mardi 12 décembre 2017
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L'équipement en smartphones Néogend, ici utilisé lors d'une patrouille par un gendarme de Quetigny, est l'un des projets phares de l'Institution dans le numérique (crédit photo: GT/ L'Essor).

Comment la Gendarmerie s’empare du numérique

Cet article a été publié initialement dans le numéro 510 de notre magazine d’octobre 2017, disponible en version numérique ou papier sur notre boutique.

Smartphones, réseaux sociaux, ou encore intelligence artificielle… Le numérique

Fichiers, messageries, rédaction des procédures: en quarante ans, l’ordinateur s’est imposé partout (crédit photo: GT / L’Essor).

bouleverse nos manièresde faire. Administrations et entreprises cherchent à s’en emparer, sous peine de prendre le risque de devenir has-been. Et bien évidemment, la sécurité intérieure et la Gendarmerie n’échappent pas à ce phénomène. L’Arme, qui a bien compris que le chantier de la transformation numérique est crucial, accélère sur ce sujet : le programme phare d’équipement en téléphones intelligents et tablettes numériques, NeoGend, termine son déploiement dans quelques mois. Et depuis le mois de mai, le colonel Eric Freyssinet est à la tête d’une nouvelle mission numérique.

« Elle est placée auprès du directeur général, remarque le général (2S) Wattin-Augouard. C’est révélateur d’un glissement vers le haut : le numérique, considéré auparavant comme technique, est désormais stratégique. »

Cette nouvelle équipe est chargée de suivre les projets en cours et de faire une veille sur les nouvelles technologies. « J’ai besoin d’une tour de contrôle, capable de m’éclairer, de me proposer des solutions », expliquait ainsi en juillet le général Richard Lizurey, le directeur général de la gendarmerie nationale, devant l’association des journalistes de Défense. Signe de l’importance du sujet du numérique, les crédits dédiés aux nouveaux téléphones et tablettes sont sanctuarisés en cette période de recherche d’économies budgétaires – en tout, 20 millions d’euros de crédits par an sont alloués au numérique et la mobilité. La somme est rondelette mais elle constitue un investissement judicieux à terme. L’utilisation accrue du numérique doit permettre d’accroître l’efficacité des gendarmes, en clair d’améliorer leur productivité.

Des téléphones, des projets, ou encore des hackathons

Le numérique se traduit dans la Gendarmerie par des nouveaux équipements, des hackathons – ces événements collaboratifs dédiés réunissant des geeks – , ou encore des plateformes, comme le projet de création d’une brigade numérique. Elle doit, à l’instar des brigades de contact, rapprocher le gendarme des citoyens. Autre dossier brûlant en la matière: la cartographie criminelle, avec ces programmes informatiques destinés à aider à la prise de décision sur le terrain en anticipant par exemple la délinquance. « Nous ne sommes pas dans une logique de prévoir un flagrant délit, mais de comprendre la délinquance pour savoir comment nous organiser », précisait le colonel Philippe Mirabaud, le commandant du groupement du Nord, lors d’un colloque de l’Inhesj sur ce thème en juin 2017, qui expérimente dans ce département une première ébauche d’un logiciel chargé d’anticiper les cambriolages.

La tablette numérique Neogend (crédit photo: GT / L’Essor).

Autant d’initiatives reconnues au-delà de la Gendarmerie. Le numérique dans l’Institution est en réalité une vieille histoire. Elle débute à la fin des années 1980 avec les investissements dans Rubis, qui devient, en 1993, le premier réseau national numérique à disposition des forces de sécurité pour leurs communications internes. Lancé en 2014, NeoGend, qui doit donner plus de mobilité au gendarme, s’inscrit dans cette filiation. C’est le prolongement de choix stratégiques décidés il y a plus de trente ans par la hiérarchie et reconnus à l’extérieur. La Gendarmerie a ainsi été primée cette année dans la catégorie « amélioration de la condition humaine » par le prix Hermès de l’Innovation pour sa conduite du changement.

L’Institution se garde bien cependant de se reposer sur ses lauriers. Car dans les projets informatiques, les embûches sont nombreuses. Dans un rapport sur la « Police 3.0 », des auditeurs de l’Inhesj font la liste des projets du ministère de l’Intérieur qui ont échoué, faute de convaincre leurs utilisateurs. Les terminaux informatiques embarqués dans les véhicules disposent d’une « technologie complètement dépassée », tandis que l’accouchement du logiciel de rédaction des procédures de la Police nationale a été « particulièrement laborieux ». La Gendarmerie, louée pour son « réalisme », connaît pourtant elle-aussi son lot d’écueils, comme en témoigne le logiciel de suivi de l’activité Pulsar, développé en externe en 2005, abandonné, puis repris en interne et diffusé dans les unités, avec comme effet collatéral une hausse de la délinquance enregistrée ! « L’administration centrale semble s’épuiser dans des chantiers qui finissent par devenir pharaoniques tout en négligeant des réalisations plus modestes mais dont les services de terrain ont besoin au quotidien », remarquent les auditeurs de l’Inhesj dans ce rapport.

Le poids des restrictions budgétaires

« Il faut bien calibrer son besoin : c’est une difficulté du ministère de l’Intérieur dans son ensemble », analyse le spécialiste des questions de sécurité Guillaume Farde, directeur général de la société Althing. « La conséquence, c’est des appels d’offres infructueux ou qui traînent en longueur. » Les projets de transformation numérique sont parfois également entravés par l’écueil des restrictions budgétaires. Une tâche compliquée dans la sécurité, avec des budgets essentiellement dévolus aux dépenses de fonctionnement, ne laissant comme marge de manœuvre que les investissements déjà maigrichons.

Capture d'écran d'I2 Analyst's Notebook d'IBM (Anacrim-ANB)
Capture d’écran d’I2 Analyst’s Notebook d’IBM (Anacrim-ANB)

L’une des forces de la Gendarmerie, c’est qu’elle sait développer en interne ses propres outils, conçus dès lors à son image. Par exemple, une nouvelle version du logiciel star d’analyse criminelle, Anacrim, utilisé notamment récemment pour relancer l’affaire Grégory, a été étudiée en interne en 2012, puis abandonnée, car l’outil développé ne « correspondait pas aux attentes des analystes ». Le système d’exploitation Secdroid, qui équipera les 55.000 téléphones et 10.000 tablettes NeoGend, a été développé avec l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). Et de nombreuses applications ont été développées en interne, comme GendLoc, conçu par le PGHM de Grenoble.

En la matière, l’atout maître de la Gendarmerie, c’est sa matière grise. L’Institution compte près de 500 ingénieurs, docteurs ou scientifiques. Une richesse intellectuelle en partie abritée au sein de l’IRCGN, le repère des geek de l’Institution. L’institut a ainsi développé un outil de partage de base de données de peintures automobiles pour les enquêteurs, un logiciel de comparaison de voix, GendVox, ou encore un outil de diagnostic automobile universel, GenDiag. De son côté, le Service central du renseignement criminel a également recruté des mathématiciens et des informaticiens pour travailler sur le sujet prometteur des algorithmes, la recette pour mieux comprendre les grandes masses de données.

La Gendarmerie croit dans la recherche, et le fait savoir. Le CREOGN effectue un travail important. La direction générale vient d’installer également un conseil scientifique réunissant des universitaires, des établissements publics, ou encore la direction générale de l’armement. Son but ? Anticiper les technologies de rupture et les innovations. « A quoi ressemblera le travail du gendarme de demain ?, s’interroge Eric Freyssinet. La voiture autonome, par exemple, n’est plus un objet de science-fiction. Quel sera l’impact sur les contrôles de sécurité routière ? Il faut que nous nous y préparions avec l’ambition que le gendarme puisse se concentrer sur son métier, en étant plus au contact avec la population, plus disponible et plus efficace. »

Gabriel THIERRY.

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