jeudi , 17 juin 2021

Graffiti reprenant le slogan du comité de soutien à Adama Traoré en face du tribunal judiciaire de Paris (M. GUYOT/ESSOR)
Graffiti reprenant le slogan du comité de soutien à Adama Traoré en face du tribunal judiciaire de Paris (M. GUYOT/ESSOR)

Affaire Traoré: expertises judiciaires contre rapports privés

L’affaire Traoré, c’est aussi plus de quatre ans d’une bataille médicale incessante. D’un côté, des experts judiciaires dédouanent les gendarmes en relevant l’existence de graves maladies antérieures. De l’autre, des médecins choisis par la famille accusent les militaires d’avoir causé l’asphyxie du jeune homme en l’immobilisant.

Le 19 juillet 2016, il fait très chaud. Adama Traoré décède dans la caserne de Persan, près de deux heures après son arrestation dans un appartement où il s’était caché après une course-poursuite dans sa ville de Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise).

Le légiste n’identifie pas “la cause immédiate du décès”. Il relève un “syndrome asphyxique” et des “lésions d’allure infectieuse” sur des organes. “Nous avons employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser, mais il a pris le poids de notre corps à tous”, explique l’un trois des gendarmes aux enquêteurs. A l’époque, le procureur de Pontoise, Yves Janvier, évoque “une infection très grave”, “touchant plusieurs organes”, mais ne mentionne pas l’asphyxie.

“Risque de mort subite”

Une semaine après, une contre-autopsie balaie la piste infectieuse et confirme celle d’un “syndrome asphyxique” dont la cause resterait à déterminer. Le procureur est accusé d’avoir délibérément menti. L’affaire, dépaysée à Paris, est confiée à trois juges d’instruction. En septembre 2016, un examen des organes avance l’hypothèse d’une cardiomyopathie “exposant M. Traoré au risque de mort subite”. Le 3 juillet 2017, une contre-expertise de ces organes conclut que “la mort est consécutive à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation –à l’occasion d’un épisode d’effort et de stress– d’un état antérieur pluri-factoriel”. Les médecins évoquent notamment une hypertrophie cardiaque et une maladie inflammatoire, sans trancher la question de la responsabilité des gendarmes. Le 14 septembre 2018, une première expertise de synthèse, menée par quatre spécialistes, écarte la responsabilité des gendarmes. Elle conclut que “le pronostic vital” du jeune homme était “engagé de façon irréversible” avant son arrestation.

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Selon ses auteurs, une maladie génétique, la drépanocytose, associée à une pathologie rare, la sarcoïdose, a entraîné une asphyxie lors d’un épisode de stress et d’effort. Ils s’appuient notamment sur le témoignage du particulier chez qui Adama Traoré s’était caché. Selon lui, il aurait trouvé le jeune homme épuisé au pied de sa porte, et celui-ci lui aurait dit: “Je vais mourir.” Les juges clôturent alors leurs investigations, fin 2018, sans mettre en examen les gendarmes, ouvrant la voie à un non-lieu.

La responsabilité des gestes des gendarmes pour immobiliser Adama Traoré en question

Le 11 mars 2019, la famille Traoré dévoile un rapport médical de quatre professeurs qui font litière des “spéculations théoriques” de leurs confrères et invitent à “se poser la question de l’asphyxie positionnelle ou mécanique”. Autrement dit la responsabilité des gestes des gendarmes pour immobiliser Adama Traoré. Les juges estiment que ce rapport médical n’a pas de valeur procédurale. Ils ordonnent pourtant une nouvelle expertise de synthèse.

Le 24 mars 2020, trois médecins concluent qu’“Adama Traoré n’est pas décédé “d’asphyxie positionnelle”, mais d’un oedème cardiogénique. Ils relèvent la contribution probable des antécédents médicaux de M. Traoré “dans un contexte de stress intense et d’effort physique”.

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Le 1er décembre 2020, l’expertise de synthèse judiciaire est toutefois annulée pour raisons procédurales. La famille Traoré présente immédiatement un nouveau rapport privé, rédigé par un co-auteur du précédent. Ce rapport met à nouveau en cause “une asphyxie positionnelle induite par le plaquage ventral”.

D’abord qualifiés “d’incompétents” les médecins belges trouvent finalement grâce aux yeux de Me Bouzrou

En juillet 2020, face aux contradictions des experts français, les juges missionnent quatre médecins belges. Me Yacine Bouzrou qualifie alors ces médecins belges “d’incompétents”. Il assure qu’“après avoir sélectionné des médecins français incompétents, les juges sont allés chercher des médecins belges incompétents”. Leur expertise, dévoilée début février 2020, attribue le décès à un “coup de chaleur” causé par le stress, la course et la canicule. Mais ils soulignent que son issue fatale “n’aurait probablement pas eu lieu sans l’intervention de ces facteurs aggravants”: la “contrainte physique”, même brève, des gendarmes et, dans une “plus faible mesure”, les antécédents médicaux. Cette nouvelle contre-expertise est donc plutôt favorable à la famille Traoré puisqu’elle souligne la responsabilité des gendarmes.

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Du coup, Me Bouzrou ne met plus en cause ces quatre praticiens belges qu’il avait pourtant qualifiés d’“incompétents” six mois plus tôt. Il assure même que “c’est donc la troisième expertise médicale qui met en cause les gendarmes”. Il ajoute que celle-ci conforte les deux rapports –qui ne sont pas des expertises– commandés par la famille.

Nouveau rapport à charge pour les militaires dans la mort de Traoré

Enfin, en mars 2021, la famille Traoré verse à la procédure un nouveau rapport à charge pour les militaires. Rédigé par un neurologue, il s’appuie sur des avis de huit experts internationaux. Ce neurologue du Val-d’Oise, Johan le Guilloux, conclut que la mort d’Adama Traoré a pour cause principale l’interpellation au sol du jeune homme sous le poids des gendarmes, aggravée par un manque d’oxygène lié à la fuite et au stress. Deux experts légistes qui ont participé au rapport s’opposent à la thèse du placage ventral comme cause de la mort. Une thèse refusée par deux autres experts du même rapport. Les quatre autres experts ne se prononcent pas sur le placage ventral.

Au total, six juges d’instruction, les trois premiers de 2016 à août 2020, les trois autres à partir de septembre 2020, ont suivi cette bataille médicale, donc marquée par une dizaine de d’expertises et de contre-expertises judiciaires et par des rapports commandés par la famille Traoré à des spécialistes français et étrangers.

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Les défenseurs des trois gendarmes dénoncent les expertises commandées par la famille Traoré, en assurant qu’elles n’ont pas de valeur judiciaire. Me Yacine Bouzrou, au contraire, assure que ces expertises privées “constituent des charges suffisantes pour renvoyer les trois gendarmes devant un tribunal”.

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