mardi 23 mai 2017
Accueil / L'actualité Hauts-de-France / 29 ans après, pourquoi la tragédie d’Ouvéa ne doit jamais tomber dans l’oubli
Ouvéa brigade 1988
Luc Verier et ses compagnons, avant le drame d'Ouvéa. Crédit D.R.

29 ans après, pourquoi la tragédie d’Ouvéa ne doit jamais tomber dans l’oubli

C’était il y a tout juste 29 ans. Le 22 avril 1988, un groupe d’indépendantistes prend d’assaut la gendarmerie de Fayaoué, à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Quatre gendarmes sont tués sur le coup et 27 autres sont pris en otage. L’assaut ne sera donné que le 5 mai.

A cette occasion, nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir une interview du capitaine Luc Verier, ancien otage, réalisée le 22 avril 2016 lors d’une cérémonie en souvenir d’Ouvéa par l’association « Les Amis de la Gendarmerie », au sein de la Caserne Sénépart et parue dans l’édition régionale Hauts-de France de « L’Essor » du second trimestre 2016.

Est-ce important pour vous que les événements tragiques ne tombent pas dans l’oubli ?

Bien sûr, cette cérémonie est importante. On n’oublie pas Ouvéa, et notamment ceux qui sont tombés là-bas. D’autre part, cette cérémonie nous permet de nous revoir. Alberto Addari, et l’adjudant Jumetz, présents à cette cérémonie, étaient avec moi là-bas. René Gremin et le major Vasseur, absents, aussi. En activité, on doit être encore quatre aujourd’hui à avoir vécu ces événements. Ouvéa, ce n’est pas un fait d’armes car on était des victimes. Je regrette juste que l’on n’ait pas de contact avec l’escadron d’Antibes car certains étaient aussi en Nouvelle-Calédonie. Pour passer au-dessus de ce fait, il faut en parler.

Cette cérémonie a été organisée à l’initiative des Amis de la Gendarmerie…

Avant, il y avait le comité du 22 avril sous la houlette de François Lambouley. Cette association nous a permis d’honorer chaque année Ouvéa. Hélas, elle s’est arrêtée en 2015. Les Amis de la Gendarmerie et notamment le général Durieux ont pris le relais. Il faut qu’on se souvienne que les gendarmes ont fait leur travail et ont subi des pertes lors de cette prise d’otage. Ouvéa ne doit pas être un symbole, mais cet événement ne doit pas tomber dans l’oubli. Tous les ans, une cérémonie a lieu à l’escadron de Villeneuve d’Ascq.

Commémoration Ouvéa
Au premier plan, le capitaine Verier et les adjudants Addari et Jumetz qui ont été pris en otage lors des événements d’Ouvéa. Crédit: D.R.

En avril 1988, quand vous êtes détaché en Nouvelle-Calédonie, vous attendiez-vous à une telle attaque ?

J’ai été gendarme au niveau de l’escadron de Villeneuve d’Ascq de 1985 à 1994. En 1985, j’avais déjà été en Nouvelle-Calédonie et j’y suis retourné en 1988. On était parti pour renforcer l’escadron d’Antibes qui était sur place. Une partie de l’escadron d’Antibes et de Villeneuve d’Ascq était détachée. J’avais 23 ans et je commençais ma carrière. Pour moi, il ne s’agissait que d’une mission de quelques mois là-bas. C’était très tendu à l’époque. Il y avait déjà eu quelques actions des Kanaks pour marquer leur volonté d’indépendance. Il y avait peut-être eu, avant, des jets de pierre sur nous car le contexte était difficile, mais cela faisait partie du boulot. La veille encore, les Kanaks venaient chercher du riz à la brigade. Il n’y avait aucun souci avec eux. On ne s’y attendait pas du tout.

