vendredi 7 août 2020
Accueil / A la Une / En 2018, la nouvelle ère de l’armement dans la sécurité privée (actualisé)
Un agent de sécurité privée (Crédit photo: Pixabay).
RyanMcGuire / Pixabay

En 2018, la nouvelle ère de l’armement dans la sécurité privée (actualisé)

Quel est le point commun entre Eurodisney, certains sites nucléaires français, des emprises portuaires sensibles et l’hebdomadaire Charlie-Hebdo ? Ils sont tous protégés par des agents privés équipés d’armes à feu. Le parc de loisir Eurodisney est ainsi protégé très discrètement par une filiale de la société Byblos – celle-ci se refuse à toute communication sur ce sujet. Selon nos informations, ils sont une vingtaine d’agents de sécurité privés armés, des anciens gendarmes, policiers et militaires, formés par le Raid pour cette mission délicate.

Demain, cette liste est amenée à s’allonger. Car une petite révolution est en œuvre dans la sécurité privée. Le tabou de l’armement des privés est définitivement tombé avec la loi du 28 février 2017. Cette dernière crée un nouveau statut d’agent de sécurité privé armé, autorise le port d’armes à feu pour les agents de protection rapprochée, ouvre la voie aux armes de catégorie D pour les agents de surveillance humaine et enfin permet la circulation, dans des navires et dans les eaux françaises, d’équipes de protection privée armées.

Un changement de culture

Un gendarme aux côtés d'agents de surveillance de la SNCF (Crédit photo: GT/L'Essor).
Un gendarme aux côtés d’agents de surveillance de la SNCF (Crédit photo: GT/L’Essor).

L’armement dans la sécurité privée n’a pourtant rien de nouveau. Les convoyeurs de fonds, les agents de la sécurité de la SNCF (la Suge), de la RATP, ou encore du GPIS, le groupement de surveillance des bailleurs parisiens, sont déjà équipés depuis belle lurette de différents types d’armes. Outre ces cas précis, la loi permettait déjà l’armement des privés, mais dans des conditions complexes, par dérogation, et peu connues. Par exemple, dans la protection rapprochée, “les dirigeants du Cac 40 étaient déjà protégés par des gardes du corps armés, sur décision discrétionnaire du pouvoir”, rappelle Romain Guidicelli, président de l’Union nationale des acteurs de la protection physique de personnes (UNA3P).

“Ce changement, c’est d’abord une question de culture, analyse Eric Davoine, président du chapitre français de l’association de professionnels de la sécurité Asis International. Avec l’armement, on change le partage entre le public et le privé.” En clair, les gardes armées vont peut-être se banaliser. Concrètement, les gardes du corps pourront demander une autorisation de port d’arme en cas de protection d’une personne “exposée à des risques exceptionnels d’atteinte à sa vie”. De même que les agents de surveillance renforcée qui pourront également faire cette demande au préfet de département pour la surveillance de lieux présentant “un risque exceptionnel d’atteinte à leur vie”.

Les limites de l’Etat

Frédéric Gallois, ancien patron du GIGN (Crédit photo: MG/L'Essor).
Frédéric Gallois, ancien patron du GIGN (Crédit photo: MG/L’Essor).

“Aujourd’hui, nous avons une limite dans les capacités de l’Etat à répondre aux besoins de protection, observe Frédéric Gallois, un ancien commandant du GIGN. Nous avons besoin d’élargir la capacité de protection armée. Cela fait bien longtemps que ce débat a été tranché avec les convoyeurs de fonds, et il n’y a jamais eu de problème. Et si nous devions remettre des policiers et des gendarmes pour protéger les transports de valeurs, ce serait la levée de boucliers dans les forces !”

Lire aussi sur L’EssorSécurité publique/privée : les coopérations vont se renforcer

Le siège du Cnaps (Crédit photo: GT/L'Essor).
Le siège du Cnaps (Crédit photo: GT/L’Essor).

L’origine de cette nouvelle ère se trouve dans les ondes de choc causées par les attentats djihadistes en France. Au printemps 2015, la sécurité armée de l’hebdomadaire satirique Charlie-Hebdo est déléguée à une entreprise, LPN Sécurité, qui assurera cette garde jusqu’en septembre 2016. Puis, après les attentats de novembre 2015, le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), l’établissement public qui chapeaute la sécurité privée, appelle à la création d’un nouveau statut d’agents de sécurité privée armés pour faire face à la menace. Le gouvernement ne s’est toutefois pas précipité pour ouvrir l’armement à la sécurité privée. S’il propose bien d’armer les gardes du corps, le projet de loi relatif à la sécurité publique du 21 décembre 2016 ne prévoit pas la création de ce statut d’agent de surveillance armé. Une disposition introduite au Sénat par François Grosdidier (LR, Moselle), au nom de la commission des lois.

Aujourd’hui, les acteurs de la sécurité privée sont désormais suspendus à la parution des décrets d’application de cette loi du 28 février. Le décret relatif à l’activité de la surveillance armée est “en cours d’examen par le Conseil d’Etat“, a précisé à ce sujet Gérard Collomb, lors du colloque du club des directeurs de sécurité en entreprise, le 19 décembre. Le texte attendu a finalement été publié au Journal officiel le 31 décembre 2017. Ce décret précise les conditions d’acquisition, de détention et de conservation des armes par les entreprises privées de sécurité, et fixe les conditions de formation de leurs agents.

Un débouché pour les anciens gendarmes

Un garde armé de la société LPN (Crédit photo: DR).
Un garde armé de la société LPN (Crédit photo: DR).

Ce marché des gardes armés pourrait devenir un nouveau débouché pour la reconversion des anciens gendarmes, policiers ou militaires. Et ce pour trois raisons : d’une part ces personnels peuvent avoir été formés au tir d’intervention. Deuxièmement, ils bénéficient d’un accès privilégié à la sécurité privée grâce à des équivalences les dispensant de certaines formations. Enfin, leur cursus dans les forces sonne comme une garantie de leur moralité. L’Union des entreprises de sécurité privée (USP), la principale organisation patronale du secteur, avait même plaidé, en septembre 2016, pour qu’une (alors éventuelle) protection de lieux sensibles par des agents armés ne soit réservée qu’aux seuls anciens gendarmes, policiers, militaires et réservistes opérationnels.

Lire aussi sur L’EssorUn nouveau régime d’équivalences pour les réservistes pour les métiers de la sécurité privée

Jacques Morel (Crédit photo: DR).
Jacques Morel (Crédit photo: DR).

Ces anciens “ont été formés et observés dans leur parcours précédent, note Jacques Morel, l’ancien fondateur de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (Ocldi). Il suffit donc de leur faire effectuer un stage de recyclage et de la formation continue pour être aptes : la sagesse voudrait que ces profils soient sélectionnés pour éviter aux entreprises de sécurité de dispenser une formation initiale très longue et très coûteuse si on ne fait appel à cette ressource.”

“Peu de sociétés de sécurité privée ont les installations adéquates pour ces formations, abonde le général de corps d’armée ( 2S) Alain Giorgis, ancien commandant des écoles de la Gendarmerie et à ce titre patron de la formation des gendarmes, en mission auprès du spécialiste du transport de fonds Brink’s. Il faut avoir des instructeurs, des stands de tir. Pour notre part, nous sommes prêts, nous avons 48 stands de tir pour la formation et le ‘recyclage’, c’est-à-dire les tirs d’entretien obligatoire pour conserver son aptitude au tir de nos convoyeurs. Nous mettons d’ailleurs ces stands de tir parfois à la disposition des forces de sécurité.”

Photo d'illustration. Un centre de tir (Crédit photo: MG/L'Essor).
Photo d’illustration. Un centre de tir (Crédit photo: MG/L’Essor).

Mais les centres de formation de sociétés comme ce transporteur de fonds enregistreront-ils une réelle demande ? “Nous n’avons aucune lisibilité, admet Alain Giorgis. Cela va coûter cher, en formation, en personnel et en matériel.” De même, souligne Jacques Morel, la surveillance armée ne devrait tout d’abord concerner “des sites particuliers ou un peu isolés”. Enfin, les professionnels s’alarment déjà d’un encadrement qui s’annonce complexe. “Nous passons d’un encadrement juridique faible à quelque chose de peut-être trop rigide, regrette Eric Davoine. Par exemple, l’Etat aimerait bien constituer des binômes d’agents armés. Si nous allons trop loin dans les contraintes, nous ne pourrons pas adapter ces schémas aux contraintes de l’entreprise.”

L’armement, une niche?

Le marché des agents de sécurité équipés d’armes à feu s’annonce somme toute comme une niche. “Il y a beaucoup d’inconnues : quelle sera l’ampleur du déploiement d’agents de surveillance renforcée ? Est-ce que l’Etat a une doctrine dans l’autorisation de cet armement ?”, s’interroge l’avocat Vincent Luchez. Tibor Vass, le dirigeant de LPN sécurité, compte lui déjà une poignée de demandes d’entreprise sur son bureau. “Les armes à feu ne seront réservées qu’à un petit nombre d’agents : la vraie révolution de cette loi se situe dans l’autorisation du port d’armes de catégorie D pour les agents de surveillance”, telles que des matraques ou des bombes lacrymogènes, estime cet ancien légionnaire reconverti dans la sécurité privée.

Le port d’armes à feu doit “rester limité et quelque chose d’exceptionnel, analyse Frédéric Gallois. Mais cela va libérer des forces et va permettre de produire un service privé de protection plus professionnel et complémentaire”. C’est l’espoir de nombreux acteurs du secteur : que l’armement participe à la revalorisation de la sécurité privée, parfois peu estimée. Sous réserve, au contraire, qu’une bavure ne ternisse pour longtemps l’image des agents privés.

Gabriel Thierry (avec Pierre-Marie Giraud)

Crowdfunding campaign banner

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *