de la Libération, un des plus forts symboles de la France Libre.

Le Normandie-Niémen fut en effet la première formation de chasse française de la seconde guerre mondiale, avec 273 victoires homologuées au cours de 5.240 missions et de 869 combats. Seule unité de la France libre et seule unité étrangère engagée sur le front russe aux côtés de l’Union soviétique, elle comptera 21 Compagnons de la Libération et quatre Héros de l’Union soviétique, une décoration accordée aux étrangers au compte-gouttes. 42 de ses 97 pilotes seront tués.

     Une décision politique

Dès l’invasion de l’URSS par l’Allemagne en juin 1941, le général Charles de Gaulle envisage d’envoyer des soldats français combattre sur le front de l’Est. Une décision politique du chef de la France Libre pour marquer la place de la France.

Pour Moscou, cette décision avait une signification politique importante : Staline espérait que de Gaulle ferait pression sur les Alliés pour l’ouverture d’un deuxième front en France. De Gaulle voulait également s’assurer du soutien du parti communiste français, qui participait au mouvement de la Résistance en France occupée. Enfin, le chef de la France Libre avait tout intérêt à être reconnu en tant que chef de l’État français par l’Union soviétique.

Quinze mois plus tard, en septembre 1942, après de longues négociations avec les Soviétiques, une troisième unité de chasse des Forces aériennes françaises libres (après un an plus tôt, les groupes Alsace-et-Ile de France) naît, le Groupe de chasse n° 3 Normandie. Il est formé à Damas, sous les ordres des commandants Joseph Pouliquen, un breton et Jean Tulasne, un tourangeau.

En novembre 1942, les premiers pilotes et mécaniciens partent du Liban pour l’Union soviétique qu’ils atteignent après un périple de plus de quinze jours. La première base se trouve à Ivanovo, à 250 kilomètres au nord-est de Moscou. Là, les pilotes français reçoivent des avions russes et s’entraînent sur Yak 7 biplace et Yak 1 monoplace. Le choix, laissé à l’appréciation du commandement français, se porte sur le Yak 1.

Avion rustique et manœuvrant

Pierre Pouyade qui fut le troisième commandant de "Normandie" © "photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)".
Pierre Pouyade qui fut le troisième commandant de “Normandie” © “photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)”.

Surnommé le « moujik de l’air », c’est un avion rustique et manœuvrant  avec un fuselage en acier et des ailes en bois, son moteur de 1.100 chevaux qui lui permet d’atteindre les 580 km/h. Le yak 1 pèse 2,8 tonnes avec son armement (canon de 20 mm, deux mitrailleuses de 7,62 mm et six roquettes).

Sur le front de l’Est, les conditions climatiques sont très rudes, les températures variant entre – 25° et – 30°. A ces températures, les doigts de mécaniciens collent sur le métal des avions, rappelle Yves Donjon, auteur du livre « Ceux du Normandie-Niemen ». Les moteurs doivent tourner en permanence, faute de redémarrer.

La vie quotidienne et opérationnelle est très dure : températures, nourriture, difficulté d’adaptation pour les pilotes pour naviguer et retrouver leur terrain sur ces énormes étendues enneigées. Les terrains du régiment de chasse ne sont qu’à quelques dizaines de km du front qui se déplace rapidement et sont souvent des terrains sommaires gelés ou boueux lors du dégel du printemps. Il faut trois hommes sous chaque aile pour rouler les avions sur la piste, comme le relate la notice du Normandie-Niemen, publiée sur le site de l’Ordre de la Libération.

L’entraînement des 58 Français, pilotes et mécaniciens, se prolonge jusqu’au mois de mars 1943. Le 22 mars 1943, l’unité s’envole avec ses 14 Yak 1 pour s’installer à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Moscou, sur la base de Polotniane Zavod, à une cinquantaine de km du front. Elle est sous le commandement opérationnel de l’armée de l’air soviétique.