 

« Il faut qu’on se souvienne que les gendarmes ont fait leur travail et ont subi des pertes lors de cette prise d’otage »

 

Et le 22 avril, au matin, la brigade de Fayaoué est attaquée par surprise… On venait de ranger les armes. Jamais, on ne s’attendait à une telle attaque. Ils ont attendu que nos armes soient remises à l’armurerie. La prise d’arme pour rendre les honneurs au drapeau venait d’avoir lieu. On n’avait plus d’arme et ils ont attaqué dès l’ouverture de la brigade. Le gendarme Zawadzki, qui a réussi à aller à l’armurerie, a tout de suite été tué par une balle. Le gendarme Dujardin, qui était avec sa famille, est sorti avec un fusil et s’est fait tuer à la sortie de son appartement. Ensuite, cela a été un enchaînement car Daniel Leroy, qui était à genoux à côté de moi, s’est levé et a pris une balle. L’adjudant-chef Moulié a également été tué froidement. Très rapidement, il y a eu quatre morts dans la brigade. Puis, nous nous sommes rendus et la brigade a été dispatchée. Certains gendarmes ont été emmenés sur l’île de Mouli. Trois jours après, grâce aux palabres entre les chefs coutumiers, ils ont été libérés. Un autre groupe de 16 otages, dont je faisais partie, a été emmené sur l’île de la Table, puis a été libéré au bout de quinze jours lors de l’assaut de la grotte.

Dans quel état d’esprit étiez-vous durant ces quinze jours où vous êtes pris en otage ?

Durant les quinze jours où je suis otage, on se rend compte que les preneurs d’otages, qui ont déjà abattu quatre camarades sous nos yeux, n’ont plus rien à perdre. Il n’y avait pas de doute possible sur leurs intentions. Ils étaient déterminés. Tuer quatre gendarmes, c’est un symbole fort. Cela ne s’était pas passé avant. On n’attendait plus grand-chose des preneurs d’otages. Les forces de l’ordre avaient commencé les recherches. Ouvéa est peut-être une petite île, mais c’est une forêt dense. A l’époque, les moyens n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. J’étais en tong. On était des otages, sans savoir le résultat. On n’avait aucune notion du temps, sans montre. Durant cinq jours, on marchait la nuit, menottés deux par deux. Puis, on est arrivé dans la grotte au-dessus de la tribu de Gossanah. Quand on a su que le GIGN était à notre recherche, on s’est dit qu’on pouvait en réchapper. Et lors de l’assaut, 19 Kanaks sont tués, comme plusieurs personnes des forces d’assaut. Heureusement que, durant les opérations, nous avons été protégés par les membres du GIGN. Ces derniers ont empêché les preneurs d’otages de venir nous chercher au fond de la grotte. Cela aurait été une catastrophe pour nous. Après, il y a eu les accords de Matignon, le 26 juin 1988.

 

« En 2009, j’ai eu l’autorisation de pouvoir retourner là-bas. C’était une demande de ma part. »

 

Comment se passe votre retour en métropole, juste après l’assaut de la grotte et votre libération ?

On arrive sur d’autres soucis. Nous avons été surtout entendus sur les 19 kanaks tués et non pas sur la façon dont nous avons été pris en otage. Même vingt-huit ans après, cela reste en travers de la gorge car nous pensions avoir fait notre travail. En 2005, on s’est souvenu de nous. Moi et mes camarades, anciens otages, avons pris un galon supplémentaire.

L’Etat, à l’époque, a beaucoup été critiqué sur la gestion de cette prise d’otage, sur fond de crise politique. Et puis, le 26 juin 1988, il y a eu les accords de Matignon avec l’amnistie pour les preneurs d’otages et les militaires impliqués dans les morts suspectes…

L’Etat et la politique ont fait leur travail. Nous, en tant que gendarmes, nous avons fait le nôtre. Je ne vais pas revenir sur ce que l’Etat a fait ou n’a pas fait. Tout cela est politique. Je ne vais pas polémiquer, je suis gendarme et pas politicien. Je reste à ma place de militaire.

Avez-vous su revenir à la vie normale après votre libération ?