Les pilotes vont affronter les « Mölders », surnom donné aux pilotes allemands de la 51ème escadre de chasse de la Luftwaffe en hommage à leur premier commandant, le colonel Werner Molders, l’un des as de l’aviation allemande (115 victoires), mort dans un accident d’avion en 1941. En février 1945, le pilote Pierre Bleton est abattu et fait prisonnier. Un officier de l’escadre des Mölders ira le soustraire à la Gestapo, le sauvant du peloton d’exécution. Le maréchal Wilhelm Keitel, commandant suprême des forces allemandes pendant la Seconde guerre mondiale, avait en effet ordonné de fusiller les pilotes français capturés sur le front de l’Est.

Premières victoires

Les premiers succès des pilotes français chargés d’escorter les bombardiers russes ne tardent pas. Le 5 avril 1943 Albert Préziosi et Albert Durand descendent chacun un chasseur allemand Focke Wulfe 190. Le 13 avril trois nouvelles victoires s’ajoutent au tableau de chasse. Les missions se succèdent avec de  nouvelles victoires mais aussi des pertes parmi les pilotes du Normandie.

Sloboda, octobre 1943 ( de gauche à droite), Astier, Schick, Laurent, Risso, Mourier, Béguin, Joire, Pouyade, Corot, Albert, Pistrack, Lefèvre, de Saint-Phalle, de la Poype, Foucauld © "photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)".
Sloboda, octobre 1943 ( de gauche à droite), Astier, Schick, Laurent, Risso, Mourier, Béguin, Joire, Pouyade, Corot, Albert, Pistrack, Lefèvre, de Saint-Phalle, de la Poype, Foucauld © “photos Mémorial Normandie-Niemen (DR)”.

Courant juillet 1943, l’escadrille participe à la bataille de Koursk, la plus grande bataille de chars de la Seconde guerre mondiale. Les missions se suivent sans interruption. Du 13 au 17, le Normandie exécute 112 sorties et abat 17 appareils allemands. Des victoires chèrement acquises au prix de la morts de dix pilotes dont le commandant Jean Tulasne, porté disparu le 17 juillet près d’Orel.

Le commandant Pierre Pouyade, qui a rejoint l’unité le mois précédent, en prend le commandement. Début août, les mécaniciens français sont remplacés par des mécaniciens russes alors que des Yak 9 viennent remplacer les Yak 1 des pilotes. Le front bouge vers l’ouest. Le 22 août, lors de  la bataille pour Smolensk, trois pelotons de Stukas escortés d’une douzaine de Focke-Wulf 190, sont surpris et le Normandie-Niemen abat cinq avions en quelques secondes, sans la moindre perte.

Marcel Albert, l’as du Normandie

Le 1er septembre 1943, le Groupe totalise 42 victoires homologuées. Le 22 septembre, en dix-sept sorties, les pilotes français abattent neuf appareils ennemis, Josep Risso réussissant un doublé. Au moment de prendre ses quartiers d’hiver à Toula, au sud de Moscou, en novembre 1943, le Normandie enregistre déjà 72 victoires. Au repos, il reçoit des renforts encadrés par Marcel Albert, un ouvrier métallurgiste, qui deviendra l’as du Normandie (23 victoires), et Marcel Lefevre (11 victoires), mort de ses blessures à Moscou, le 5 juin 1944.  Au sein de l’escadrille, l’un des meilleurs camarades de Marcel Albert est Roland de la Poype (16 victoires), un aristocrate qui inventera après la guerre le berlingot Dop, la voiture Méhari et le Marineland d’Antibes.
Le 7 février 1944, le groupe devient, le régiment (une appellation inédite réservé aux unités de l’armée de terre) Normandie. Il compte alors trois escadrilles (Rouen, Le Havre et Cherbourg) commandées respectivement par les lieutenants Marcel Albert, Yves Mourier et Marcel Lefèvre.

Le passage du fleuve Niemen

Après une accalmie, début 1944, l’offensive reprend en juin. En moins de trois semaines, les troupes soviétiques s’enfoncent de plus de 200 kilomètres vers l’ouest. Et c’est le passage du fleuve Niemen.  Le comportement exemplaire du régiment lui vaut de recevoir, le 21 juillet 1944, du maréchal Staline le nom de Niemen.

Dès lors, il prend le nom de Normandie-Niemen. Puis, ce sont les combats en Prusse orientale, avant les quartiers d’hiver. Le 12 décembre 1944, le commandant Louis Delfino prend la tête  du Normandie quelques jours après que le général de Gaulle, en déplacement à Moscou, a remis la Croix de la Libération à l’unité. Les combats reprennent pour une troisième campagne en Prusse orientale et en Pologne, avant la capitulation allemande du 9 mai 1945. Début juin 1945, en récompense du comportement exemplaire des pilotes français sur le front soviétique, le maréchal Joseph Staline fait don de leurs avions aux pilotes survivants. 37 Yak 3 se posent le 20 juin au Bourget devant une foule énorme venue les accueillir en héros.

Les pilotes participeront pendant plusieurs années à des meetings aériens dans toute l’Europe. Le dernier Yak, revenu d’URSS, est exposé aujourd’hui au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget dans un site consacré au « Neu Neu » depuis juin 2015. Un espace fiancé par la banque russe Zenit.

Des pilotes survivants organisent aussi des expositions dans toute la France avant que la mairie des Andelys, une petite ville normande où était né  Marcel Lefèvre, mort de ses blessures à la veille du Débarquement de Normandie, n’accueille en 1992 le Mémorial Normandie-Niemen.

Le site a été fermé en 2011 faute de visiteurs (2.000 visiteurs par an) et de subvention pour entretenir ce musée. Un musée riche des souvenirs donnés par la famille des pilotes : photos de pilotes devant leurs Yak, uniformes, médailles, caricatures de la vie quotidienne croquées par un sous-officier de l’unité, télégrammes

Un film franco-soviétique éponyme, tourné dans les deux pays et sorti en 1960, connut un grand succès avec 3,5 millions d’entrée. Dans l’ex-URSS,  la “Grande guerre patriotique » au programme des élèves russes n’oublie pas l’histoire de l’unité.  140 écoles russes portent le nom de Normandie-Niemen ainsi … qu’un restaurant à Moscou.

Fraternité d’armes

Chaque année, une cérémonie à Moscou rappelle la  fraternité d’armes entre les pilotes français et leurs mécanos soviétiques. Lors des parcours de liaison pour rejoindre les terrains près du front, le mécanicien voyage recroquevillé dans un espace étroit à l’arrière du pilote. Le mécano ne peut donc porter un parachute comme le pilote.

Tombes de Serguei Astakhov, mécanicien, et Bruno de Faletans, pilote.© Yves Donjon 2011.
Tombes de Serguei Astakhov, mécanicien, et Bruno de Faletans, pilote.© Yves Donjon 2011.

Le 15 juillet 1944,  le pilote Maurice de Seynes subit une fuite d’essence dans son cockpit peu après le  décollage. Aveuglé puis intoxiqué par les vapeurs d’essence et un début d’incendie, il cherche en vain de se poser à quatre reprises. Il reçoit l’ordre de sauter en parachute, mais il refuse par solidarité avec son mécanicien Vladimir Belozub qui voyage avec lui et qui ne dispose pas d’un parachute. L’avion s’écrase lors de sa dernière tentative d’atterrissage. Leur mort fut immédiatement connue dans toute la Russie. Sur l’ordre personnel de Staline, ils furent enterrés dans une tombe commune.

Des pilotes français sont enterrés à Moscou où un mémorial en leur hommage à tous ceux du Normandie-Niemen a été inauguré en 2007 par Vladimir Poutine et Nicolas Sarkozy.

A deux pas du mémorial, dans le cimetière de Vvedensk, sont enterrés les corps du pilote Bruno Thierry de Faletans et de son mécanicien russe  Sergueï Astakhov, morts lors d’un vol de liaison dans le même Yak 7,  le 30 juin 1944 en Biélorussie. La famille du pilote français a souhaité que son corps ne soit pas ramené en France mais reste aux côtés de son mécanicien.

Pierre-Marie Giraud

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