Autant aujourd’hui, il existe des cellules psychologiques pour des événements aussi dramatiques, autant, à l’époque, il n’y avait rien du tout. Mais je n’en veux pas du tout à la Gendarmerie. C’était comme ça, et on restait avec nos errements et traumatismes. C’est ma future femme qui m’a aidé à revenir à la vie normale. Quand on a quitté la grotte, j’étais pieds nus et je me suis blessé sur les rochers coralliens. Je ne pouvais plus marcher. Lors de mon retour, j’ai été amené à l’hôpital militaire de Scrive à Lille. Et j’ai eu la chance de tomber sur ma future épouse qui faisait son stage d’infirmière dans cet hôpital. Elle m’a permis de faire « le passage ».

Comment ne pas vivre avec de la colère après avoir vécu un tel événement ?

Deux jours après, on est revenus en Métropole. J’en voulais comme toute personne qui a été prise en otage. Néanmoins, il m’a été impossible de vivre avec cette colère.

J’avais 23 ans et trois ans de gendarmerie mobile derrière moi à l’époque. A ce moment là, si on n’avance pas, on recule. Je ne pouvais pas rester cloîtré dans ma rancœur même s’il n’était pas possible de faire abstraction de cette page de ma vie. Je devais vivre avec et surtout me servir de ces événements.

Comment vous servez-vous, encore aujourd’hui, de cette expérience ?

Cela fait trente ans que je suis en gendarmerie mobile et heureusement, je ne pense pas tous les jours à Ouvéa, je ne pourrai pas. En revanche, je suis commandant d’unité, et cette expérience m’aide dans mes fonctions. Je dis à mes jeunes : « Attention, tous les jours, il peut se passer quelque chose ». C’est un bien pour un mal dans mes fonctions, au niveau de la mise en garde vis-à-vis de mon équipe.

Avez-vous douté, un instant, de votre engagement dans la gendarmerie après Ouvéa ?

Non, la, je suis capitaine aujourd’hui. Je suis passionné par mon métier. Cela ne m’a pas empêché de continuer à pouvoir faire et à aimer mon travail. Derrière, j’ai fait l’Algérie, le Kosovo, je suis même retourné en Nouvelle-Calédonie.

Etes-vous retourné dans la grotte à Ouvéa ?

Oui, en 2009, j’ai eu l’autorisation de pouvoir retourner à là-bas. C’était une demande de ma part. J’ai notamment « refait coutume» avec le porteur de thé. Plus personne ne rentrait dans cette grotte depuis les événements. J’ai été l’un des premiers gendarmes à pouvoir y retourner. Je l’ai ressenti un peu comme un effet thérapeutique.

Franck Seguin

 

 

 

 

 

 

 

2 Commentaires

  1. MITHOUARD

    Le 22 avril est un jour particulier pour la compagnie de Nogent-le-Rotrou.
    En effet, notre caserne porte le nom “GENDARME EDMOND DUJARDIN”.
    Ce matin, comme depuis plusieurs années, nous avons rendu hommage à notre camarade mort en service, en présence de Mme Laurence DUJARDIN et de leur fils.
    Ensemble, nous avons partagé ce moment de recueillement en souvenir de leur défunt mari et père.
    Comme une famille, nous nous avons déjà évoqué la commémoration du 30ème anniversaire de cette tragédie.
    Le rendez-vous est pris.
    Capitaine MITHOUARD, commandant en second la compagnie.

  2. Merci pour cette interview. Il est en effet essentiel de ne pas oublier. Ne pas oublier les quatre gendarmes et les deux militaires tués au cours de ces événements dramatiques. Ne pas oublier non plus les dix-neuf kanak morts pendant ou après l’assaut donné à la grotte de Gossanah. En près de trente ans, une vingtaine de livres ont traité de ces événements. Des versions s’opposent. Durant trois années, j’ai recherché la vérité et interrogé des dizaines de gendarmes et de militaires, hommes du rang, sous-officiers, officiers, jusqu’au commandant en chef de l’Opération Victor, le général Vidal. Une contre-enquête minutieuse et de nombreux témoignages que vous pourrez retrouver et au besoin commenter sur mon blog intitulé “Ouvéa 1988” : jggourson.blogspot.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *